J)E JEMMAPES
le iïisil. Sa tète est pâle et languissamnicnt peiichë<î ; lielas ! son premier exploit sera-t-il son dernier combat?
Je cherche pourquoi ces chevaux effrayes se cabrent, reculent? Pourquoi Touvrier des mines qui les conduit est saisi dVme terreur égale? Un projectile lancé par Tennemi brûle à quelque distance ; Tobus a fait son trou dans le terrain ; il va éclater. Autour de là , tout est suspension , inquiétude. Ces prisonniers ennemis , cette résolution froide des chefs , cet effroi physique des chevaux et de leur guide , cet obus qui brûle encore, me donnent une idée plus forte , plus exacte , d'une grande action militaire , que toutes ces petites colonnes en marche de Vander - Meulen , et tous les coups de pistolets , le désordre et la fumée du Parrocêl.
Mes regards pénètrent dans la perspective profonde qui recule devant moi. La ville de Mons me présente ses clochers et ses toits éclairés. Un peu en avant, je reconnais le village de Cuesmes sur lequel s'appuie Pextréme gauche de Tarmée autrichienne. Je parcours des yeux ce vaste espace où s'opèrent de grands mouvemens do troupes ; jV vois des nuages de fumée , des charges de cavalerie conduites avec une impétuosité irrésistible ,
le feu des redoutes et la poussière des chevaux.
De gauche à droite, tout se porte en avant, tout marche, tout se pre'cipite; Tannée française va ressaisir la victoire. Sur le devant, à gauche , je remarque la première batterie d''artillerie volante dont notre armée ait fait usage. En arrière de la réserve du général Harville , une attaque impétueuse chasse devant elle Fennemi déconcerté ; il fuit en désordre ; le feu est vif et terrible : la bataille est gagnée.
A peine aperçois-je le cheval blanc du jeune duc de Chartres qui conduit cette charge décisive : il se perd à mes yeux dans Téloignement; et celui qui contribua si puissamment au gain de cette mémorable journée , semble vouloir échapper à Timagination reconnaissante, qui le cherche vainement dans ce tableau.
Le mot nous est échappé ; ce grand poëme dont nous aurions voulu reproduire avec des paroles la composition brillante et fidèle , cVst un tableau. Uartiste a réuni sur la même toile tant d'actions . tant de mouvemens instantanés , que la plume est réduite à décrire Tun après Tautre. Il a pu dire en même temps les différentes impressions que de si grands événemens produisent; il a pu, sur le même canevas, et pour ainsi dire du même coup de pinceau ,
Di: JEMMAPES. î>::)
nous montrer faclion cl In ponsoc des balailles , la douleur physique et riiéroïsme qui la surmonte , les plus terribles effets des jeux cruels de la guerre, la magnanime résolution d'aune jeime amazone , la résignation des prisonniers de guerre, les honneurs rendus à un brave, enfin toutes les passions, que mettent en jeu les succès et les revers, dans une de ces journées qui décident du sort des empires.
Si , après m'ètre livré à ma première impression , j'examine ce tableau avec une attention plus minutieuse, je trouve dans les détails une foule de beautés nouvelles. Quelle vérité dans ce groupe de hussards, auxqviels une vivandière donne à boire ! Que leurs poses sont naïves et leurs costumes fidèles ! Avec quel talent Tartiste a su allier Fagrément du coup-d'œil , cette première condition de la peinture, à la vérité d'imitation et à l'exactitude la plus minutieuse !
Tout-à-fait sur le devant du tableau, à peu près sous mes pieds , je trouve de la paille fraîchement étendue -, quelques charbons épars m'annoncent un bivouac abandonné; en effet, «''est de là que nos troupes ont, ce matin même , débusqué l'ennemi. J'aperçois les pieds d'un cadavre ; un autre cor[)s dépouillé est vu en raccourci sur le second plan ; des monceaux de
morts mMiispircraient moins d''cftroi , que ces heureuses réticences de la peinture.
Ce général à gauche, qui laisse tomber un regard indifférent sur Tobus prêt dMclater, c'est Pintrépide Harville. La réserA^e qu'il conduit s'avance vers le centre; c'est là qu'une colonne de cavalerie va enlever la première redoute.
Dans la demi-teinte de ces plans éloignés , où je découvre le moulin de Jemmapes, à travers la poudre et la flamme , la bataille toute entière se dessine à mes yeux; je suis toutes les colonnes, je les vois se serrer, se développer , et tous ces mouvemens sont aussi nets , aussi distincts , que s'ils étaient indiqués sur une carte militaire. Toutes les marches , toute la distribution du combat, la charge à la baïonnette , le choc impétueux de la cavalerie ; rien ne m'échappe , et j'ai saisi l'ordre de nos guerres systématiques dans le désordre même de la mêlée.
Que voit-on communément dans la plupart des tableaux de batailles ? des hommes qui se tuent, des plumets, des sabres , des épées , des chevaux , des membres épars , des tronçons d'armes. Le peintre est trop heureux, s'il a su s ous intéresser à quelques groupes , et si le costume , une circonstance locale , ou des figu -
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res traditionnelles , vous mettent sur la voie du sujet quMl a (choisi. La fiction vous saute à la f(orge , comme disait Montaigne ; vous ne trouvez rien d'historique dans ces tableaux d'histoire; et vous écririez volontiers au-dessous Fontenoy, Hochstet ou Friedland.
Tci tout est positif, tout est local. Le paysage est d'une exactitude , rarement observée par les paysagistes eux-mêmes. Les villes , les collines , les hauteurs , les maisons , tout est placé comme dans la nature ; jamais les mêmes mouvemens n'ont pu se reproduire dans le même espace. La Bataille de MareTigo par Carie Vernet est peut-être la seule production du même genre , dont on puisse faire le même éloge.
Ce beau tableau de la bataille de Jemmap es, où , dans un cadre étroit , Tauteur a resserré une machine si vaste , tant de pensées , d'épisodes et d'intérêt, appartient à S. A. S. le duc d'Orléans. Ce fait explique l'éloignement modeste, où le duc de Chartres se trouve perdu dans cette composition, et dont, sans ce commentaire, on eût sans doute été tenté de faire un reproche à l'artiste.