CHAPITRE VI
ment de son désistement et comme consolation, il la suppliait d'intervenir auprès du roi pour obtenir de lui d'épouser Abisag de Sunam.
La reine mère , ignorant les questions de droit que soulevait cette demande , n'ayant aucune idée des conséquences qu'elle pouvait entraîner, céda au bon mouvement d'un cœur compatissant et se présenta devant son fils , pour appuyer de son crédit une prière dont elle ne voyait ni les réticences ni les ruses , dont le moindre inconvénient eût été la création et l'antagonisme de deux familles royales.
Bethsabée se fit donc introduire auprès du roi son fils. Salomon , en l'apercevant, se leva, vint à sa rencontre , s'inclina devant sa mère , et , la conduisant au trône destiné pour elle, il la fit asseoir à sa droite ' .
Quand elle se fut assise : « Mon fils, dit -elle, j'ai une légère faveur à solliciter près de vous. Ne rejetez pas ma requête. — Demandez ce que vous voudrez, ma mère, répondit Salomon; puis-je jamais rien vous refuser? — Accordez donc à votre frère Adonias la main d' Abisag la Sunamite, » reprit Bethsabée.
Salomon répondit : « Oh! ma mère, pourquoi vous êtes -vous chargée d'une pareille demande? Que ne demandez -vous aussi la royauté pour Adonias , puisqu'il est mon aîné ; pour Abiathar le grand prêtre, et pour Joab, fils de Sarvia? Non, non , par le nom sacré de Jéhovah , en vous envoyant faire cette demande , Adonias a prononcé son arrêt
* Les Hébreux sont le seul peuple d'Orient qui mettent à droite la place d'honneur. Chez les Turcs et chez les Perses, la gauche esl la première place. (Xenoph. Cyrop. lib. VIII.)
de mort. Adonias mourra aujourd'hui même. » Appelant alors Banaïas, le général de ses troupes, il lui transmit ses ordres, et Adonias fut mis à mort ^ .
Les ennemis de la Bible ont vu dans ce fait un acte de cruauté. Au point de vue du droit, des nécessités du règne et des mœurs du temps, il n'y avait là rien à reprendre. Avec un admirable coup d'œil, Salomon avait plongé dans le fond d'une ténébreuse affaire : il connaissait l'homme et son parti. Par un seul acte d'énergie il avait détruit une cause inévitable de discordes et de guerre civile. On le comprit en Israël; tout le peuple applaudit à l'acte sévère mais nécessaire du jeune roi, et il apparaît manifestement, dit Théodoret, que l'Ecriture cite ce fait comme un nouveau trait de la sagesse de Salomon 2.
Ne transportons pas dix siècles avant Jésus-Christ les atténuations dans les peines qu'on a vues se développer jusqu'à l'excès dans les âges chrétiens. On ne connaissait pas encore l'emprisonnement à vie dans une place forte ^. « Jugée d'après les mœurs du temps et les coutumes orientales, dit un auteur, la conduite de Salomon ne doit point être trouvée excessive. Toute tentative d'usurpation se terminait en Asie par la complète extermination du parti vaincu. L'histoire d'Orient est pleine de ces
* IIIReg. 11,13-25.
2 I ParaL xxix, 23-25. (Cf. Pineda,De reb. Salom., L VI, c. xiv.) ^ Il n'est point question de prison dans les peines prononcées par la loi de Moïse : le coupable était seulement tenu sous garde jusqu'à ce que son sort fût décidé (Lev. xxiv, 12. Num. xv, 24). Même plus tard la prison ne fut jamais qu'une peine temporaire (III Reg. xxii, 27. Cf. Jerém. xx, 2; xxxvii, 15).
rois mettant à mort leurs frères pour écarter les compétitions au trône ; compétitions souvent excitées , dans ces pays de polygamie . par les jalousies et les animosités des femmes du harem * . »
Les mesures sévères que prit Salomon contre Abiathar furent aussi racontées et réputées en Israël comme un trait de sagesse. On aima longtemps à les rappeler, et la sainte Écriture les relate avec complaisance ^
Abiathar et Joab avaient -ils été réellement les instigateurs de la démarche insensée d'Adonias ? L'Ecriture ne le dit pas , mais elle le laisse entendre ^ Ils s'étaient éloignés de Salomon, et, sans doute, aidés par le parti des mécontents, ils ne laissaient passer aucune occasion de créer des difficultés et des dangers au nouveau roi. Gomment Salomon , de son côté, ne se serait -il pas mis en garde contre eux et préparé à sévir à l'instant même où ils auraient essayé de troubler le royaume? L'intrigue d'Adonias fut pour Salomon le signal attendu. Sans délai, il exila Abiathar et le confina dans sa terre d'Anathoth, au nord de Jérusalem. Il avait, dit-il, mérité la mort ; mais pour cette fois il voulait l'épargner, parce que, lorsque David son père était dans le malheur, il avait rempli devant lui les fonctions de grand prêtre et l'avait toujours servi fidèlement K
* Cf. 'Ssinecke, Geschichte des Volkes Israëls, I, pp. 327-30, et Dillmann, Bihel lexicon, t. V, p. 141.
2 IIIReg. XX, 30-31.
3 Elle le laisse]entendre dans les versets 22 et 28 du ch. ii du IIIo livre des Rois, d'après les Septante. V. Josèphe, Antiq.Jud., c. viii, 1 et 4. (Cf. IIIReg-. i, 7.)
^ I Reg-. II, 26-36. La sainte Écriture ne dit point ce que devint
Voyons, en troisième lieu, comment Salomon agit envers Joab. Nous reproduisons ici, en le résumant, le récit de la Bible.
Joab, apprenant la mort d'Adonias et l'exil d*Abiathar, comprit le sort qui l'attendait. La fourberie de sa politique était dévoilée : il était pris dans un flagrant délit. L'heure avait sonné où toutes les larmes qu'il avait fait répandre à David allaient être vengées; où le sang d'Absalom, celui d'Abner et d'Amasa, versé par ses mains, allait retomber sur sa
cet homme, âgé de soixante ans quand Salomon le frappa d'exil. Mais ces mots du roi : « Je pardonne pour cette fois, » ne laisseraient-ils point entrevoir qu'Abiathar n'échappa pas une seconde fois à la justice du monarque? La sainte Écriture, dans un autre passage plus transparent et plus étendu, prédit une triste fin à la famille d'Héli, dont Abiathar descendait. Dieu avait dit au grand prêtre par la bouche d'un prophète : « Je ne veux pas éloigner votre famille de mon autel, mais je ferai que vos yeux soient obscurcis et votre âme troublée, et les rejetons de votre race périront par l'épée.» (I Reg. m.) Les fils d'Héli avaient souillé leur sacerdoce , scandalisé le peuple de Dieu et causé la diminution des sacrifices. Pour l'instruction des peuples et de leurs pasteurs , remarquons comment la justice de Dieu , après la mort tragique des deux fils coupables , atteignit la famille tout entière. Sous Salomon , le sacerdoce suprême partagé , au temps de David , entre Zadoc et Abiathar, et en première ligne par Abiathar, échappa pour toujours à la maison d'Héli. Tous les grands prêtres, jusqu'au temps des Machabées, furent pris dans celle de Zadoc. Soit qu'Abiathar ne pût jamais se résigner à se voir chassé de Jérusalem, soit, comme nous l'avons conjecturé, qu'il ait commis quelque nouvelle faute qui entraîna sa mort, toujours est-il qu'une disgrâce de plus en plus marquée enveloppa toute sa maison pendant toute la durée du règne de Salomon. La malédiction de Dieu poursuivit les descendants d'Héli jusqu'à leur extinction; suivant l'Écriture, aucun membre de cette race ne mourut tranquille. Le glaive les moissonna presque tous. Et ceux qui furent épargnés en furent réduits à mendier auprès de Zadoc ou à accepter de lui de misérables emplois , nous dirions aujourd'hui les plus maigres bénéfices. Ainsi finit, pour l'instruction des plus lointaines générations , la famille sacerdo-^ taie d'Héli, qui fut un jour la plus puissante d'Israël.
le te. Il eut cependant une dernière espérance : Tautel de Jéhovah, qui avait sauvé pour un temps Adonias, ne le sauverait-il pas à son tour? Il courut donc au parvis du Tabernacle et saisit les acrothères de l'autel ^ Salomon envoya Banaïas pour le tuer. Comme ce dernier hésitait à cause de la sainteté du lieu et qu'il craignait de violer le droit d'asile , Salomon lui fît dire : « Il est temps de venger le sang innocent répandu par Joab. Que ce sang retombe sur sa tête et celle de ses descendants; il a tué deux hommes justes qui valaient mieux que lui : qu'il meure à son tour. » Et Banaïas, s'étant jeté sur Joab , le tua. On l'ensevelit dans sa propriété du désert, près de Bethléhem. Et Banaïas lui succéda comme généralissime ^
Ainsi finit ce vieux général des armées de David. L'ambition et la jalousie avaient fait de lui un assassin; ces deux vices le perdirent. « C'était, dit Bossuet, un homme habile et qui aurait pu rendre de grands services. Mais les vengeances particulières et ses ambitieuses jalousies lui firent perdre tant d'avantages. Il était de ceux qui veulent le bien, mais qui veulent le faire seuls sous le roi. Dangereux caractère, s'il en fût jamais, puisque la jalousie des ministres, toujours prêts à se traverser les uns les autres et à tout immoler à leur ambition , est une source inépuisable de mauvais conseils, et n'est
' Il se mettait à l'abri du droit d'asile que la loi accordait aux homicides involontaires (Ex. xxi, 14). Suivant la coutume de tous les peuples, les coupables assez heureux pour s'être réfugiés dans les temples étaient placés sous la protection des dieux. Ordinairement, ils n'étaient ni frappés ni appréhendés. {Enéide, VI. Plaute, Mustell., act. V, se. I.
2 IIIReg. 11,28-35.
guère moins préjudiciable au service que la rébellion. C'est servir les rois que d'empêcher qu'ils ne trouvent de tels hommes ^ »
Des deux coupables désignés par David mourant à la surveillance de Salomon, restait Séméi. Il habitait Bahurim, dans la tribu de Benjamin, où il avait de riches possessions. Suivant dom Calmet, c'était un chef de tribu ou prince de mille*. On se souvient que les Benjaminites, toujours attachés à Saûl et à sa famille, n'avaient jamais embrassé qu'avec peine le parti de son successeur ^ Si l'autorité et la sagesse du fils de David furent assez puissantes pour les forcer au repos pendant quarante ans, à la mort de ce prince, la tribu de Benjamin recommença à s'agiter^.
L'ancien ennemi de David avait trempé dans la conjuration d'Adonias, et sans doute il continuait d'exercer sur les turbulents Benjaminites une influence qui pouvait, à un moment donné, devenir fatale au nouveau monarque. Salomon, qui redoutait la trahison, l'avait fait appeler le jour de la première tentative d'Adonias. « Fais-toi construire une demeure dans l'enceinte de Jérusalem, lui avait-il dit, et ne quitte jamais la ville. Le Gédron sera ta frontière. Si, sous quelque prétexte que ce soit, tu viens à le franchir, tu mourras le jour même. Ton sort est entre tes mains, c'est toi-même qui appelleras
* Politique sacr., L X, 3^ prop.
^ IIReg. XIX, 16-17.
3 II Reg. II. — Cf. David, Ire partie, ch. x.
^ III Reg. XII, 20. — On a remarqué qu'elle donna à la mort de Salomon le signal du schisme : elle laissa , dit l'Écriture , la tribu de Juda suivre seule la maison de David. Elle s'attacha au royaume du Nord , sauf quelques cantons tout voisins de Jérusalem .