CHAPITRE V
apporte une épée, » dit-il. Et lorsqu'on Feut apportée, il ajouta : « Prenez l'enfant vivant, coupez-le par le milieu du corps , et donnez une moitié à chacune de ces deux femmes. »
Le cri du cœur maternel ne se fît pas attendre : (( Arrêtez, seigneur, je vous en prie, dit la véritable mère ; donnez plutôt l'enfant à cette femme. Je consens à être privée de mon cher fils, pourvu qu'il vive. » Sa compagne, au contraire, disait : « Non; il ne sera ni à l'une ni à l'autre; qu'on le partage. » Le roi prononça alors la sentence : « La véritable mère, dit-il, s'est révélée par le cri de la nature et de la tendresse : qu'on lui rende l'enfant ; il est certainement le sien. »
Bientôt, ajoute le texte sacré, tout Israël racontait avec admiration ces détails, et le jeune roi, à qui Jéhovah avait donné l'esprit de discernement et de sagesse, devint l'objet de la crainte et de la vénération de son peuple * .
Le jugement de Salomon, si souvent redit par les générations successives, est merveilleux en ceci que l'attachement et la tendresse des mères pour le fruit de leurs entrailles se révèlent tout à coup à Salomon comme le moyen d'investigation le plus sûr dans une affaire absolument ténébreuse. La sagesse de Salomon consista moins dans la connaissance de la profondeur de l'amour maternel et des sacrifices héroïques dont il est capable, que dans l'inspiration subite de commander , sous les yeux de la mère , que l'enfant fût coupé en deux pour en donner une part à chacune des deux plaignantes qui en revendiquaient la maternité. Cet éclair de sagesse, sortant
* IIIReg. m, 16-28.
tout à coup de l'esprit d'un jeune roi dont l'expérience et les observations étaient, pour ainsi dire, à leur début, illumina le fond d'une affaire inextricable, et le jugement vivra plus dans le souvenir des peuples que les décisions de tous les parlements du monde et de tous les tribunaux soit anciens, soit modernes. On ne trouve rien qui lui soit comparable, comme perspicacité, mise en scène, promptitude et succès. On cite, il est vrai, des traits d'une adresse singulière pour résoudre de semblables problèmes : par exemple, le jugement de l'empereur Claude rendu à l'occasion de cette femme qui ne voulait pas reconnaître son fils : il la condamna à l'épouser. L'horreur de l'inceste obligea la mère à avouer la vérité * .
Les générations se sont emparées du jugement de Salomon et l'ont constamment cité comme le témoignage le plus saisissant de sa sagesse. Le peuple, simple et synthétique, résume quelquefois une vie dans un fait. Mais la vie tout entière de ce grand monarque témoigne plus largement de cette sagesse. Nous disons la vie tout entière; car, pour nous, les fautes de Salomon sont celles d'un vieillard dont la vraie vie, mesurée sur la durée de sa mission, était finie. Le fils de David avait demandé la sagesse dans une ardente et émouvante prière : il en avait été rendu participant à un degré inouï, jusqu'à l'âge où l'homme n'est plus lui-même.
La Bible veut que le lecteur en soit convaincu , et
* Sueton. in Claucl. xv. — On peut voir dans le Journal officiel, 30 sept. 1880, la description d'une agate brune sur laquelle est gravé le jugement de Salomon. Une représentation caricaturale du jugement de Salomon a été trouvée en 1883 à Pompéï. {Journal offic. 4 juin 1883.)