CHAPITRE IV
(( Ce songe de Salomon, dit-il, était une extase où l'esprit de ce grand roi, séparé des sens et uni à Dieu , jouissait de la véritable intelligence. Il vit, en cet état, que la sagesse est la seule grâce qu'un prince doive demander à Dieu. Il vit le poids des affaires et la multitude immense du peuple qu'il avait à conduire : tant d'humeurs et de caractères opposés, tant d'intérêts contraires à concilier, tant d'artifices et de brigues à déjouer, tant de passions à diriger et à contenir, tant d'ambitions à satisfaire, tant de jugements à porter, tant de résolutions à prendre , tant de dangers à éviter î Quel esprit , quelle intelligence , quelle vigilance peuvent y suffire? « Je suis jeune, dit-il, et je ne sais pas encore (( me conduire. » L'esprit ne lui manquait pas, non plus que la résolution ; car il avait déjà parlé d'un ton de maître à son frère Adonias; et dès les commencements de son règne il avait pris son parti, dans une conjoncture décisive, avec autant de prudence qu^on en pouvait désirer : et toutefois il tremble encore, quand il voit cette suite immense de soins et d'affaires qui accompagnent la royauté. Il voit bien qu'il n'en peut sortir que par une sagesse consommée. Il la demande à Dieu , et Dieu la lui donne; mais en même temps il lui donne tout le reste qu'il n'avait pas demandé , c'est-à-dire et les richesses et la gloire * . »
Un roi au sortir de l'adolescence se voit tout à coup investi d^un pouvoir, d'une autorité, d'une popularité capables d'enivrer et d'éblouir le jeune homme et même de tourner la tête d'un vieillard, et cependant ce jeune roi semble n'être rempli que
* Pol. sacrée, 1. V, art. i, l^e prop.
de la pensée de ses responsabilités, et ne sentir que le poids si lourd des devoirs qui lui sont imposés, d'une tâche souverainement difficile.
Dans son effroi, il n'a plus qu'un sommeil pendant lequel l'esprit veille encore. Sa prière continue. Il pousse vers Dieu un cri suppliant. Dieu s'approche de cette âme en peine pour la consoler : « Mon fils , lui dit une voix divine , forme un souhait : que veux-tu? » Et Salomon répond : « Mon Dieu, la sagesse. » La sagesse implorée par un jeune roi de vingt ans , et non la gloire , non les prospérités , les victoires qui rendent un nom immortel î Où , sur la terre, l'action divine se montre-t-elle plus sensible? Où l'Ecriture sainte apparaît- elle plus instructive et plus sublime? Où les réalités religieuses se découvrent- elles avec un caractère plus touchant, plus certain et plus pénétrant?
Telles sont les justes réflexions qu'a suggérées la prière de Salomon aux commentateurs de la Bible, Le jeune prince ne demandait pas les gloires humaines que la sagesse attire et qu'elle comporte : il demandait uniquement de plaire à Dieu et de se montrer fidèle à sa vocation. Il est louable principalement en ceci, qu'il vit nettement que c'est Dieu et la vertu qui sont le principe de toute vraie grandeur. Dieu lui accorda plus qu'il ne demandait.
Car on se fait ordinairement une idée incomplète et fausse de la sagesse proverbiale du fils de Davïd. Le sens que nous attachons aujourd'hui au mot « sagesse » prête à l'étroitesse de la conception générale d'un don qui, sous le nom de sagesse, résume en Orient toutes les gloires à la fois. Un homme sage , suivant nos ordinaires appréciations , est celui qui unit l'intelligence à l'amour du bien, la pru-