CHAPITRE y
chant profane, est que le Cantique des cantiques fait partie d'un livre exclusivement religieux et absolument sévère et chaste. Si le poème n'avait qu'un sens littéral et s'y renfermait, s'il n'avait rien de symbolique, comment aurait-il pris place parmi les livres canoniques? Non seulement il aurait chanté un amour tout humain, mais encore une passion sensuelle. Cette hypothèse de l'admission d'un livre sensuel dans les Écritures prête au peuple juif un caractère bien opposé à celui qu'on lui connaît.
« Loin de nous, dit Aben-Ezra, la pensée d'interpréter ce chant sacré dans le sens grossier d'un amour terrestre. Toutes ses paroles sont autant d'allégories. S'il n'en était ainsi, il n'aurait pas trouvé place dans le recueil de nos livres sacrés. Il ne saurait y avoir de doute à ce sujet ^ »
La tradition talmudique touchant l'interprétation allégorique du Cantique est évidente, et, à quelque époque que l'on interroge son témoignage , on voit qu'il suppose une croyance juive remontant aux âges les plus reculés. « Le monde entier, dit le Talmud, ne vaut pas le jour où Israël reçut le Cantique. Tous les livres de la Bible sont saints , mais le Cantique des cantiques est le Saint des saints. Il est
* RosenmuUer ajoute aux paroles d'Aben-Ezra ces réflexions : (( Certainement , si ce poème ne chantait que les vulgaires amours d'un homme et d'une femme, il n'aurait point trouvé place parmi les livres de l'Ancien Testament : le caractère et l'esprit juifs s'y opposaient formellement. Ils regardent comme sacrés les livres qui traitent des choses divines et du culte divin ; ceux qui racontent , comme les livres historiques, les rapports de Dieu avec son peuple; ceux enfin ({ui donnent des conseils sur la bonne conduite de la vie et les mœurs. Jamais on ne me fera croire qu'un simple chant d'amour eût trouvé })lace à côté des livres traitant un si grand et si saint objet, et qu'on lui eût donné un nom si excellent. »
entre les autres cantiques comme un pain fait de la fleur de la farine des autres. » On s'accordait à reconnaître dans cette peinture allégorique les intimes rapports d'Israël et de Jéhovah , sans cependant s'expliquer nettement sur le point de savoir si Salomon représentait Jéhovah ou bien le Messie, ce prince de la paix auquel l'étymologie du nom de Salomon semblait faire allusion. Le plus grand nombre reconnaissait, dans l'épouse, Jérusalem ou la nation juive unie à son Dieu. Le Targum y découvrait l'histoire d'Israël depuis la captivité jusqu'à la délivrance complète de l'oppression exercée par Babylone et les autres royaumes ennemis du peuple choisi. L'épouse aurait été le peuple en exil, soupirant après la liberté et le retour à l'union divine. La kabbale altéra la donnée traditionnelle, et inventa une explication allégorique en rapport avec ses rêves gnostiques. Ce ne seraient pas des êtres concrets, mais plutôt des abstractions, qui se meuvent dans le Cantique ^ Ce serait l'amour divin abstrait s'unissant à l'humanité abstraite. Le juif orthodoxe répondait que, préférée aux autres, la nation juive a été justement représentée sous les traits de l'épouse du Cantique ^
* Les plus anciens Juifs partisans de l'opinion qui entend le Cantique dans un sens exclusivement littéral, sont Schammaï et ses disciples, qui, au temps de Jésus -Christ, prétendirent que le Cantique était un poème purement humain et non un écrit inspiré. Rabbi- Éléazar-ben-Azariah, président du Sanhédrin vers l'an 90 de notre ère, fit condamner l'erreur de Schammaï. Nous ne voulons pas nier qu'il eut des prédécesseurs, et qu'avant lui des Juifs sans scrupule n'aient travesti le sens du Cantique. De Salomon à Schammaï, que de révolutions ! Le sens qui paraissait si clair aux jours du grand roi , était devenu une énigme : de là une certaine hésitation à l'admettre parmi les livres sacrés.
2 Abarbanel ne s'écartait point par conséquent du sens allégorique