LES AMOURS ENTRE DIEU ET L'HUMANITÉ SONT -ILS POSSIBLES
Le tout du Cantique des cantiques et sa céleste originalité sont dans les amours de Dieu pour l'humanité et dans les tendresses du cœur humain pour l'idéal impalpable et invisible.
On ne peut s'étonner beaucoup des amours des dieux pour les hommes dans la mythologie des Grecs et des Romains. Ils humanisaient les dieux et ils divinisaient les hommes. Mais comment le Dieu de la Rible, le Dieu des chrétiens, pur esprit, peut-il être aimé d'un amour comparable à celui que la femme a pour son époux? Comment le Dieu infiniment parfait , créateur du ciel et de la terre , souverain seigneur de toutes choses, peut-il s'abaisser à aimer avec tendresse l'homme dans sa chétiveté?
La solution de ce problème se trouve dans les secrets de l'amour et dans les profondeurs du dogme chrétien. Le fait, considéré en lui-même, est sans doute un mystère impénétrable dans son fonds ; il vaut mieux l'adorer que de chercher à le pénétrer. C'est ce que dit excellemment Rossuet : « Ne demandez pas de raison d'une chose qui ne peut avoir de raison : l'amour de Dieu s'irriterait , si l'on cherchait autre part qu'en son propre fonds des raisons de son
ouvrage; et même, je le puis dire, il est bien aise qu'on n'y voie aucune raison , afin que rien n'y paraisse que ses saints et divins excès ^ » L'amour divin doit être placé parmi les unica de la Religion mosaïque et de la religion chrétienne. Le dieu païen était surtout redouté. Lucrèce l'a maintes fois déclaré dans son poème De natura rerum.
Dieu a permis, pour le mystère de l'amour, ce qu'il a voulu pour le mystère de la sainte Trinité. Si nous ne pouvons l'expliquer, nous pouvons du moins le justifier.
L'amour, tel que nous le connaissons par ses manifestations, est distinct de l'amitié. Celle-ci difiere de l'amour quant à son intensité, quant au mode de ses manifestations et quant à sa fin ; l'amitié a des réserves : elle ne donne jamais tout; elle n'est pas l'absorption mutuelle de deux cœurs qui se versent l'un dans l'autre ; elle s'accommode difficilement de l'inégalité des apports et de la disproportion des qualités. Dans l'amitié on reste toujours deux ; dans l'amour on n'est plus qu'un : les inégalités disparaissent.
Encore ici laissons parler Bossuet : « Qu'est-ce que nous entendons, dit-il, par le nom d'amour? sinon une puissance souveraine , une force impérieuse qui est en nous pour nous tirer hors de nous ; un je ne sais quoi qui dompte et captive nos cœurs sous la puissance d'un autre, qui nous fait dépendre d'autrui, et nous fait aimer notre dépendance ^ . . Le propre de l'amour est de tendre à l'union la plus intime; il ne se contente pas d'une jouissance super-
* Sermon pour V Annonciation , l'amour de Dieu. 2 JJe Sermon pour l'Assomption, Exorde.
ficielle ; il aspire à la possession parfaite. Il ne faut pas craindre que l'inégalité des personnes affaiblisse aucunement la conformité des volontés, parce que l'amour n'a pas tant d'égard au respect. Le mot d'amour vient d'aimer , non pas d'honorer. Que celui-là se tienne en respect qui frissonne, qui est interdit , qui tremble , qui est saisi d'étonnement ; tout cela n'a point lieu en celui qui aime. L'âme qui aime s'applique à l'amour et ne sait autre chose, et celui qui mérite d'être honoré, respecté et admiré, aime mieux néanmoins être aimé: l'un est l'époux, l'autre est l'épouse.
(( Cette affection n'est pas seulement plus forte que toutes les autres; elle se surmonte elle-même dans le cœur des époux. Ajoutez que celui qui est l'époux, quand il est Dieu, n'est pas seulement épris d'amour, mais il est l'amour même : Dieu est charité'^. »
Ce n'est point une déchéance de Dieu que son amour pour l'homme, sa créature. L'homme a été créé à son image. Dieu aime en lui son propre ouvrage, et comme le reflet de ses propres attributs. Cette créature étonnante est peut-être le chef-d'œuvre des créatures. Aucune des œuvres de Dieu n'est vraisemblablement plus aimable à ses yeux. Les unes sont d'une nature supérieure, c'est-à-dire tout esprit, toute intelligence, tout amour : ce sont les anges. D'autres brûlent comme le feu le plus vif : c'est le soleil; d'autres éclairent comme la lumière la plus douce : ce sont les astres, ces diamants qui dans la nuit scintillent au firmament.
Mais quand on compare l'homme à l'univers, il
* Opuscules de piété, Amour de Jésus -Christ pour son Épouse.
apparaît, au moins en un point, supérieur à tout ce que nous connaissons du monde créé.
Pascal disait avec orgueil, en se déclarant supérieur aux créations matérielles les plus puissantes et les plus fortes : « Je suis un roseau , mais un roseau pensant. » Ce philosophe profond ne disait pas tout ce qui fait la gloire de l'homme. Il taisait en ce moment son caractère singulier de créature libre. L'homme est un roseau qui pense, mais aussi un roseau qui a en partage la liberté. C'est cette créature étonnante que Dieu a aimée d'un amour sans égal. Il aime sans doute toutes ses créatures, mais nulle d'entre elles ne peut lui offrir un hommage libre, d'une liberté qui s'étend jusqu'à la contradiction; aucune autre ne peut lui dire : Je vous aime librement, comme vous m'avez librement aimée. Je pourrais me détourner de vous : je viens à vous par choix avec toute la liberté que vous m'avez donnée d'aimer ailleurs et d'obéir à un autre maître que vous.
Sans doute Dieu pourrait briser en l'homme plus facilement qu'un verre toutes les résistances et toutes les rébellions. Sans doute encore, la liberté dont l'homme est si fier, et dont il use souvent si mal, ne peut en aucune façon contrarier le plan et les volontés suprêmes de Dieu. Mais tant que l'homme subsistera dans sa condition terrestre , il n'en restera pas moins libre, et il pourra dire à Dieu : Recevez mon amour; cet amour est celui d'une créature qui pourrait vous le refuser, et qui cependant vous le donne, parce qu'elle vous aime et vous préfère à tout.
A son tour Dieu, par un mystère de générosité toute divine, se fait aimable envers l'homme, afin