CHAPITRE XIII
Tamour. « Elle n'a plus désormais rien à craindre, ni à se défier de sa beauté comme quand elle disait : Je suis noire, mais je suis belle. Appuyée sur son bien- aimé, elle tombe entre ses bras et se repose mollement sur son sein sans aucune contrainte , parce qu'elle est arrivée à cette charité parfaite qui « chasse la crainte^ », et que, rassasiée de plaisirs, elle jouit de cette « paix qui surpasse tout sentiment ^ ». Elle n'oublie point cependant la croix qui l'a sauvée, ni l'arbre sous lequel Eve, la mère des vivants, a été corrompue. Se souvenant donc à la fois d'un si grand malheur et d'un si grand bienfait, se rappelant qu'elle a été sauvée par l'arbre des maux que l'arbre avait causés, comme chante l'Eglise, elle demeure de plus en plus unie à l'Epoux , serrée entre ses bras et collée à son sein, comme saint Jean, le bien-aimé du Sauveur, lorsqu'il s'y reposait. »
« Et comme un si grand amour , ajoute saint François de Sales, demande le secret : Venez, ditelle, mon bien-aimé, sortons aux champs, séjournons es villages. Quoique les amants n'aient rien à dire de secret , ils se plaisent toutefois à le dire secrètement; et c'est en partie, si je ne me trompe, parce qulls ne disent pas les choses communes à la façon commune, mais avec des traits particuliers et qui ressentent la spéciale affection avec laquelle ils parlent. Le langage de l'amour est commun quant aux paroles ; mais quant à la prononciation, il est si particulier, que nul ne l'entend, sinon les amants ^. »
1 I^Joan. IV, 18.
'^ Philip. IV, 7.
3 Op. cit. 1. VI, c. I.
« Venez, ô mon bien -aimé! et sortons ensemble aux champs. » Des Pères et des commentateurs sont allés plus loin , et ont entendu ces paroles de la sortie de l'âme du corps et de son départ vers le ciel * . (( Saint Thomas d' Aquin , raconte François de Sales, joignant les mains, levant les yeux au ciel, haussant fortement sa voix, par manière d'élan, dit avec grande fermeté ces paroles du Cantique qui étaient les dernières qu'il avait exposées : Venez ^ ô mon cher bien - aimé ! allons ensemble aux champs ^ »
Pour ce même auteur , « la grande variété de dames et de damoiselles dédiées à l'amour de Salomon jouissant encore de l'Esprit divin et composant le sacré Cantique, s'applique aux diverses perfections des âmes, qui devaient à l'avenir aimer et servir le grand roi pacifique, Jésus -Christ. Les unes sont nommées jeunes filles au Cantique, et elles sont sans nombre; ce sont celles qui aiment l'Epoux d'un amour vrai sans doute , mais d'un amour qui est à sa tendre jeunesse. Ainsi que les jeunes fillettes aiment voirement bien leurs époux , si elles en ont, mais ne laissent pas d'aimer grandement les bagues et bagatelles, petits oiseaux, petits chiens, escurieux, et à jouer et folâtrer avec leurs compagnes ; ainsi ces jeunes âmes aiment bien l'Epoux sacré et par dessus toutes choses, mais ne laissent pas de s'amuser à menus dérèglements en paroles, distractions, habits et folâtreries, qu'elles n'aiment pas selon lui.
(( Il y avait encore quatre-vingts dames qui n'é-
* Vid. Ambros. De obitu Valent.
2 Op. cit., 1. VII, c. IX.