CHAPITRE V
sont chez nous les femmes de montrer leur visage à découvert. L'ouïe s'endurcit, aussi bien que les yeux, par l'habitude, et nos passions sont plus irritées par des voiles insuffisants que par une nudité entière. Rappelons -nous que les lois de la décence ne sont pas les mêmes chez les différents peuples , et gardons-nous, en conséquence, d'accuser et de condamner les poètes hébreux. Songeons que, chez les Orientaux, il n'est pas plus indécent pour un poète de décrire une action déshonnête, qu'il ne l'est pour un de nos écrivains de parler d'un meurtre et de toute autre violence injuste. La libre communication des deux sexes autorisée parmi nous et les rapports fréquents qui les rapprochent, nous imposent le devoir de veiller dans tous nos discours à ce qu'il ne nous échappe rien qui soit capable de faire rougir une jeune fille. Blesser ses oreilles serait encore plus un signe de grossièreté qu'une faute contre les mœurs. Nous sommes, dès l'enfance, tellement accoutumés à cette retenue, indispensable dans les assemblées où les deux sexes se trouvent réunis, que des Orientaux, entendant parmi nous des hommes s'entretenir entre eux , doivent les prendre pour des vierges modestes. Il en est tout autrement dans l'Orient. Les hommes n'y fréquentent que des personnes de leur sexe; et quant à ce qui concerne leurs relations avec les femmes , ils ne voient familièrement que leurs épouses ou leurs esclaves. Les femmes, retirées dans leurs appartements, y vivent exemptes de toute gêne. C'est encore là une des causes qui contribuent à répandre dans le discours une plus grande liberté. »
Un autre motif, disons-le en passant, que Michaëlis ne touche pas, est sans doute que les idées
des anciens Hébreux étaient bien moins élevées que les nôtres sur la chasteté. Ils ne soupçonnaient guère , dans ces premiers temps , la virginité volontaire, ou du moins elle était peu enviée. Pour eux, la femme n'avait qu'une destinée honorable : le mariage, et, dans le mariage, la fécondité nombreuse. Pour nous , au contraire , chez qui le christianisme a tout épuré, la chasteté même conjugale est devenue plus délicate, et la virginité, une des gloires chrétiennes.
Au reste , on doit appliquer au Cantique ce que Fénelon dit des livres de la Bible en général : « Dans le domaine des sentiments, elle s'adresse aux cœurs purs, et dans celui des images, aux regards chastes. La même parole est un pain qui nourrit les uns et un glaive qui perce les autres ; elle est une odeur de vie pour les croyants sincères, une odeur de mort pour les orgueilleux étrangers à la vie de Dieu. Le meilleur aliment se tourne en poison dans les estomacs corrompus ^ . »
La Synagogue avait compris ce danger pour les Juifs charnels; de là vient qu'elle leur interdisait, avant l'âge de trente ans, la lecture de ce céleste épithalame. Les âmes pures, élevées à la lumière de l'Évangile et sincèrement croyantes, n'en ont rien à redouter: « Quand je lus, écrit Lacordaire, ce fameux Cantique des cantiques, que Voltaire appelait une chanson de corps de garde, je fus étonné de demeurer si froid devant une si grande nudité d'expression; je me demandai pourquoi, ne comprenant pas encore que , s'il y a un art de cacher le vice sous des formes de style savamment calculées , il y a aussi
* Lettre sur l'Écriture aainte.