DÉFENSE
garde nationale. Le zèle, l’intelligence, le courage des ofliciers et des gardes nationaux pourvurent à tout. Ils continrent dans leurs prisons les détenus qui essayèrent de s’en échapper : les cosaques qui pénétrèrent par-dessus les palissades furent ai’rétés ; de nombreuses patrouilles parcoururent les divers quartiers de Paris, et un calme profond régna dans la capitale, pendant la nuit qui précéda son occupation.
Enfin parut l’aurore de cette fatale journée du 3i mars, où l’Europe, secondée par nos funestes divisions , étonnée de ses propres succès , entra triomphante dans cette même ville d’où , pendant vingt-cinq ans , étaient parties les foudres qui avaient renversé ou ébranlé les trônes de ses souverains. La France était vaincue et non humiliée ; l’honneur , le patriotisme et le courage lui restaient; épuisée par ses victoires, elle aspirait au repos de la liberté.
LE TABLEAU
Ma j)ensée franchit en un moment vingt-deux années. Dn champ de Jemmapes, je passe au siège de Paris. Vainement un abîme de gloire el de désastres sépare les deux époques ; mon
DK LA K VKKIKKK DK CUCIIY.
esprit les rapj)roehc. Alalgre tant de Irophees |)orles au loin par l’aigle Iraneaise ; tant de eliants de vieloire; tant de eercueils ouverts; tant de plaines iinnioiialisees en Europe, en Asie, en Afri([ue, en Amérique; tant détrônés abattus ou fondes : je comble cet espace immense de (pielques années secidaires, je me place sous les murs de Paris, je me soumets à la pensec de l’artiste, et je réunis notre dernière palme civiqiie aux premiers rameaux cueillis par la liberté, dans les champs de la l'iandre.
'Niais c’est avec douleur, je l’avoue, que je j)orte mes regards sur l’ouvrage du peintre ! \ oilà Paris. Vingt rois se sont donné rendezvous sous ses murs ! Ils y sont arrivés ; la fortune et la trahison leur ont ouvert le chemin.
A ces tristes souvenirs, mon cœur se serre, .le crains que le talent de l’artiste ne parvienne pas à me distraire des pensées allligeantes qui me saisissent.
Aidé de quelques gardes nationaux et de cinq ou six grenadiers de la garde impériale , le brave et spirituel Emmanuel Dupaty, caj)itaine de chasseurs de la garde nationale , ramène , dans l’intérieur des barrières , une pièce de canon abandonnée. Assez près de lui , plus sur la droite et sur le devant, Charlet, peintre original, qui
34 DKFEN'SE
réunit dans sa manière quelque chose de Tèniers et de Sterne, amorce son fusil, et s’entretient avec d’autres gardes nationaux des moyens de défense les plus ellicaces. Sur un plan beaucoup plus rapproché du spectateur, et vers le centre du tableau, le maréchal il/o«ce^-, à cheval , donne des ordres à M. Odiot^ qui commandait alors la deuxième légion. Des gardes nationaux de diftérens grades sont diversement groiqjés autour d’eux. Un poèlier, nommé Margariti^ soldat à Jemmapes, et couvert de blessures, est un des personnages qui se trouvent le plus en évidence. On reconnaît M. Berlin^ ancien militaire; M. Alex. La Borde ; M. Cas fera., qui reçut la croix à Austerlitz; et le savant interprete de l’empereur en Egypte, Amc'dee Jauhert qui depuis a visité les contrées natales du despotisme, et qui a publié des voyages, si intéressans et si précieux pour l’instruction des l’ersans d’Europe.
Auprès du jeune et brave capitaine Amable Girardin , un autre jeune homme pâle se tient à peine sur son cheval. Il chancellerait, il tomberait à tei’re , s’il ne s'était fait attacher par de forts liens sur la selle qui le porte. C’est le colonel Moncey, fils du maréchal.
VoiLà toute la scène. Au-delà des barrières, on aperçoit, au milieu de la fumée et de la pou-
DE I.\ ItAlîlUERE DE CI.ICIIV.
dre, le cabaret du j)ère Latliuillc, de cet aubcrgiste, laineux parmi nos soldats, ([ui, avant rentrée de renneini , leur ouvrit scs caves, en leur disant : « Buvez, mes amis, buvez gratis; )> ne laissez pas aux cosa(pies une seule bou- » teille de mon vin. »
Ici, comme dans la bataille de Jemmapes, on n’a point à admirer Pingenieux arrangement d’une grande machine. L’espace est étroit : ind accident pittoresque; nue redoutable unil’ormite dans les costumes ; ]>oint d’action ; peu de variété, d’expression et de poses.
Artistes, qui appréciez toute la force de ces obstacles , allez dans l’atelier d’Horace admirer comment il a suies vaincre; comment il a su varier les effets de la lumière sur le même uniforme; comment il est parvenu à reproduire le caix'ictère moitié civil , moitié militaire de ces braves gardes nationaux ; par quel art il a si bien diversifié les expressions et les attitudes , que le charme des contrastes s’est répandu sur nue composition en apjiarence monotone , et (jue l’écueil du sujet a disparu entièrement.
Dans le tableau précédent , il s’agissait de concentrer en un point, et comme en un foyer unique , l’intérêt divergent d’une foule d’actions isolées. Ici, le peintre avait à diversifier, à force de talent et d’adresse , plusieurs exj)res-
;Î() dkfknsk
sions cl plusieurs circonstances semblables.
Deux épisodes loiicbans l’ont aide <à triompber de la dilTiculte du sujet. Sur le devant , à droite , appuyés contre une palissade intérieure , on voit deux jeunes pupilles de la garde ; ils sont blessés ; l’un , frapjié d’un coup moins dangereux, soutient l’autre. Que ces pauvres enfans m’intéressent! Celui-ci a la tete enveloppée d’un bandeau sanglant; celuilà supporte avec la main gauche son bras droit , fracassé par une balle, et dont l’artiste a rendu la fracture avec une effrayante vérité.
Toul-à-fait sur le devant , une jeune femme , assise sur une malle, donne le sein à son nouveau-né. Autour d’elle sont épars les ustensiles du ménage ; la chèvre domestique est attachée à la malle. Des matelas et des couvertures annoncent qu’une famille , accoutumée à quelque aisance , est venue se réfugier sous les murs de Paris , où elle est sans asile. La femme jette des regards inquiets vers la barrière. On n’en saurait douter, son mari l’a quittée ]jour aller se battre ; elle l’attend; elle tremble , il reviendra peut-être...
Par ces deux épisodes, le peintre philosophe a voulu caractériser la délense désespérée de notre capitale , confiée au bourgeois paisible et à la première enfance! Sur l’extrême gauche du
DF r. \ BAKKIKHE DK CF.ICIIV.
liiblcau , octte risible ligure , <rim si beau dessin et (rime si heureuse altitude, est eelle (rim lancier j)olonais du 17% qui vient dVtre ibunonli' par des conscrits malhabiles; le premier coup de canon, tirc‘ par eux, a tiu* son cheval. Il est couvert de bouc et de poussière; et je me lromj)e bien, s’il ne raconte [)as avec une terrible (Microie d’expression, son aventure à ses camarades qui l’entourent.
L’cll’ct piquant , la vérité , la vie de ce tableau seront apprécies de tout le monde. Les artistes en loueront l’exécution finie , la belle conqiosilion, la naïveté, le coloris.
Uendons hommage à cette généreuse pensive de l’artiste , qui n’a pas exclusivement consacré son talent aux premiers et brillans essais de notre audace et de notre gloire, et qui a voulu immortaliser aussi le dernier et le noble ellorl d’un courage nuübeureux et trahi.