CHAPITRE VIII
« Mon partage ne sera pas meilleur que celui de l'insensé. C'est encore une vanité *. »
On a poussé cette conclusion à l'extrême ; les pessimistes ont triomphé. « Salomon, ont -ils dit, le sage Salomon a désespéré de la sagesse ; il l'a mise au nombre des vanités ! » Ils ont appelé cela « le naufrage de Salomon dans la foi ^ » . Ils n'ont pas remarqué que Salomon poursuit simplement ici le but de son livre, qui consiste à mettre en relief l'imperfection de la condition humaine considérée en ellemême. Sans ôter rien aux excellences de la sagesse, il signale avec tristesse les coups aveugles de la mort. Ce n'est point la sagesse qui est vanité , mais la condition mortelle du sage ; c'est la vie si essentiellement fragile qui ne permet à personne de poursuivre longtemps ses œuvres et de profiter des fruits de la sagesse^.
§ VI. Vanité du bien que l'homme abandonné à lui-même peut faire sur la terre.
Un autre fait afflige FEcclésiaste peut-être encore davantage : c'est la vertu, le mérite, les bonnes et
* Eccle. II, 15.
^ C'est ainsi que l'on a accusé Pascal de scepticisme en philosophie. Pascal invective contre* l'orgueil de la raison humaine, contre la philosophie] orgueilleuse et vaine. Il a dit des systèmes philosophiques qui nient la révélation et des écoles des sages avant Jésus- Christ : Le doute s'impose à l'égard de leurs affirmations , « le pyrrhonisme est le vrai. » (Molinier, les Pensées, t. II, p. 19.) Mais Pascal admet la philosophie chrétienne (Nourrisson, Défense de Pascal, p. 95).
^ Cf. Wright, Ecclesiastes in relation to modem criticism and pessimism.
belles actions qui restent souvent ici -bas sans récompense.
Observons que Salomon ne considère dans le Kohéleth que la vie terrestre. Il entre dans son plan d'étudier l'homme en philosophe, en dehors de la révélation, quelles que fussent les lumières surnaturelles que Dieu avait pu lui communiquer. Ce qu'il peut savoir par révélation , il entre dans son plan de le taire.
Les Grecs, au temps de Périclès, se consolaient de la mort de leurs guerriers par la pensée de la gloire dont ils s'étaient couverts. Les grandes actions, disaient -ils, vivent dans la mémoire des hommes. Le sage Salomon savait l'erreur qui se cache sous cette illusion. Pour un homme dont le souvenir vit dans l'histoire , quelle multitude d'autres sont ensevelis dans l'oubli I Dans ses sentences Salomon parle, il ne faut jamais l'oublier, de la généralité des hommes et des cas.
« Les siècles ne garderont pas plus la mémoire du sage, dit-il, que celle de l'insensé. L'oubli les attend dans l'avenir. Gomme le sage mourra, ainsi mourra l'insensé. »
Mais voici encore, dans le même ordre de pensées, une autre vanité. Le sage est attristé, en quittant la vie , par la crainte de voir périr ses œuvres , confiées désormais à des mains étrangères.
« Qui sait , dit Salomon , si l'héritier sera sage ou s'il sera insensé? Il dominera cependant sur mes œuvres, sur les œuvres de ma sagesse, que j'ai faites sous le soleil. Mon cœur a connu les heures de ce désespoir * . »
* Eccle. II, 16-20.