‹ Salon d'Horace Vernet. Analyse historique et pittoresque des quarante-cinq tableaux exposés chez lui en 1822Chapitre 19 sur 86 · A S. A. R. LE DUC D'ORLEANS · texte numérisé non relu

A S. A. R. LE DUC D'ORLEANS

Rien ne serait plus aisé que de réprimer les lirigandages des Algériens. Mais que de choses utiles et aisées sont négligées absolument ! La nécessité de réduire ces pirates est reconnue dans les conseils de tous les princes. Quand les ministres de plusieurs coui-s en parlent par hasard ensemble, c'est le conseil tenu contre les chats.

( Voltaire. )

Des Arabes errans, des Espagnols fugitifs, des Juifs outragés et chassés, des Italiens aventuriers, des indigènes barbares, des Musulmans , qui n'avaient pour vivre que leurs poignards et leur férocité; la lie des peuples et le rebut du monde, ne trouvant pas de moyens de subsistance dans ces plaines d'Afrique que le despotisme accable , montèrent sur des barques, et allèrent piller les côtes du Portugal et de l'Espagne. Ils avaient , pour aiguillons de leur courage, la vengeance, l'indigence et le

AUTRE MARINE. 5l

fanatisme. Des hommes engourdis par leurs liabiludes monacales les repoussèrent faiblement; ils sVnhardirent. On les vit se répandre, le fer et le feu à la main , sur tous les rivages. A peine vêtus , à peine armés , ils achetèrent des Européens quelques vaisseaux , insultèrent tous les pavillons , firent esclaves nos fils , nos amis, nos parens, et forcèrent les puissances européennes à négocier humblement avec un ramas de bandits.

Leurs misérables chebeks ont couver! l'océan. Ces vautours de la mer ont infesté tous les parages. On a traité avec eux ; on leur a payé tribut ; on s'est humilié devant cette poignée de brigands mal armés. Ils enlevaient nos filles et nos femmes ; nous leur députions des missionnaires pour les racheter. V^oilà Fhonneur des cabinets et l'esprit chevaleresque des monarchies absolues.

Saint Louis , Charles-Quint , Louis XIV , les ont humiliés, sans jamais les vaincre. Ils n'ont pas cessé d'imposer à la chrétienté l'ignominie de leurs traités ; et tandis que les écrivains , suivant les cours , déclament contre ces nobles grecs , qui se battent pour la croix et pour la liberté, des brigands turcs suspendent, dans leurs mosquées , leurs sabres teints du sang chrétien.

Certes, j\'\i beaucoup de vene'ralion pour ces mots àliarmoiiie entre les peuples , depaijc universelle, dî' équilibre entre les puissances, de tranquillité du monde , qui émanent sans cesse des congrès des rois et des assemblées de plénipotentiaires. Mais à voir tant de beaux discours et une conduite si cruelle; la religion si violemment défendue et les chrétiens abandonnés si lâchement au glaive infidèle ; des princes si pieux et des temples si facilement renversés par les Ottomans ; des ministres si délicats sur le point d''honneur , et des pirates musulmans avec lesquels on fait des traités si honteux ; de si grandes armées levées et sacrifiées , tant de sang versé , pour donner le repos à ritalie et à la France, et pas une frégate mise en mer contre les barbaresques , pas un bataillon envoyé contre les Turcs; des puissances si magnanimes , si religieuses , si morales, et qui sVmpressent de remettre l'épée dans le fourreau quand il ne s'agit plus que de Tintérét du monde et de la liberté de Tocéan : ces étranges contrariétés m''embarrassent (je dois en convenir), et je ne vois plus dans ces expressions diplomatiques qu'une sanglante ironie.

Page 1