CHAPITRE IX
dans ce sens qu'il faut entendre les louanges que l'époux adresse à l'épouse, quand celle-ci l'a enfin retrouvé.
IV. — Application du Cantique des cantiques à l'amour du Christ pour l'âme chrétienne.
L'application du Cantique à l'amour du Christ pour les âmes est une forme de son amour pour l'Eglise , dont la plus noble partie , dit Bossuet , sont les âmes élevées touchées de l'amour de Dieu et remplies de son esprit. Aussi toutes ensemble et chacune à part tiennent le même langage que l'Eglise : « Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche ! » L'âme sainte dit donc : « Que les autres âmes demandent ce qu'il leur plaira; pour moi^ je veux le saint baiser, non des pieds, qui est pour les pénitentes , mais de la bouche, qui appartient à l'épouse. »
Saint Thomas appelle ce baiser un baiser ineffable, parce qu'on peut bien goûter l'excellence des affections divines , mais on ne la peut pas exprimer. Ce baiser, cette touche, cette union, n'est point dans l'imagination, mais dans le plus intime de notre cœur , où l'âme , par une singulière prérogative, reçoit son bien-aimé, non par figure, mais par infusion. On peut dire, avec Denis le Chartreux, que le divin Epoux, voyant l'âme tout éprise de son amour, se communique à elle, l'embrasse, l'attire au dedans de lui-même, la baise, la serre étroitement avec une complaisance merveilleuse, et que l'épouse, étant tout à coup investie des rayons de la Divinité , liée des bras de son amour , est tellement surprise et ravie, qu'elle est comme noyée dans cet abîme de lumière, perdue dans cet océan
de bonté, consumée dans cette fournaise d'amour, anéantie en elle-même , comme la Sulamite , par une heureuse défaillance , sans savoir où elle est enfoncée dans cette vaste solitude de l'immensité divine. Mais, dit en terminant Bossuet, de dire comment cela se fait et ce qui se passe en secret entre l'Époux et l'Epouse , cela est impossible : c'est le baiser ineffable; il le faut honorer par le silence, et louer à jamais l'amour inouï du Verbe , qui daigne tant s'abaisser pour relever sa créature ^
« L'âme , continue saint Ambroise , ayant reçu le saint baiser , tout embaumé de cette odeur qui attire les âmes même rebelles, ne peut souffrir que rien ne l'arrête. Elle désire d'être tirée , afin de pouvoir suivre ^ » — a Tirez -moi, » dit l'Epouse sacrée, c'est-à-dire, d'après le commentaire de saint François de Sales, « commencez le premier, car je ne saurais m'éveillerde moi-même; je ne saurais m'émouvoirsi vous ne m'émouvez. Mais quand vous m'aurez émue, alors, ô le cher Epoux de mon âme! et que vous m'aurez prise par-dessous les bras, ne pouvant autrement aller, nous courrons nous deux. Vous courrez devant moi en me tirant toujours plus avant, et moi je vous suivrai à la course, odorant vos suavités qui me renforcent et me ravigorent. Car que personne n'estime que vous m'allez tirant après vous comme une esclave ou une charrette inanimée. Ah! non, vous me tirez à l'odeur de vos parfums. Si je vous vais suivant, ce n'est pas que vous me tramiez, c'est que vous me charmez; vos attraits sont puissants, mais non pas violents, puisque toute leur
* Opuscules de piété : Union de Jésus -Christ avec son Épouse.
* Ambros. Epist. 1. III, ii, et Bossuet, Cantic, c. i, v. 2 et 3.