CHAPITRE VI
Nous n'ignorons pas les étonnants résultats des recherches de la science au point de vue des moyens pratiques de réaliser le bien-être humain. Le progrès industriel, les merveilles de la vapeur, Télectricité , sont dignes d'admiration. Mais en même temps nous déclarons bien haut que tous ces petits secrets, ces inventions, ces recettes, fort utiles assurément et fort intéressantes pour éviter l'obscurité , le froid, la chaleur, la longueur des voyages, ne sont presque rien pour l'homme préoccupé de ses destinées.
Le positivisme ne sera pas une halte bien longue pour les esprits en quête du vrai. On reviendra fatalement, à l'étude de ces questions qui préoccuperont toujours l'humanité , questions posées avec tant d'éloquence par Pascal. On remarquera chez l'original et étonnant penseur la tristesse et la préoccupation de Salomon. On dirait que le passage suivant est une page arrachée au Kohéleth :
« Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps , que mes sens , que mon âme, et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome , et comme une ombre qui ne dure
qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter*. »
On a calomnié les tristesses et les inquiétudes de Pascal comme celles de Salomon. On a conclu, quand on les a vues si profondes, au désespoir et au scepticisme de ces deux âmes. Erreur! La tristesse et l'inquiétude devant le néant humain , ont conduit l'un et l'autre à « tendre les bras vers le Libérateur ^ ». Elles ont poussé ces grands esprits à rechercher les révélations divines, où l'un et l'autre ont trouvé leur repos , leur paix et leur vie ^.
Au milieu des fêtes et des expositions de tous les produits de la nature et de l'industrie, le xix° siècle finissant est tellement infatué de lui-même, qu'il ne sent pas le vide au milieu duquel les esprits se dépravent et s'affaiblissent de plus en plus. On se désintéresse des problèmes moraux , de l'avenir, de la destinée humaine. On veut être satisfait quand même, on veut s'étourdir, on veut que tout soit bien. Qu'il nous suffise de répondre par ces vers de Musset :
Vous vouliez faire un monde. Eh bien , vous l'avez fait:
Votre monde est superbe , et votre homme est parfait !
Vos monts sont nivelés, la plaine est éclaircie;
Vous avez sagement taillé l'arbre de vie;
Tout est bien balayé sur vos chemins de fer,
Tout est grand , tout est beau , mais on meurt dans votre air!
* Pensées, ch. i.
2 Pensées de Pascal, Faugère, t. II, p. 198. Eccle. xn, 1: « Souviens-toi de ton Créateur aux jours de ta jeunesse.» — M. Renan élimine ce texte qui le gêne , et écrit à sa place que , aux yeux du Kohéleth, « le piétiste est un nigaud qui assomme Dieu par ses prières et lui déplaît en croyant l'honorer » [VEcclésiaste, p. 22).
^ Nourrisson, Défense de Pascal, p. 88.