‹ Salon d'Horace Vernet. Analyse historique et pittoresque des quarante-cinq tableaux exposés chez lui en 1822Chapitre 9 sur 86 · DK I,\ BARRIERE DE CLICHY · texte numérisé non relu

DK I,\ BARRIERE DE CLICHY

(\sprit les rapproche. Malgré tant de trophées portés au loin par Taigle française ; tant de chants de victoire ; tant de cercueils ouverts ; tant de plaines immortalisées en Europe , en Asie, en Afrique, en Amérique; tant de trônes abattus ou fondés ; je comble cet espace immense de quelques années séculaires, je me place sous les murs de Paris , je me soumets à la pensée de Tartiste, et je réunis notre dernière palme civique aux premiers rameaux cueillis par la liberté , dans les champs de la Flandre.

Mais cVst avec douleur, je l'avoue, que je porte mes regards sur Fouvrage du peintre ! Voilà Paris. Vingt rois se sont donné rendezvous sous ses murs ! Ils y sont arrivés ; la fortune et la trahison leur ont ouvert le chemin.

A ces tristes souvenirs, mon cœur se serre. Je crains que le talent de Fartiste ne parvienne pas à me distraire des pensées affligeantes qui me saisissent.

Aidé de quelques gardes nationaux et de cinq ou six grenadiers de la garde impériale, le brave et spirituel Emmanuel Dupaty, capitaine de chasseurs de la garde nationale , ramène , dans Pintérieur des barrières , une pièce de canon, abandonnée. Assez près de lui , plus sur la droite et sur le devant, Charlet, peintre original, qui

réunit dans sa manière quelque chose de Téniers et de Sterne, amorce son fusil, et s''entretient avec d'autres gardes nationaux des moyens de défense les plus efficaces. Sur un plan beaucoup plus rapproché du spectateur, et vers le centre du tableau, le maréchal il/(0/7ce^% à cheval , donne des ordres à M. Ocliot^ qui commandait alors la deuxième lésion. Des «ardes nationaux de différens grades sont diversement groupés autour dVux. Un poèlier, nommé Margariti,, soldat à Jemmapes , et couvert de blessures , est un des personnages qui se trouvent le plus en évidence. On reconnaît M. Bertin^ ancien militaire; M. Alex. La Borde ; M. Castera^ qui reçut la croix à Austerlitz; et le savant interprète de Fempereur en Egypte , Amédee Jaiibert^ qui depuis a visité les contrées natales du despotisme , et qui a publié des voyages , si intéressans et si précieux pour Finstruction des Persans d'Europe.

Auprès du jeune et brave capitaine Amable Girardin , un autre jeune homme pâle se tient à peine sur son cheval. Il chancellerait , il tomberait à terre , s'il ne s'était fait attacher par de forts liens sur la selle qui le porte. C'est le colonel Moncey, fils du maréchal.

Voilà toute la scène. Au-delà des barrières, on aperçoit, au milieu de la fumée et de la pou-

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tire, le cabaiel du père Latlmillc, de cet aubergiste , fameux parmi nos soldats , qui , avant rentrée de Fennemi , leur ouvrit ses caves, en leur disant: (( Buvez, mes amis, buvez gratis; )) ne laissez pas aux cosaques une seule bou- )) teille de mon vin. )>

Ici , comme dans la bataille de Jemmapes , on n\i point à admirer Fingénieux arrangement d\me grande machine. L'espace est étroit : nul accident pittoresque; une redoutable uniformité dans les costumes ; point d'action ; peu de variété, d'expression et de poses.

- Artistes, qui appréciez toute la force de ces obstacles , allez dans Fatelier d'Horace admirer comment il a su les vaincre ; comment il a su varier les effets de la lumière sur le même uniforme ; comment il est parvenu à reproduire le caractère moitié civil , moitié militaire de ces braves gardes nationaux ; par quel art il a si bien diversifié les expressions et les attitudes , que le charme des contrastes s'est répandu sur une composition en apparence monotone , et que Fécueil du sujet a disparu entièrement.

Dans le tableau précédent, il s'agissait de concentrer en un point , et comme en un foyer unique , l'intérêt divergent d'une foule d'actions isolées. Ici , le peintre avait à diversifier, à force de talent et d'adresse , plusieurs expresse

sions et plusieurs circonstances semblables. Deux épisodes touchans Font aidé à triompher de la difficulté du sujet. Sur le devant , à droite , appuyés contre une palissade intérieure , on voit deux jeunes pupilles de la garde ; ils sont blessés ; Tun , frappé d''un coup moins dangereux, soutient l'autre. Que ces pauvres enfans m'intéressent! Celui-ci a la tête enveloppée d'un bandeau sanglant; celuilà supporte aA ec la main gauche son bras droit , fracassé par une balle, et dont l'artiste a rendu la fracture avec une effrayante vérité.

Tout-à-fait sur le devant , une jeune femme , assise sur une malle , donne le sein à son nouveau-né. Autour d'elle sont épars les ustensiles du ménage ; la chèvre domestique est attachée à la malle. Des matelas et des couvertures annoncent qu'une famille , accoutumée à quelque aisance , est venue se réfugier sous les murs de Paris , 011 elle est sans asile. La femme jette des regards inquiets vers la barrière. On n'en saurait douter , son mari l'a quittée pour aller se battre ; elle l'attend ; elle tremble , il reviendra peut-être...

Par ces deux épisodes, le peintre philosophe a voulu caractériser la défense désespérée de notre capitale , confiée au bourgeois paisible et à la première enfance ! Sur l'extrême gauche du

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lableau , cette risible figure , d'un sibeau dessin et d'une si heureuse attitude, est celle d'un lancier polonais du 17% qui vient d'être de'monté par des conscrits malhabiles ; le premier coup de canon , tiré par eux, a tué son cheval. Il est couvert de boue et de poussière; et je me trompebien,s'il ne raconte pas avec une terrible énergie d'expression, son aventure à ses camarades qui l'entourent.

L'effet piquant , la vérité , la vie de ce tableau seront appréciés de tout le monde. Les artistes en loueront l'exécution finie , la belle composition, la naïveté, le coloris.

Rendons hommage à cette généreuse pensée de l'artiste , qui n'a pas exclusivement consacré son talent aux premiers et brillans essais de notre audace et de notre gloire , et qui a voulu immortaliser aussi le dernier et le noble effori d'un courage malheureux et trahi.

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