CHAPITRE IX
Il n'est pas nécessaire de faire remarquer au lecteur qu'en parlant de la sorte du jugement de Dieu, l'Ecclésiaste exprime sa croyance à l'immortalité de l'âme : elle comparaîtra un jour devant son juge.
Cette observation est ici d'autant mieux à sa place, que, dans les versets suivants, Salomon, montrant en combien de points l'homme partage avec la bête les conditions de l'animalité, a été accusé injustement d'assimiler tout à fait l'homme à l'animal sans raison.
« Les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal. Gomme l'homme meurt, les bêtes meurent aussi. Les uns et les autres respirent de même, et l'homme n'a rien de plus que la bête. Tout tend au même lieu. Ils ont été tirés de la terre et retournent à la terre. Qui sait si l'âme des enfants d'Adam monte en haut , et si l'âme des bêtes descend en bas* ? »
On s'est étonné de voir Salomon rapprocher autant l'homme de la bête, et les matérialistes, les sceptiques ont triomphé ^ L'étonnement cessera si l'on considère que l'assimilation n'existe que sur un point, à savoir : l'organisme animal et les lois générales qui règlent la vie et la mort : Spirant omnia; sicut moritur homo , sic et illa moriuntur : « Et les uns et les autres retournent à la terre d'où ils sont sortis, w Mais, au verset 21 , Salomon signale la différence de l'âme de l'homme et de l'âme de la bête, et il s'interroge lui-même sur le sort final et distinct de l'un et de l'autre : « Qui sait si l'âme de l'homme monte vers le ciel, et si l'âme de la bête descend dans les profondeurs de la terre? »
^ Eccle. III, 18-21.
* Renan, l'Ecclésiaste, p. 22-23.
On remarquera ici la distinction nettement établie entre l'âme de la bête et l'âme de l'homme; mais l'ignorance dans laquelle étaient les contemporains de Salomon quant au mode de survivance apparaît manifestement. Salomon croyait à la survivance des âmes; il en ignorait les conditions. L'âme montet-elle directement à Dieu, ou demeure -t- elle enfermée dans le schéol? Salomon se le demande ^
Ne l'oublions point , Salomon parle en philosophe dans son Ecclésiaste; il place l'homme et la nature en dehors des lumières de la révélation. « Or, dit Pascal, en dehors de Jésus -Christ nous ne savons ce qu'est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes. Ceux qui, avant Jésus -Christ, ont dit ce qu'il en était, n'en savaient rien et devinaient sans raison et par hasard , et ainsi ils erraient toujours ^. »
Notons cependant que le texte massorétique comporte une traduction différente de celle de la Vulgate. On peut traduire : « Qui connaît l'esprit de l'homme qui monte en haut et l'esprit de la bête qui descend en bas? » Ce dernier sens ne donne prise à aucune difficulté et paraît le seul raisonnable à Rosenmuller. D'ailleurs, ajoute cet auteur, l'immortalité de Tâme est clairement définie dans la suite (xii, 7), et aucun des anciens Hébreux n'a mis en doute cette croyance. Mercer et Hengstenberg font les mêmes remarques.
* Non dixit : Falsum est hoc, sed : Quis novit hoc? Nemo hoc novit. Non enim sciri potest ab homine, et tamen credi potest. (Hug. Victor.).
2 Molinier, les Pensées de Pascal, t. II, p. 19.