CHAPITRE IX
§ II. L'oppression des pauvres.
Salomon jette les yeux sur un des mystères les plus douloureux de l'existence humaine : la douleur, la souffrance, l'oppression du faible. Laissons -le parler.
u J'ai vu les oppressions qui s'accomplissent sous le soleil , les larmes des innocents qui n'ont personne pour les consoler et l'impuissance où ils sont de résister à la violence, abandonnés du secours de tout le monde, et j'ai préféré l'état des morts à celui des vivants. J'ai estimé plus heureux que les uns et les autres celui qui n'est pas encore né et qui n'a point vu les maux qui sont sous le soleil*. »
Avant l'Evangile , le problème du malheur et de l'oppression de l'innocent paraissait insoluble. Salomon et le saint homme Job se contentaient d'adorer le mystère sans chercher à l'éclaircir. Job s'écriait : (( Le Dieu juste me frappe, et je n'ai pas péché. »
Jésus -Christ est venu répandre sur cette question, comme sur tant d'autres^, une lumière que le chrétien ne saurait trop bénir. Il nous a révélé les compensations de la vie future ; il nous fait presque désirer d'être éprouvés et méconnus sur la terre. Quel torrent de lumière et de consolation s'échappe des béatitudes comme d'une source divine : « Heureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, parce que le royaume de Dieu leur appartient! »
Salomon avait eu pour mission de faire désirer
* Eccle. IV, 1-4.
l'Évangile ; mais il ne le connaissait pas dans toute sa consolante doctrine. C'est la raison pour laquelle le chrétien, plus heureux que Salomon, ne lui reprochera pas trop sévèrement d'avoir prononcé des paroles qui , sur les lèvres d'un chrétien , ne seraient pas à leur place : « J'ai préféré, a-t-il dit, l'état des morts à celui des vivants, et j'ai estimé plus heureux celui qui n'est pas encore né et n'a point vu les maux qui sont sous le soleil. »
§ III. Vanité et misère de l'amour des richesses.
Il n'est point, dans le Kohéleth, de défaut humain caractérisé et repris par des traits plus vifs et plus instructifs que celui de l'amour de l'argent. Salomon traite de ce défaut dans trois chapitres. On n'a rien dit de plus dans les livres de morale, anciens et nouveaux, qui traitent de l'avarice. Les comédies qui la ridiculisent et les satires qui la flagellent ne sont que le développement des réflexions de Salomon sur ce sujet.
a Tel est seul et n'a personne avec lui, ni enfants ni frères, qui néanmoins travaille sans cesse; ses yeux sont insatiables de richesses, et il ne lui vient point à l'esprit de se dire à lui-même : Pour qui est-ce que je travaille, et pourquoi me priver moimême de l'usage de mes biens? C'est là une vanité et une affliction misérables. L'avare n'aura jamais assez d'argent; mais celui qui aime les richesses n'en recueillera point de fruit... J'ai vu sous le soleil des richesses conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède. Si elles périssent, c'est pour lui une affliction immense, et s'il les garde,