CHAPITRE IV
Mais celui qui rapporta chez lui les plus grandes et les plus vives impressions fut Salomon. Quelles étaient les pensées qui remplissaient alors une âme si pieuse? C'étaient celles que faisait naître la considération des responsabilités qui allaient peser sur lui. Ce que son prédécesseur, son père à jamais béni, avait accompli était une œuvre immense, et la maintenir dans sa grandeur était une tâche que les hommes les plus expérimentés comme les plus saints, arrivés à l'âge mûr sur le trône, auraient redoutée. Et cependant l'attente du peuple était que le règne de Salomon ajouterait encore à cette œuvre î Pieux alors et humble comme son père, le jeune roi n'était point assez aveugle pour se dissimuler la disproportion de ses propres forces avec la mission que la Providence lui confiait. Il disait : Je ne suis qu'un enfant qui ne sait diriger ses pas.
Telle fut sans doute son ardente prière au soir de cette grande journée. Or, dit la sainte Ecriture, le Seigneur lui apparut la nuit pendant un sommeil mystérieux , une extase , comme dit Bossuet : (( Demande-moi, lui dit l'apparition divine, ce qu'il te plaira. — Seigneur, répondit Salomon , vous avez comblé David mon père de vos bienfaits, et récompensé sa fidélité à suivre votre loi. Votre miséricorde s'est montrée magnifique à son égard; il a vu de son vivant le fils de sa tendresse assis sur son trône. Maintenant , Seigneur, j'ai perdu ce père, mon modèle et mon guide; dans mon inexpérience, je ne suis qu'un enfant qui ne sait encore diriger ses pas. Cependant le peuple de votre élection, que je dois gouverner, s'est multiplié à l'infini : il est devenu une puissante nation. Daignez donc accorder à votre
serviteur la sagesse et la droiture du cœur, pour qu'il puisse gouverner avec justice et discerner le bien et le mal. Qui pourrait jamais, sans la sagesse, juger cette multitude infinie? »
Bien que faite pendant son sommeil, cette prière fut agréable au Seigneur ; non pas , dit saint Thomas, que Salomon ait obtenu la sagesse en dormant, mais parce que son songe était un signe du désir de posséder la sagesse, dont il avait soif au point d'y rêver * . « Parce que tu as parlé avec ce désintéressement , lui dit Jéhovah , et que , sans ambitionner ni de longs jours, ni d'immenses richesses, ni la victoire sur tes ennemis , tu as seulement demandé la sagesse, tes vœux seront exaucés. Je t'ai donné un cœur intelligent et sage, tel que personne n'en eut jamais. De plus, la richesse et la gloire que tu n'as point enviées te seront accordées dans une proportion qui effacera la splendeur de tous les rois. Si, comme David ton père, tu continues à marcher dans la voie de mes commandements, je prolongerai tes jours dans la prospérité d'une vieillesse honorée et paisible. »
A ces mots la vision disparut , et Salomon sortit de son mystérieux sommeiP. Dieu lui donna la sagesse et la prudence; il dilata son cœur, et, comme dit la sainte Ecriture, il le fit aussi vaste que les plages sablonneuses des mers ^.
Ecoutons Bossuet nous expliquant le mystère de cette vision, et ce qu'il faut entendre par cette largeur de cœur, ya^ iS, pectus intelligens.
* D. Thom. I, 2a q. 113, ad 2. Saint Thomas semble ici adopter l'opinion d'un vrai sommeil, opinion qui n'est pas généralement reçue. 2 II Parai, i, 7-12. III Reg. m, 5-15. m Reg. IV, 29.