CHAPITRE VI
la mort sur ta tête. — La sentence du roi mon maître est juste, répondit Séméi ; je m'y soumets volontiers. » En lui fixant comme frontière le Gédron , qu'il fallait nécessairement traverser pour se rendre à Bahurim, sa patrie, Salomon l'internait et lui interdisait les relations avec la tribu de Benjamin et tous les ennemis du dehors.
Or, trois ans après, les esclaves de Séméi s'enfuirent chez Achis, roi de Geth. Séméi fît seller son âne, alla réclamer ses esclaves et revint avec eux à Jérusalem. Salomon, averti, manda aussitôt le coupable : « As-tu, lui dit-il, oublié mes paroles? Je t'avais dit : Le jour où tu sortiras de Jérusalem , tu mourras. Tu m'as répondu : C'est juste. Pourquoi donc as -tu violé ton serment ? Rappelle -toi aussi en ce moment , et ta conscience doit te les reprocher , les malédictions dont tu as jadis accablé David mon père. Qu'elles retombent sur ta tête, et que le trône de David s'affermisse éternellement devant Jéhovah ! » Et le roi donna à Banaïas l'ordre d'exécuter le coupable ^ Ainsi périt le dernier adversaire de la dynastie de David.
Séméi était un conspirateur incorrigible. Nous savons ce qu'en Italie, et même en France, des hommes de ce caractère peuvent préparer de sinistre. Ils minent dans le secret et le mystère un gouvernement. Un jour vient où l'on voit, mais trop tard , toute l'étendue et toutes les suites de leur œuvre souterraine. Ces esclaves qui fuient, leur maître qui oublie tout à coup et si facilement une défense royale portant peine de mort, le Gédron traversé sans raison pour aller à Geth , qui est du côté opposé ; ce voyage
1 IIIReg. II, 36-46.
lointain pour une cause , au fond , assez légère , ont paru justement selon nous, même dans le silence de FEcriture , un de ces stratagèmes familiers aux conspirateurs pour nouer des intrigues et préparer des renversements.
Ainsi la sagesse de Salomon, en frappant avec décision, justice et opportunité, quatre coupables, Adonias, Abiathar, Joab et Séméi, sut éviter ces rébellions où les victimes se comptent par milliers * .
En lisant ce chapitre vi, le lecteur aura peut-être reçu une impression de malaise, que nous avons partagée nous-même en l'écrivant. Sans doute le jeune roi, en mettant quatre traîtres à mort, quatre coupables absolument dangereux et perfides , n'avait fait qu'un acte de justice, de sagesse; de plus il avait montré une grande habileté , en attendant et en choisissant le moment d'un flagrant délit. Le peuple avait admiré la sûreté et la vigueur des coups. Il aime les actes de résolution dans ceux qui le commandent. Cependant comment l'histoire doit- elle juger un prince qui, au lendemain de son intronisation, au lieu, comme chez nous, de donner cours à la clémence et de proclamer des amnisties, met à
* III Reg. III, 1. On verra,! dans un des chapitres suivants, qu'à ce moment Hadad préparait un soulèvement étranger et une ligue armée contre Salomon. C'est dans ces circonstances que Salomon dit à Séméi : Tu mourras..., et le trône de David sera stable devant le Seigneur. » Que pouvait faire à la stabilité du trône je Gédron franchi et les esclaves ramenés? Il y avait dans ce voyage subit autre chose qu'une simple inadvertance, d'ailleurs en elle-même inexplicable. Il s'agissait de la sécurité du royaume, et cela n'a pas échappé à Ménochius : « En disant que la punition du coupable assure la stabilité du royaume, Salomon laisse entendre que son trône eût été en danger s'il n'eût puni Séméi. »