CHAPITRE VIII
§ III. Vanité de l'effort humain pour rendre les gens sages et pour acquérir et posséder soi-même la sagesse.
Salomon se met en présence de l'insanité humaine; il voudrait la guérir. L'homme n'y réussit pas par ses seules forces. Ecoutons Salomon :
« Ce qui est pervers ne se pourra rectifier, et ce qui est moins que rien ne peut faire un nombre. »
Mais Salomon retirera-t-il au moins pour lui-même quelque profit de l'étude purement philosophique de la sagesse ? Écoutons-le de nouveau :
« J'ai parlé en mon cœur, j'ai dit : J'ai acquis une grande sagesse, et j'ai surpassé tous ceux qui étaient avant moi à Jérusalem. Mon esprit a acquis beaucoup de connaissances, et j'ai beaucoup appris. J'ai alors appliqué mon cœur à la science de la sagesse, à la science des erreurs et de la folie, et j'ai reconnu que cela même était travail et affliction d'esprit. Car multiplier sa science , c'est multiplier ses peines; et augmenter ses connaissances, c'est augmenter ses obligations * . »
§ IV. Vanité du plaisir, du luxe et du bien-être.
L'Ecclésiaste a voulu tout connaître, tout éprouver, même le plaisir. On dirait que l'auteur prend ici une précaution : il déclare que ce qu'il dira du plaisir, il l'a lui-même expérimenté. Reprochait-on aux moralistes de son temps, comme aux ecclésiastiques de nos jours quand ils dissertent sur la vanité des plaisirs, de parler de ce qu'ils ne con-
» Eccle. I, 46-18.
naissent pas? Ce reproche ne peut être adressé à Salomon, ainsi qu'il apparaît par les paroles suivantes :
a J'ai dit à mon cœur : Plonge-toi dans les délices et dans la jouissance ^ »
Salomon demanda aux fêtes , aux festins , aux jeux, au luxe, à la mollesse d'une cour orientale, tout ce qui peut éblouir les yeux , flatter les sens et entraîner le cœur. Après avoir vidé la coupe enchanteresse, il la rejette avec dégoût : a Je n'ai, dit-il, trouvé en tout cela que vanité. » La lassitude et l'ennui ont envahi son âme. Désabusé, il s'irrite contre lui-même, contre ce qui l'a séduit. Il s'écrie : « Rire , tu m'as trompé , et toi , joie , pourquoi m'as- tu menti? »
L'Ecclésiaste renonce au vin et à la volupté ; Salomon se tourne vers des satisfactions moins sensuelles : celles du luxe dans les arts, les monuments et les habitations. Il y rencontre le même désenchantement. Ne s'accoutume- t-on pas, en effet, au bien-être et à la magnificence? Ces faux biens laissent bientôt froid et indifférent. Les arts euxmêmes , les arts , cette consolation de la vie , la meilleure après celle de la religion, ne peuvent suffire au bonheur. L'homme s'ennuie même dans la sphère de l'utile et de l'agréable.
« ' Mes ouvrages , dit Salomon , ont tous porté l'empreinte de la magnificence; j'ai bâti des palais, j'ai planté des vignes. J'ai créé des jardins et des vergers, et j'y ai multiplié les arbres à fruit... J'ai construit des réservoirs d'eau pour arroser les jeunes plants. J'ai eu des serviteurs et des servantes; j'ai
^ Eccle. II, 1.