‹ Salomon, son règne, ses écritsChapitre 159 sur 339 · CHAPITRE Yl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Yl

leur ». Un jour enfin il crut avoir trouvé la science de la délivrance : « Je mettrai fin, s'écria- t-il, à la douleur du monde K »

C'est lui qui est le père du bouddhisme , doctrine qui exagère les misères de la vie présente, et place l'affranchissement et la délivrance dans le nirvana^ sorte d'engourdissement final équivalant à l'anéantissement. Le Bouddha établit la morale de la vie sur la base ascétique de l'abstention, du renoncement, de l'anéantissement progressif, chemins du nirvana. On sait que le dogme de la migration des âmes dans toutes les sphères du monde vivant et le rigorisme pratique ont poussé les bouddhistes à s'abstenir de la chair des animaux et à se nourrir seulement de végétaux. Car, d'après le Bouddha, tous les êtres animés, le ver de terre aussi bien que l'homme, sont frères. « Le bouddhisme n'admet pas même de nature proprement dite, remarque Barthélémy Saint- Hilaire. Gomme d'ailleurs il n'a point de dieu et qu'il ne nomme même pas l'âme humaine, il ne peut réunir l'âme ni à Dieu ni à la nature : il ne lui reste plus qu'un parti à prendre, celui de l'anéantir ^. »

Resterait à savoir en quelle mesure et pendant combien de temps la pratique de la vie s'est conformée à la théorie. Il est plus facile d'entrevoir où la morale du Bouddha peut conduire l'homme : elle le mène à une vertu sans devoir et à une religion sans amour ^.

* Deschamps, le Bouddhisme et l'Apologétique chrétienne, c. ii.

^ Barthélémy Saint-Hilaire , le Bouddha et sa religion.

^ Les pessimistes, en France, font, dit-on, de grands efforts en ce moment pour se rattacher à cette doctrine et multiplier ses adhérents. Si les faits avaient l'importance qu'on leur donne, on

On ne concevrait pas d'injustice plus grande que de faire Salomon complice ou solidaire de ces doctrines athées. En exagérant la vanité et le néant des choses, vues à travers le prisme des doctrines bouddhiques, l'Inde est arrivée fatalement à douter non seulement de Dieu, de l'éternelle récompense, de l'éternel châtiment, mais même de la conscience, du devoir, à ne plus croire au bien ni dans l'homme ni dans le monde, à prendre l'un et l'autre en aversion et à ne chercher de refuge que dans le néant.

La théodicée mosaïque a préservé Salomon de tous ces naufrages. Un Dieu bon, personnel et providence, a soustrait le monarque philosophe au scepticisme et à ses conséquences.

La seule chose qui doive ici surprendre, c'est que, encore jeune, et à une époque où la philosophie

expliquerait bien cette invasion en Europe de la doctrine de la désespérance par les dispositions irréligieuses et sceptiques des esprits depuis plus de trente ans. Dans l'histoire de la philosophie, l'apparition du scepticisme marque la dernière évolution de la pensée, la fatigue de l'esprit, le désespoir de la raison abandonnée à elle-même et privée du secours des révélations divines. Après avoir conçu de hautes espérances, débuté avec éclat, provoqué des admirations, les chefs d'école et leurs disciples s'aperçoivent un jour qu'ils ont évoqué des chimères, que le sphinx Nature n'a pas livré son secret : nombre d'esprits tombent alors dans le désespoir et le scepticisme. La matière aussi bien que la substance spirituelle demeurent inconnues dans leur essence; la genèse des choses, leur cause et leur fin, sont pour eux d'impénétrables mystères. Après tant de travaux, les philosophes ignorent presque autant que le vulgaire. Ils doutent de tout, et pour se soustraire à ce que le scepticisme renferme d'énervant et d'impossible, ils acceptent avec une crédulité puérile les erreurs les plus grossières. Nos sceptiques deviennent aujourd'hui spirites, bouddhistes , victimes faciles et préparées des sophistes et des fanatiques de la libre pensée. Leurs superstitions vengent Dieu et son Christ méconnus.

naissante n'avait pas l'expérience des naufrages qui l'attendaient, Salomon ait vu si nettement les faiblesses, les lacunes de la raison humaine en général. L'essor de son intelligence l'a porté si haut, qu'il a saisi, il y a trois miljie ans, la vérité d'un fait dont l'histoire de la philosophie n'a pas encore convaincu certains esprits, celui des limites et de l'impuissance de la raison humaine.

Ces réflexions seront peu goûtées par les hommes de nos jours, si fiers de la science moderne. Que l'on remarque pourtant que les positivistes et les rares esprits occupés aujourd'hui de philosophie avouent eux-mêmes les faiblesses de la raison humaine. Car n'est-ce pas un aveu que leur désespoir définitif relativement aux origines et aux causes * ? Mais ce qui provoque un sentiment amer, c'est que non seulement ils avouent leur impuissance : ils sont disposés à s'en féliciter.

Et cependant ne savoir rien des causes ni des origines, presque rien de la destinée humaine, désespérer de les pénétrer jamais, n'est-ce pas là avouer l'imbécillité de notre intelligence et justifier Salomon ?

Nous ne voudrions pas assurément médire de notre science d'aujourd'hui; mais il faut avouer que

* Même dans les sciences expérimentales, il faut bien admettre que les formules destinées à exprimer les lois de la nature sont essentiellement approximatives ; l'expression rigoureuse no.us échappe, et nous échappera toujours. « Quand nous faisons une théorie générale dans nos sciences , écrit un savant moderne , la seule chose dont nous soyons certains, c'est que toutes ces théories sont fausses absolument parlant. Elles ne sont que des vérités partielles et provisoires qui nous sont nécessaires, comme des degrés sur lesquels nous nous reposons pour avancer dans l'investigation.» (Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, p. 63.)

son idéal manque d'élévation. Les arts utiles, dans le domaine de la vie matérielle, sont, on en conviendra, un cercle fort modeste et fort étroit pour les aspirations humaines. On peut heureusement douter que l'ambition des intelligences s'y enferme pour longtemps. L'esprit de l'homme est trop grand et son cœur trop large pour se résigner à n'observer que les phénomènes extérieurs , et à ne pas rechercher la cause première et la fin dernière de l'homme et de la nature.

Salomon, avec plus de sagesse, avait plus de fierté. Il fait songer aux anges de Mil ton. Il voulait s'élever aux causes. Ne pouvant les saisir par l'effort de son esprit, il en conçut un cruel désenchantement, une vraie douleur. Il regardait les sphères célestes, muettes, indifférentes à ses questions, tourner invariablement dans leurs orbites; il se regardait tourner lui-même, captif et emprisonné. Les conditions de la nature humaine, son ignorance, ses impuissances, opprimaient cette âme dominante et fière. Salomon alors, au lieu de blasphémer avec les héros de Gœthe * et de lord Byron*, s'humiliait devant le Dieu qu'avaient adoré Moïse et David. Il invoquait les révélations de cette sagesse qui se manifeste en effet au livre des Proverbes , ainsi que nous le verrons. Dans sa tristesse, Salomon n'a point connu le désespoir du pessimiste et du nihiliste. Il n'a pas connu non plus le désespoir du positiviste , qui renonce à la recherche des causes pour s'enfermer dans une philosophie bourgeoise qui coupe les ailes à la pensée et prépare les décadences.

1 Faust.

2 Manfred.

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