CHAPITRE VUI
MM. Th. Gudin, Camille Roqubplan, Paul Hi]kt.
Voici encore, une gloire qui s'éteint, un nom qui pâlit et s'efface devant les yeux dessillés. Depuis plusieurs années, M. Th. Gudin est en possession d'une réputation éclatante et presque tyrannique. Dès qu'il était question dans un salon d'une Marine , d'un Lever de soleil , d'une Promenade sur l'eau ou d'un Naufrage , aussitôt on nommait M.Gudin. Il avait l'entreprise exclusive des frégates, à peu près comme Horace Yernet, même du vivant du de Géricault, avait lé privilège unique de savoir faire les chevaux. C'était une portion inaliénable de l'héritage paterne^ et encore devions-nous le remercier humblement de vouloir bien nous appeler à en jouir avec lui. Aujourd'hui les Ba-
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tailles d'Horace ne se portent guère mieux que les Chasses de Carie. Les Marines de M. Gudin sont-elles plus valides , durerontelles plus long-temps, et Tillusion n*est-elle pas déjà évanouie ?
On se souvient qu'en 1 827 le premier coup fut porté à M. Gudin par une Marine d'E.
Isabey. Le public étonné se demandait avec embarras si vraiment un jeune homme inconnu pouvait , à son début , rivaliser et lutter avec un maître. On n'osait pas encore décider la question par l'affirmative. On se serait bien gardé d'insulter si légèrement à une gloire souveraine et paisible; mais la blessure était faite, la religion était entamée, le doute était né; et du doute à l'incrédulité il n'y a qu'un pas. Aujourd'hui l'opinion publique, même la plus naïve et la plus ignorante, celle qui se laisse aller paresseusement à ses premières impressions , sans chercher le pourquoi ni le comment de son plaisir ou de son ennui , a fait un pas imknense mais inévitable ; elle est en venue à oubliera maître avec une ingratitude exemplaire. Les mêmes yeux qui s'empressent avec avidité devant le
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Port de Dwèkerqae, passent négligemment devant les innombrables productions dont M. Th. Gudin a tapissé le grand Salon et plusieurs travées de la galerie des trois Écoles. A défaut de qualités solides et sérieuses, il faut avouer au moins que la quantité ne ne manque pas. Il a semé à profusioû les œuvres de ses mains. Mais , de bonne foi , c'est une fécondité déplorablement stérile.
Je ne veux pas m'arrêter à cataloguer les sujets de toutes sortes qui ont passé par cette rude épreuve; la besogne serait au moins inutile. Je sais bieh que Fauteur a eu la pré>lention d'étudier et de reproduire des climats très variés, dejpuis 1^ France jusqu'à l'Afrique, depuis Neuilly jusqu'à Sidi-el-Ferruch ; mais , en conscience , il n'y a qu'à changer l'étiquette, et l'on est assuré de n'avoir pas changé de pays. Le voyage ta'existe que dans le Livret. Le Coup de vent da 16 juin 1 830 , les Environs et Os tende , les Cotes de JVormaîuiie, ce m'est tout un; je n'y vois aucune différence. C'est partout et à tout propos la même transparence et la même diaphanéité, le même ton alternativement
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beurré ou doré , les mêmes flots plus semblables à de la fumée qu'à de Teau , les mêmes navires ivres et chancelans ; je ne parle pas des plantes et des fig^ures humaines : ce n'est pas la partie spéciale de l'auteur ; je ne sais pas pourquoi il s'est cru obligé de les faire. Tous les jours , en effet , on lit sans répugnance et sans colère au bas d'une lithographie :
Paysage de M. *** jfig^^^ p^^ Victor Adanu Pourquoi M. Th. Gudin ne s'est-il pas adressé à M. Victor Adam? Pourquoi ne lui a-t-il pas commandé des Kabyles , des Bédouins , des soldats de la ligne et des chevaux? car j'ai encore sur le cœur tous les guerriers français ou africains de M. Gudin.
Nous pouvons , sans crainte , affirmer que M. Th. Gudin ne se relèvera pas au Salon prochain. 11 pourra monter ou descendre à son gré, aller en avant ou reculer, essayer de se former ou s'entêter et s'enfermer dans le système qu'il s'est composé à son usage , et qu'il a, depuis plusieurs années, si habilement et si utilement exploité ; quoiqu'il fasse, il ne réussira pas à retrouver l'indulgence aveugle et l'enfantine complaisance d'un pu-
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blic perdu sans retour, séduit à uue religion nouvelle, ardent à Tétude et à la contemplation de la nature simple et vraie , amoureux avant tout des tentatives hardies, honteux aujourd'hui de l'engouement où il s'était jeté tête baissée, et qui demande surtout qu'on l'intéresse et qu'on l'émeuve.
Ce n'est qu'à ces deux conditions qu'on peut captiver et retenir l'attention. Or, je ne sache pas que M. Gudin possède les moyens de réaliser ces deux conditions.
L'éducation publique a été longue , mais grave et irrévocable. Son indifférence pour les œuvres de M. Th. Gudin est maintenant un fait acquis à l'histoire de l'art tout aussi bien que son admiration évanouie. Que le progrès ait été lent et pénible , nous le concevons sans peine. Il est triste de désapprendre une affection de cœur et d'esprit.
On renonce difficilement aux formules toutes faites dont on se sert depuis long-temps. Il est si commode d'avoir pour l'arrangement et la dépense de ses idées une mesure toute faite, une et invariable ; quand vient l'heure où l'on reconnaît qu'on s'est trompé, on se
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sent saisi d'une honte douloureuse ; la rougeur vous monte au front, et ce n'est pas sans répugnance qu'on se décide à contracter de nouvelles admirations.
Mais aujourd'hui , à ce qu'il nous semble, le public en a bravement pris son parti. Je sais bien qu'il est capricieux en diable. Il ne l'a que trop prouvé, Dieu merci, et je plains bien sincèrement ceux qui s'exposent de gaieté de cœur k subir toutes les inégalités multiples et indéfinissables de ses goûts et de son caractère. Mais cependant, au fond de tous ses caprices , il y a une impression vraie, une idée durable. Les opinions qu'il professe , il ne les fait pas ; il les reçoit de ^lus haut, et s'il ne les comprend pas toujours intimement et complètement, au moins fautil avouer qu'il s'y dévoue avec une sincérité parfois assez prudente ; et ainsi, aujourd'hui, s'il désavoue et s'il renie M. Gudin, c'est que, sans doute , il a vu le mieux quelque part, c'est qu'on lui a montré qu'il avait tort, c'est qu'il a ouvert les yeux, et que ses regards ont rencontré ailleurs ce qu'ils cherchaient vainement dans l'objet de sa première admira* tion.
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Est-ce à dire pour cela que M. Gudin n'a aucun talent? Le croire ou le dire serait se méprendre grossièrement : il y a une raisoki à tout. Puisqu'il a réussi, c'est qu'il avait quelque moyen de réussir. Ce moyen quel est-il? est-ce un dessin sévère, une ordonnance harmonieuse et riche de lignes et de contours, une profonde et complète intelligence de la lumière et de la perspective ? un art merveilleux pour varier et colorer les
^ mouvemens et les tons des terrains? Mieux
et moins que tout cela. Un procédé plus rapide et plus facile, une singulière adresse pour enjoliver et poncer tout ce qu'il touche, pour donner aux flots un aspect soyeux , aux maisons un reflet de velours , au ciel un ton chaud et doré, tout ce qu'il faut enfin pour produire un effet clair et saisissable. C'est
!' de la peinture dont l'impression est toute
prête sur la toile même. C'est une œuvre fausse et menteuse, mais exécutée de telle sorte que l'artiste l'a regardée pour vous, et qu'il a préparé à l'avance ce que vous en
I devez penser. Vous êtes sérieusement dis-
pensé de la juger et de l'étudier. Vous n'avez
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qu'à passer et vous emportez k la course rémotiou ou Tintérét qu'une contemplation de deux heures pourrait à peine vous donner.
L'auteur s'est chargé de sentir pour vous ; tout est disposé de façon que vous n'avez plus qu'à jouir. Mais il vous épargne la peine d'attendre et de chercher. Vous n'avez que faire de varier la distance du point de vue.
A droite ou à gauche , n'importe , vous êtes sur de subir l'intention de l'artiste. Ce qu'il a voulu vous imposer, vous l'éprouverez inévitablement. C'est, il est vrai, une singulière manière d'entendre l'art , et je ne vois pas pour ma part quel profit le public ou l'artiste en peuvent retirer. Mais enfin la chose est ainsi. Le peintre s'est substitué à la nature. Il amispartoutson organisation étroite, frêle et mesquine. Il a rétréci l'horizon au champ de ses yeux , composé le paysage avec ses idées uniformes et monotones. D'études sérieuses , de lutte haletante avec vérité , il n'y a pas trace. Mais le public accepte et imite volontiers la paresse de l'artiste. C'est une dépense parfois pénible, que d'écouter pour entendre , de regarder pour voir , de
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lire pour comprendre. Cest ce qui fait le succès des ponts-neufs , des romans sensibles , et de la peinture de M. Gudin. En la voyant, on se. rappelle involontairement les rêves représentés à l'Opéra dans les ballets féeries. Il semble que cette nature factice se passe derrière un rideau de gaze. L'artiste s'interpose entre elle et vous comme un verre tellement taillé j que vous ne pouvez plus apprécier la forme vraie des objets et des hommes. Que la paix soit avec les cendres de son nom , et qu'il aille dormir en paix avec tous ceux qui ont partagé son règne, et dont le trône a disparu; qu'il aille retrouver et consoler les ombres de MM. Hersent et Horace Yernet. Il a fait son temps et gagné ses chevrons ; qu'il aille aux Invalides , et qu'il essaie de se distraire avec les souvenirs de sa gloire passée.
M. Camille Roqueplan est un artiste ingénieux et habile , formé aux leçons de Bonington , moins vrai, moins consciencieux, moins poétique que le maître qui lui sert de modèle; mais, à tout prendre, tellement varié dans ses compositions , tellement heu-
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reux dans le choix de ses sujets, si adroit à dissimuler les difficultés qu'il élude, à dé-^ guiser les problèmes d'exécution qu'il escamote, qu'il faut, pour découvrir dans ses ouvrages les défauts qu'il y a laissés , toute l'avide curiosité d'une critique sincère , toute l'ardente persévérance qu'inspire un amour sérieux de l'art ; ces défauts , peu sensibles d'abord, insaisissables au premier coup d'œil, et qui, sans déparer les tableaux de M. Roqueplan, diminuent cependant leur valeur intime et réelle , consistent généralement è sacrifier la vérité à l'effet , à se contenter trop souvent d'un à peu près improvisé , fa* cilement trouvé , rendu plus facilement encore, au lieu de chercher par des études courageuses et incessamment renouvelées à lutter avec la nature , à reproduire jusqu'aux moindres accidens de lumière et de couleur qui la diversifient. A ce qu'il semble, M. Roqueplan voit la nature rapidement, ne s'arrête pas long-temps à la regarder, et d'ailleurs se soucie peu de l'idéaliser. Cependant il lui arrive souvent de la copier avec un rare bonheur. Témoins : les charmantes études
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que aous avons de lui cette année. La plus grande de ses compositions , au moins de celles qui sont actuellement au Salon , car, avant la fin de l'exposition , nous en aurons , sans doute, une autre plus importante, une Marine prise sur les côtes de Normandie , n'est pas, selon nous, la plus heureuse. Les flots sont lourdement touchés , et ne sont pas ren* dus. J'aime mieux le fond, et je le trouve charmant de lignes et de tons. Les deux barques et les passagers sont d'un mouvement hardi et vrai. Mais le ciel est impardonnable, et avec le talent que noua connaissons à l'auteur, nous avons lieu de nous étonner qu'il ait pu s'en contenter: les nuages manquent absolument de légèreté, de mobilité. Au reste, cette composition n'est pas complètement achevée, et il fiiudrait peu de chose pour corriger ce qui manque. Une Fuc de Rame au clair de lune , exécutée au pastel, a surtout appelé notre attention. Il y a dans l'exécution de ce morceau une prodigieuse habileté. Simplicité , vérité , tout s'y trouve réuni. Il y a là plus de conscience et d'étude que dans la plupart des tableaux à
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Thuile que Tauteur a envoyés. Je n'en dirai pas autant d'un autre pastel placé dans la même galerie, et qui représente un gros temps. Cette fois-ci Tartiste a trop compté sur sa facilité ; il a fait un abus £àcheux de l'adresse et de l'escamotage qu'il entend si bien. Il s'est trop confié à la rapidité habituelle de son exécution. C'est la charge d'une bonne chose, mais il s'en faut et de beaucoup que ce soit une composition complètement bonne. Je ne sais pas si l'auteur y attache une importance réelle. Mais je crois qu'il aurait tort d'y voir une preuve nouvelle, un témoignage solide et durable de son talent pittoresque.
Sa manière de voir la nature manque de profondeur et de gravité. C'est une perpétuelle improvisation, variée, étincelante, qui se joue et se transforme, qui échappe le plus souvent à la critique , que les conseils et le blâme ne sauraient atteindre , qu'il faut accepter pour en jouir; mais aussi c'est une succession indéfinie d'œuvres sans portée et sans durée, une série interminable de succès de tous les jours , qui s'ajoutent sans
se réunir , qui éblouissent et qui n'éclairent pas, qui ne se constatent qu'en se renouvelant, qui gâtent en même temps l'artiste et le public* Il nous semble que M. Roqueplan possède en lui-même de quoi faire mieux que cela. Qu'il prenne, puisqu'il le peut, son art de plus haut et de plus loin. Qu'il s'évertue à voir plus intimement ce qu'il a vu jusqu'ici d'une manière trop leste et trop superficielle. Qu'il compose et qu'il invente au lieu de se souvenir et d'arranger. Qu'il produise pour les galeries au lieu d'improviser à profusion pour les album et les cabinets , et nous lui promettonsavec sécurité un succès durable et solide; peut-être s'est-il laissé séduire aux éloges prématurés, à l'admiration complaisan(e de ses amis. Mais qu'il y songe, aujourd'hui
qu'il en est temps encore , s'il persiste dans son exécution lâchée et incomplète, il n'arrivera jamais à des œuvres parfaitement belles , à des compositions d'un intérêt inaltérable et soutenu. Il séduira, mais il ne durera pas. Puisse le tableau que nous attendons nous donner un éclatant démenti !
M. Paul Huet est aujourd'hui placé à la
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tête d'une nouvelie école de paysagistes, dont les principes et les habitudes ne sont pas encore nettement établis, mais qui doit inévitablement détrôner MM. Watelet, Bertin et Bidauld. Evidemment les idées quUl se propose et qu'il poursuit ne sont pas encore complètement réalisées; toutefois il a fait depuis le dernier Salon d'immenses progrès, et bientôt, sans doute, dans un an peut-être, nous pourrons juger définitivement les lois qu'il veut fonder, les effets qu'il veut obtenir, les formes d'art et de poésie qu'il veut naturaliser parmi nous. On a dit qu'il relevait des paysagistes anglais, et spécialement de Daniel et de Turner. Je n'en crois rien , et je professe, au contraire, jusqu'à plus ample informé, que, s'il y a coïncidence, ressemblance, analogie, au moins l'imitation, la génération des deux manières est impossible à démontrer. Je pense très sérieusement que M. Paul Huet a voulu et veut encore , d'après des réflexions nombreuses et purement personnelles , ramener le paysage à la nature , et que , pour y arriver, il a senti la nécessité impérieuse de rompre violem-
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ment et brusquement avec les principes aujourd'hui adoptés. Qu'est-ce, en eflet, que les paysages aujourd'hui en possession de Tadmiration ou plutôt de l'approbation publique ? Car malheureusementnous sommes, avant tout, un peuple de jugeurs; avant de jouir et de nous laisser aller naïvement au plaisir, avant de subir une impression grave ou gaie , nous voulons , avant tout , nous former un avis. L'Italie et l'Angleterre n'attendent pas si long-temps le rire ou les larmes, etfontmeilleurmarchédeleurenthousiasroe, et chez eux les arts n'en vont pas plus mal.
Eh bien ! le paysage olBciellement beau que nous acceptons et que nous prenons pour de la peinture, celui qui peuple nos galeries et qui soutire aux curieux des exclamations de surprise et de joie, celui qui nous satisfait, est d'un prosaïsme désespérant, d'une platitude et d'une nullité inimaginables , et soulève contre nous le dédain des étrangers , et de tous ceux qui , chez nous encore , ontcompris et se rappellent tout ce qu'il y avait de poétique et d'élevé dans Claude Lorrain et Poussin, de naïf dans Ruysdael, de piito-
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resque et d'animé dans Tumer ; pour ces esprits sérieux et recueillis , amoureux , avant tout, d'impressions profondes et progressives, demandant qu'on les émeuve et qu'on lesenlève aux réalités d'hier etd'aujourd'bui, c'est grand' pitié de voir décorés du nom fie paysages historiques les tableaux qu'on nous envoie de Rome , et qui , pour s^appeler d'un nom italien, n'en sont pas moins, grâce au système qu'ils représentent et qu'ils expriment, grâce aux lois symétriques auxquelles ils se soumettent , très inférieurs à nos rues et k nos grandes routes. Vraiment c'est bien la peine d'aller chercher si loin des lignes et des masses, d'aller s'éclairer du soleil de Florence ou de Maples , pour rester si fort au dessous de la nature qui nous entoure , des spectacles qui nous assiègent et que nos yeux rencontrent k cent pas de la ville.
Que si l'on se reporte idéalement à l'impression douloureuse que de pareilles œuvres doivent produire sur l'ame d'un véritable artiste, on comprendra sans peine que M. Paul Huet ait ouvert et suivi la voie qu^il
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s'est faite , et qu^il ait trouvé des hommes prêts à marcher sur ses traces. Lui aussi , il veut la nature et la réalité , mais la réalité vraie, c'est-à-dire poétique, vivement senr tie, finement et courageusement étudiée; il veut surtout traduire ses impressions personnelles et intimes» Il n'a pas comme tant d'autres l'orgueilleuse présomption de faire le portrait en pied d'un parc ou d'un ruisseau. Il voit, il regarde, il s'en va, il se sou-* vient, et emporte avec lui des traces ineffaçables, des gages certainssde ses voyages et de ses études ; puis quand vient l'heure de l'invention, quand il veut composer, il choisit dans ses souvenirs, il fait dans ses. croquis un triage sévère , il rallie et groupe les élémens que la nature lui donne, autour d'une idée grande et poétique. Il se propose. une impression à produire , un effet à atteindre, un but à toucher, et une fois à l'œuvre, il lutte selon ses forces, avec un louable courage , pour accomplir son projet. Le succès a-t-il couronné ses efforts ? Oui , si Ton compare le pas qu'il vient de faire à ses premiers débuts. En 1827, il n'avait pas encore claire-
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ment dégagé la valeur de la lettre qu'il cherchait, il n'avait pas encore résolu, même approximativement, le problème qu'il avait posé* Cette année, s'il n'a pas trouvé le caractère définitif, la forme dernière et irrévocable à laquelle il prétend s'arrêter, s'il n'a pas encore pleinen^nt révélé la poésie qui lui tient au cœur, au moins pouvons'nous assurer que l'initiation pittoresque commencée il y a quatre ans est aujourd'hui fort avancée. Involontairement, par un soudain et inévitable retour de pensée , les débuts de M. Paul Huet rappellent les premières Méditations de Lamartine. En présence de ses œuvres comme k la lecture des Médita^ lions, on éprouve la même impression; c'est la même rêverie vague et immense, le même entraînement vers des pensées graves et indéfinissables ; on voit s'ouvrir devant soi le même horizon lointain et infranchissable.
Convient-il que la peinture, qui, de toutes les formes de l'imagination, est la plus positive et la plus réelle, se propose et tâche de réaliser et de traduire de semblables impressions? Appartient-il au pinceau de lutter avec
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la poésie et la musiqne, de prétendre comme elles à la fantaisie, à la fantaisie pure? De pareilles et si délicates questions ne sauraient se résoudre, en théorie, d'une façon décisive. Il n'appartient qu'à l'histoire de les trancher.
Nous choisirons, entre les nombreux paysages de M. Paul Huet, le plus important et le plus élevé, et que le Livret désigne ainsi : Le soleil se couche derrière une vieille n6' baye située au milieu des bois. L'exécution générale de ce tableau révèle bien évidemment an parti pris évidemment nouveau.
Dans la pensée de l'artiste, la nature extérieure n'est poétique et grande , capable de saisir et d'attacher, qu'à la condition d'être aperçue par masses et par lignes tellement distribuées et coordonnées ensemble, que les unes soient éteintes et sacrifiées , les autres éclatantes et enrichies au profit d'un effet voulu. Il répugne aux détails ; il néglige à dessein et en vue d'une intention plus haute ce qui, dans la vie et dans les spectacles de tous les jours , nous frappe médiocrement ou ne produit sur nous qu'un effet mesquin et prosaïque ; mais ici l'abus est bien près de
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l'usage. Heureusement M. Paul Huet n'est pas tombé dans le même défaut que Martyn.
Il n'a pas, comme lui, substitué à l'impression pittoresque une impression purement poétique. Il n'a pas méconnu comme lui la mission spéciale de la peinture. Sans nul doute il y a plusieurs critiques et même de très graves à faire dans son grand paysage.
Le fond de son allée à gauche est cerné et mat. L'arbre dépouillé et chauve qui monte jusqu^au cadre du même c6lé, n'est pas heureux, ou du moins se termine sèchement.
Cest peut-être vrai, mais ce n'est pas d'une vérité bien choisie. J'aime et j'admire le ciel et les deux tours de l'abbaye; l'eau est transparente et vive; les arbres s'y mirent et s'y réfléchissent harmonieusement; mais je ne saurais accepter les cerfs et les daims que l'auteur a placés dans ses clairières. Pour le cerf du premier plan, passe encore; le modelé en est peut-être un peu dur, le ton n'est pas heureux; mais au moins sa forme est appréciable. Quant à ceux du fond, ils ne valent absolument rien. Ces défauts très réels pourraient facilement être corrigés.
Avec un peu de bonne volonté et quelques jours d'étude d'après nature, l'auteur arriverait facilement k de meilleurs résultats.
Je ne parle pas, et pour raison, de quelques paysages moins importans, exécutés dans la première manière de l'auteur, d'un caratère indécis et confus, dans lesquels on saisit difficilememt l'intention qu'il s'est proposée. Pour juger ses principes et l'école qu'il fonde, il fout le prendre à son dernier mot, au dernier développement de sa volonté.
Or, et malgré nos critiques, malgré l'exécution incomplète de plusieurs parties, malgré ce qui manque à plusieurs élémens du tableau, pour être possibles, il résulte de l'œuvre générale un eflet grand et poétique, une pensée intime et profonde. C'est à coup sûr, et quoi qu'on dise, le plus beau , le plus vrai paysage du Salon. Ce n'est pas une chose parfaite, et l'artiste a encore de grands progrès à faire, pour bien faire, même selon ses principes, pour se contenter lui-même. Mais il faut se défier des choses parfaites du premier coup. Un caractère parfait, une tête parfaite, un livre parfait, sont souvent tout
tui
simplement parfaitement nuls et inoffensiis.
Là où rien ne blesse, on regrette souvent Ta nimatioaetla vie. Pour les jugeurs, cela vaut mieux. Mais pour ceux qui sentent et qui pensent, c'est une douleur vraie, ce n'est pas vivre et jouir.