‹ Salomon, son règne, ses écritsChapitre 227 sur 339 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

§ II. Conjectures des nouveaux critiques.

Pour échapper aux invraisemblances de leurs systèmes les nouveaux critiques ont falsifié les simples données du texte et on y a taillé de véritables fables. La fable préférée généralement aujourd'hui est celle que Jacobi et surtout Michaëlis ont imposée au texte sacré \ Un fait d'enlèvement imputé à Salomon aurait été, par un poète habile, converti en leçon de morale , bonne assurément à inculquer aux riches libertins. L'exemple d'une pauvre bergère, vertueuse et fidèle , montrerait que l'amour pur et vrai triomphe des séductions du rang et des richesses , et sait décourager et humilier un prince quand il attente à l'innocence et à la vertu. Voltaire et Grotius se sont grossièrement mépris, suivant l'école moderne, en regardant le Cantique comme un chant immoral : il est, au contraire, la glorification de l'amour honnête et l'exaltation de la morale naturelle.

Mais pour que les faits exposés dans le Cantique des cantiques répondent à ce roman moral assez dans le goût des bergeries du xviif siècle, que d'hypothèses et d'inventions étrangères au texte ! Le lecteur en jugera. Depuis Jacobi jusqu'à M. Renan, on a conservé le même thème , le même motif, mais les variations sont sans nombre.

prince. Chacun des deux royaumes aspire à la réunion et à se confondre en un seul État et en un seul peuple. Le poète voulait que ses vœux d'union fussent discrets et transparents seulement pour les attentifs. De là le voile de l'allégorie. Les 140 épouses de Salomon sont, suivant Hug, les 140 villes de Juda et de Benjamin.

* Rosenmuller fait à tort honneur de cette fable à Welthusen. Le livre de Jacobi parut en 1779, et celui de Welthusen en 1786.

Une jeune vigneronne, qui se trouvait seule dans les riantes campagnes d'Engaddi , est rencontrée par Salomon et sa suite. Le roi, à sa vue, est épris de sa beauté. Par ses ordres, la jeune fille est enlevée à son village et introduite de force dans le harem du roi.

Restant étrangère à ce qui l'entoure, malgré les séductions du sérail, elle garde toutes ses pensées pour un amant qu'elle a laissé au village. En vain Salomon lui promet des parures et lui fait des compliments sur sa beauté. Aux flatteries de Salomon elle répond en louant, non les qualités de Salomon, mais celles de son berger.

Pendant que le roi est absent, elle s'abandonne à l'espoir de voir son amant. Elle le revoit, en effet, non pas une fois, mais aussi souvent qu'elle semble le désirer; car chaque partie du poème aurait le même dénouement que la pièce tout entière : le triomphe de l'amour sur la violence, triomphe qui est annoncé par ces mots : « Les grandes eaux ne sauraient éteindre l'amour, les fleuves ne sauraient l'étouffer. Quand un homme veut acheter l'amour au prix de ses richesses, il ne recueille que confusions ^ »

Il n'est presque pas besoin de signaler les difficultés qui, si l'on voulait s'en tenir au texte, s'opposent à une telle interprétation. Elle pèche par la base : dans le Cantique, il n'y a rien qui ressemble à l'enlèvement supposé d'une jeune paysanne par les gardes de Salomon. Et cependant supprimez cet incident, il n'y a plus de pièce. Il est vrai que l'élégante traduction de M. Renan fait dire à la

^ Renan, Étude sur le Cantique, p. 26; Histoire du peuple d'Israël, t. II, p. 172. (Cf. Frank, Journal des débats, n»» du 23 et du 24 octobre 1860.)

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