‹ Salomon, son règne, ses écritsChapitre 161 sur 339 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

On peut prévoir aujourd'hui la fin prochaine des philosophies bourgeoises et satisfaites.

Est-ce à dire que notre siècle tourne au nihilisme, dont le bouddhisme, que l'on voudrait galvaniser, est une forme adoucie? Assurément non. Le désespoir doctrinal ne s'acclimatera pas en France. Le pessimisme n'est pas un état social qui puisse être de quelque durée parmi nous. Il faut l'aller chercher dans les dispositions maladives de l'âme ou dans certains accidents personnels dépourvus d'un caractère de généralité. C'est ce que Léopardi lui-même a fort bien observé.

La mélancolie moderne, considérée dans son caractère aigu , était peu répandue chez les anciens , et même de nos jours, quand elle n'est pas une fiction, elle n'est que la conséquence de l'infortune particulière de l'écrivain ou du personnage mis en scène. Une sérénité relative a été généralement le fond du caractère des anciens peuples; on ne voit chez eux nulle trace de notre pessimisme. Rome vivait dans la satisfaction de sa gloire. Les Grecs se complaisaient dans le sentiment de l'art et de la renommée : ils ne prisaient ni la mort ni le néant. « Achille, dit Homère, aimerait mieux cultiver, en qualité de mercenaire, le champ d'un pauvre, que de régner sur la foule entière des ombres * . »

L'Europe et la France , elles aussi , ont vécu dans la sérénité de la pensée quand elles étaient chrétiennes. Le danger qu'elles courent en ce moment n'est pas une invasion de bouddhisme ou de nihilisme. Mais qui ne serait ému en constatant l'aff'ai-

* Melior est canis vivens leone mortuo : « un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort, » dit l'Ecclésiaste (ix,4 ).

blissement progressif de la foi au Christ dans les âmes? Qui pourrait dire sur quels rivages désolés échouerait notre pays, si, navire désemparé, privé de la théodicée mosaïque et de la foi chrétienne , son lest et sa boussole, il laissait enfler ses voiles au souffle de l'incrédulité?

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