CHAPITRE IX
Le progrès du poème dans son cours uniforme est une lumière croissante, une impression de plus en plus vive dans l'esprit; efFets produits par la succession des images, qui sont toujours très pittoresques, et par la variété des couleurs, dégageant et faisant saillir les reliefs. Chacune des cinq parties projette sur la figure allégorique de la mystérieuse Sulamite et sur celle de son époux une lumière qui, en s'accumulant, nous fait de mieux en mieux connaître l'amour qui remplit leurs âmes.
Dans ce déploiement de l'amour divin qui se répand sur toute l'humanité, il n'y a point ce que M. Renan appelle « une guirlande de poétiques mensonges tressée par l'imagination chrétienne à l'objet de ses rêves favoris, des réseaux de méprises pieuses sans lesquelles les âmes mystiques n'eussent pas eu leur livre saint , une forêt de contradictions * . » C'est simplement la prophétie biblique dans ses conditions ordinaires et normales, conditions de types du Messie, de son règne et de son amour dans l'Évangile et dans l'histoire ; de figures différant dans leur variété , montrant le Christ sous diverses faces : types et figures frères et sœurs de l'allégorie, et tels que nous les avons montrés depuis l'Eden jusqu'à Salomon.
Le Cantique des cantiques ne mettra en scène qu'un berger et une bergère; les sentiments, les pensées, les actes conviendront aux mœurs et aux habitudes de ces personnages fictifs. Mais, ne l'oublions pas , sous ces humbles voiles et sous l'apparence d'un amour terrestre, se cachent les amours divins, l'amour de Dieu s'abaissant jusqu'à l'homme,
* Le Cantique des cantiques, p. 14.
et l'homme, sur l'aile de l'amour, s'élevant jusqu'à Dieu.
La première partie, celle que nous exposons en ce mom.ent, est le chant du premier jour de noces, selon Bossuet et les commentateurs qui le suivent. Nous y voyons une matière assez étendue et assez liée pour donner lieu à une coupure. Nous l'appellerons le premier chant de l'allégorie. Il nous montre d'abord la bergère, c'est-à-dire la jeune et ardente épouse. Son époux est absent, mais elle lui parle comme s'il était près d'elle; n'est-il pas dans les habitudes et dans la nature de l'amour de peindre les choses désirées comme si elles étaient réalisées, et la personne aimée , si loin qu'elle soit , comme si elle était présente? L'épouse se voit introduite chez son époux ; elle l'appelle son « roi » , doux nom que l'amour aime à donner à la personne aimée, quel que soit son rang. Elle lui exprime son admiration, ses vœux et ses craintes. Elle voudrait aller aux champs avec lui. Désireuse de plaire, elle craint qu'il ne soit trop frappé de son teint basané; elle en donne une raison qui montre que ce n'est pas un défaut d'origine , elle s'en excuse : ce sont ses méchants frères qui l'ont tenue au soleil pendant des jours entiers, pour garder leurs vignes.
Mais l'impatience de retrouver l'objet de son affection domine toute autre préoccupation. Elle avait commencé son soliloque en exprimant ce désir ardent : « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. » Si vivantes que soient* les créations de la puissance imaginative , elles n'occupent qu'un instant. La Sulamite ne peut supporter longtemps l'absence de son époux. Elle veut savoir où il paît son troupeau. Elle quitte la maison; elle interroge ceux qu'elle ren-