CHAPITRE XVll
L'Ecriture raconte que , avec l'or et l'argent , les navigateurs israélites rapportèrent d'Ophir du bois de santal , de l'ivoire , des singes et des paons ' . Ces objets étant alors inconnus en Palestine , il est certain qu'on dut les désigner par les noms du pays d'origine , mais en leur faisant subir les transformations imposées par le génie de la langue hébraïque. Les voyageurs qui rapportent de l'Inde ou de l'Amérique des plantes et des oiseaux inconnus dans nos contrées nous les rapportent avec leurs noms. Ces noms, une fois entrés dans le langage du peuple, se transforment plus ou moins. C'est ainsi qu'on prononce et on écrit : bambou, café, tabac, caïman, colibri, orang-outang, a C'est un fait universellement reconnu, dit le D'' Pusey, que le nom d'un objet étranger voyage avec lui ^. » Or il est aujourd'hui démontré que les mots qui désignent les objets transportés d'Ophir à Jérusalem par la flotte de Salomon sont sanscrits d'originel
' m Reg. X, 22.
^ Il ajoute : « Quand nous parlons de thé , de sucre , de café , de chocolat, de cacao, de cannelle, de tabac, de myrrhe, de citron, de riz , de coton , de châles , nous ne pensons pas que nous employons des termes chinois, malais, arabes, mexicains, hébreux, de Malabar, de l'Amérique, du Bengale, de la Perse. » {Daniel the Prophète p. 26.) Si donc, continue Max Muller, nous voulons savoir de quel pays furent importés ces objets, nous ne risquerons pas beaucoup en supposant qu'ils nous viennent de la contrée où leurs noms font partie de la langue.
^ Les singes, rz'îsp, kophim, sont nommés en sanscrit kapi; les paons, r=:5cn; tukihn, en tamoul togei. Le bois de santal, i=:>i2b»s, almughn, est dit en sanscrit valgum. Le mot ivoire, aon:^, schenhabbitn, est composé de deux éléments, le premier hébreu {schen, dent), le second sanscrit, habbim (de ibha, éléphant). L'ivoire était, en effet, connu depuis longtemps en Palestine avant Salomon. Dès la haute antiquité on s'en servait en Egypte et en Assyrie. Mais l'animal qui fournissait la matière connue des Hébreux leur était totalement
C'est donc un fait acquis à l'histoire biblique que les denrées importées par la flotte de Salomon étaient de provenance indienne; il demeure établi qu'Ophir était une contrée de l'Inde*, et que les Hébreux ont abordé, dix siècles avant notre ère, sur la côte de Bombay et de Malabar^.
Ce qui confirme cette conclusion , c'est la réputation que l'Inde a eue chez les anciens pour l'abondance de son or^. De nos jours encore, après avoir été longtemps abandonnée, la récolte du précieux métal semble devoir reprendre son antique renommée. Quant aux pierres précieuses : les améthystes, les agates, les topazes, les saphirs, les grenats de l'Inde comme les diamants du Gange , elles ont la réputation la plus universelle et la plus ancienne ^.
Ainsi s'explique la durée de trois ans de chaque expédition. Dans ce laps de temps, la flottille aurait même pu visiter l'Indo- Chine.
Nous avons vu l'usage que fit Salomon de l'or, de l'argent , des pierres précieuses et de l'ivoire ^
étranger. De là cette alliance des deux mots. — Max MûUer, Leçons sur la science du langage, p. 253. Renan, Hist. du peuple d'Israël, t. II, p. 121. Lassen, Indische Alterthumskunde , t. I, p. 651.
* Vigoureux, la Bible et les découvertes modernes, t. III, p. 589; Motais, VEcclésiaste, t. II, p. 301.
^ L'illustre historien de l'Inde antique, M. Las'="în, identifie Ophir avec la contrée d'Abhira, voisine de la province actuelle de Guzarate. {Indische Alterthumskunde, t. II, p. 584-592.) « Le point où abordait la flotte, dit Max Mùller, est l'embouchure de l'Indus. »
^ Hérod., III, cvi. Strab., XV, i, xxx, lvii. Pline, VI, xxiii.
* Pline, Hist. nat., XXXVII, Lxxvi. Hieronym. Epist. xcv, ad Gallise sacerdot.
^ Les Phéniciens ciselaient l'ivoire avec un art tout particulier, et les autres pays de l'Asie antérieure ne leur connaissaient pas de rivaux en ce genre; car la plupart des ivoires que l'on a jusqu'à présent exhumés des ruines des palais de l'Assyrie sont de travail phénicien. (Lenormant, op. cit., t. VI, p. 552.)