CHAPITRE VIII
eu des troupeaux de bœufs et de brebis, plus que tous ceux qui ont régné avant moi à Jérusalem. J'ai entassé l'or et l'argent, les tributs des rois et des royaumes. J'ai eu des chanteurs et des chanteuses. J'ai surpassé en richesse tous ceux qui ont été avant moi à Jérusalem * . »
L'expérience est bien complète. Des palais magnifiques, des vignes luxuriantes, des jardins avec leurs épais ombrages , des vergers aux fruits variés , des piscines, des canaux d'arrosement apportant la fraîcheur : rien n'a manqué de ce qui peut satisfaire le goût oriental. Ajoutez les nombreux troupeaux de bœufs et de brebis. Malgré toutes les prodigalités, il existe encore des réserves dans ses coffres : le trésor est incessamment accru par les redevances et les tributs des provinces. Les festins sont magnifiques. On voit partout , étincelants de lumière , les vases et les coupes d'or; le vin parfumé coule avec abondance au milieu des concerts de chanteurs et de chanteuses. Jamais Jérusalem, quelque reculés que fussent les souvenirs, de Melchisédech aux Jébuséens, des Jébuséens à David, jamais Jérusalem n'avait connu de pareilles splendeurs. L'Ecclésiaste n'a rien refusé à ses yeux , rien éloigné de son cœur , rien écarté de ses lèvres, et cependant, quand, se ressaisissant lui-même et que, dans le recueillement de sa pensée, il évoque tous ses souvenirs ; quand il suppute le profit et les pertes, les efTorts et les résultats, les plaisirs et les douleurs, il fait le déchirant aveu du vide de son âme et de son cœur :
(( Et je me suis tourné vers toutes les œuvres de mes mains et vers la peine qu'elles m'ont coûtée , et
* Eccle. II, 4-9.
j'ai VU que tout est néant et affliction d'esprit, et que rien ne demeure sous le soleil * . »
§ V. Vanité de la sagesse humaine.
L'Ecclésiaste arrive à ce qu'il estime incomparablement le meilleur, le plus solide, le plus magnifique des biens que l'homme puisse rechercher sur la terre : la sagesse.
Cette fois la critique amère tombe. Salomon a cherché jusqu'ici le côté faible de toute chose, et il a montré le néant de tout ce qu'il a rencontré ; mais n'attendez pas qu'il tente de diminuer l'excellence de la sagesse. « La sagesse, dit -il, se montre aussi supérieure à tout ce qui n'est pas elle que le ciel est supérieur à la terre; » comparée aux choses créées, « elle en diffère autant que la lumière diffère des ténèbres : » Quantum differt lux a tenebris.
Le sage, des sommets où il s'élève, les deux yeux ouverts sur le monde, est averti de tout; il peut réfléchir sur tout, se garder, demeurer debout, quand l'insensé trébuche au milieu de la nuit *.
Toutefois le sage ne pourra se soustraire à toutes les conditions imparfaites du monde terrestre. En effet, n'est -il pas exposé aux coups imprévus, à la maladie, à la mort? A cet égard, le sage ressemble à l'insensé. Le sage, qui a si bien réglé l'avenir et tout disposé pour le bonheur, peut être enlevé tout à coup par la mort comme l'insensé qui n'avait rien prévu ! Ici encore Salomon dit en son cœur :
* Eccle. II, 11.
^ V. l'éloge de la sagesse, vu, 1012; viii, 1-5; ix, 13-16.