CHAPITRE XIII 13i
dans les églises du Midi, de l'Espagne ou de l'Italie, il s'étonne souvent des habitudes de ceux qui les fréquentent, de la liberté de leurs allures, des regards curieux, des saints échangés et des conversations qui parfois s'y engagent. Lorsque le protestant entre dans une église catholique , il se scandalise du mouvement, de l'aisance, de l'abandon, des libertés confiantes des fidèles. Si le tîalviniste est muet et comme sous l'impression du Dieu terrible, le catholique, de son côté, outrepasse parfois les permissions accordées dans la maison du Père. Est -il donc surprenant que les hommes du xix° siècle, rétablissant par la pensée le culte religieux du temple israélite , se scandalisent à leur tour de la manière dont il s'accomplissait dix siècles avant Jésus-Christ? Accoutumés que nous sommes au recueillement des sacrifices eucharistiques , pouvons-nous nous reporter aux réalités brutales du sacrifice des taureaux , des génisses , des veaux et des moutons, sans sentir en nous une sorte de répulsion instinctive? L'harmonie des saints cantiques couvrait- elle toujours les beuglements et les cris de douleur de tant de victimes coup sur coup immolées? Les vapeurs embaumées de l'encens pouvaient-elles toujours dominer la fumée opaque et les acres odeurs des chairs brûlées? En Espagne, aux courses de taureaux, la foule immense ne détache pas ses yeux des colères, des fureurs des animaux qu'on pique ou qu'on poignarde. Son regard interroge leurs mouvements convulsifs et leurs yeux qui s'éteignent. Le peuple juif ne mêlait -il point au sentiment religieux cette horrible curiosité, cet amour du sang qui coule et des horreurs dernières de la mort? Peut-être; car saint Augustin a dit : « Il fallait de tels spectacles à ce peuple charnel au
cœur de pierre ; c'était le seul moyen de le détourner des idoles *. »
Sans doute, il y a là un monde de choses répugnantes pour le chrétien. Mais rappelons -nous que les sacrifices sanglants du culte mosaïque, comparés aux sacrifices de Moloch, à regorgement ou à la crémation des hommes vivants, étaient un adoucissement des cultes religieux, une atténuation aussi considérable peut-être que celle des sacrifices eucharistiques rapprochés du drame du sacrifice juif. Rappelons- nous surtout combien les immolations de Jérusalem différaient des prostitutions et des infamies qui trop souvent accompagnaient les sacrifices chez les peuples voisins, quand elles n'en étaient pas la plus considérable des cérémonies. Rappelonsnous aussi les cultes farouches de la vieille Europe.
Si l'on veut faire la part des temps et se souvenir que la loi mosaïque était par nature une loi imparfaite, figure éloignée de la religion chrétienne, on ne s'étonnera plus des imperfections du culte mosaïque ; non seulement on l'excusera, mais on le bénira comme l'un des notables progrès qui ont marqué le relèvement de l'homme tombé des hauteurs de l'Eden.
* Sacrificia illi populo pro ejus carnalitate et corde lapideo talia data sunt, quibus teneretur, ne in idola deflueret. {In Joan. tract. X, c. IL)