CHAPITRE IX
MM. A. et T. JoHANNOTy MM. Lugardom el Bounk-
FONDi.
Le public et les artistes conservent tout récent encore le souvenir du Roi de Bohême; personne n^a pu oublier les délicieuses et fantasques inventions dont M. Tony Johannot a su embellir ce ressouvenir ingénieux de Sterne , de Rabelais et de Beroald de Verville. Il faut aller en Angleterre chercher Cruikshank pour trouver quelque chose à opposer aux compositions variées et indevinables de Tony Jdhannot. Sans lui, en effet, Charles Nodier n'eut pas été complètement compris. C'est une forme nouvelle et vivante ajoutée à sa pensée, c'est une note inattendue , un son imprévu , un accord inoui sur l'instrument qu'il manie si habilement. Tony Johannot lui a rendu le même service que Cruikshank aux admirables pam-
17a SALON DE 1831.
phlets publiés sous George IV, et dont Paristocratie anglaise s'égayait tous les soirs. Il a fait pour Nodier ce que Delacroix a fait pour le Faust de Goethe, ce qu'il fera peut-être pour le Goelz de Berlichingen. C'est un bonheur bien grand et bien réel pour un artiste, quel qu'il soit, de voir sa pensée , qu'il a conçue et rêvée complète et armée de toutes pièces , mais qu'il a , malgré lui , livrée aux curieux , boiteuse et mutilée , renouvelée , rajeunie, complétée par une métamorphose habile, par un nouvel efTort de l'art, mais de l'art aidé d'autres moyens ; et ainsi Smirke a traduit Gilblas et Don Quixote; et, sans nul doute. Le Sage et Cervantes s'en trouvent bien.
Mais, dans leJtoîde Bohême, Tony Johannot ne s'était montré à nous qu'à l'aide d'un artiste habile et fidèle , mais qui n'était pas lui, qui respectait jusqu'aux moindres détails de sa fantaisie, mais qui, cependant, lui était indispensable, dont il ne pouvait pas se passer. Sans Porret , nous n'aurions pas les croquis du Roi de Bohême.
Les eaux fortes dessinées et gravées par
MM. A. et T. Johannot pour les romans de Fenimore Cooper, égalent ce qu'on connaît de mieux en ce genre.
Mais tous deux ont bientôt compris tout ce qu'il y a de lent et de monotone dans la gravure , si habile et si souple qu'elle soit. Ce n'a été pour eux qu'un laborieux acheminement vers un art plus complet et plus haut, vers la peinture. Ils n'ont étudié à aucune école I ne se sont formés aux leçons d'aucun maître; ils ne doivent qu'à euxmêmes et à eux seuls le talent original et personnel qu'ils viennent de révéler dans une langue nouvelle. Cette langue, qu'ils ont apprise comme par improvisation, ils ne la parlent pas encore avec une aisance complète. Parfois, on sent que l'insirument ne se plie pas docilement à tous les caprices de leur imagination ; mais cette hésitation, bien naturelle et bien excusable, ne saurait durer long-temps. Encore quelques mois, et ils auront complètement aplani tous les obstacles qui ralentissent leur marche. Qu'il se défient pourtant de leur prodigieuse facilité. A mesure que les moyens mis
en usage deviennent plus variés, plus complexes, à mesure qu'il est permis de lutter de plus près avec la nature , la critique devient plus exigeante et plus sévère. Ce qui était permis dans une eau forte, ce qui satisfaisait dans une gravure sur bois, ce qui, grâce à Thabileté de Porret, pouvait raisonnablement passer pour un croquis k la plume, ne suffit plus dans la peinture à riiuile. Les tableaux exécutés pour Walter Scott par MM. A. et T. Johannot, et dont plusieurs déjà , et la meilleure partie, sont connus par la gravure en taille douce, se ressentent un peu des premières études des auteurs. C'est la même facilité abondante et sûre d'elle-même, habituée à l'improvisation , singulièrement heureuse dans ses fantaisies , c'est un choix éclatant et varié de tons et de couleurs , mais ce n'est pas de la peinture solidement faite. Sous le bien qu'on y trouve , on devine le mieux , et l'on a tout lieu d'espérer que le mieux ne se fiera pas long-temps attendre. Dans cette vivante galerie de cabinet, on peut saisir et suivre de nombreux progrès.
Le Don Juan de M . Â. Johannot, une scène de campagne de Tony, sont recommandables sous plusieurs rapports, et supérieurs aux compositions que nous venons de mention^ ner. Le modelé est plus serré; il y a plus d'air, plus de profondeur, moins de timidilé dans Teséeution , un empâtement de couleur plus osé, et d'un meilleur effet. Cest une peinture plus solide.
Une Arrestation y par M. A. Johannot, est le premier ouvrage important de l'auteur.
C'est la première fois qu'il s'essaie dans un cadre un peu large, où il ait ses coudées franches, où ses acteurs puissent lever la tête , élargir leurs poumons, se parler à distance et vivre à l'aise leur vie de tous les jours. Or ici, et en égard aux premières habitudes, aux études antérieures de l'artiste , c'était une besogne toute nouvelle, un instrument dont il fallait deviner ou apprendre le doigté. L'épreuve était difficile et dangereuse à tenter, surtout à l'époque où nous sommes, au milieu de trois mille ouvrages qui depuis deux mois nous ont rassasiés et gavés de peinture ; il ne fallait pas une har-
(liesse médiocre pour débuter dans une voie nouvelle devant un public blasé, causeur et frivole, qui dort aux gprands airs et qui se réveille aux notes fausses, qui écoute le Fidelio avec indifférence, et qui applaudit dans le Freyschûtz le chœur des chasseurs, c'està-dire le pire et le plus trivial de tous les morceaux de la partition. Eh bien! M. A.
Johannot n'a pas hésité un seul instant , et il est sorti de Fépreuve avec un rare bonheur; il a gagné dans ce travail de nouvelles qualités, et cependant Fintérét sérieux que nous inspire le talent pittoresque de M. A. Johannot, Tintime et Involontaire sympathie qui nous rattache à lui , nous oblige de lui soumettre plusieurs critiques très graves, qui ne ' sauraient diminuer en i^ien le mérite réel de son tableau, mais qui, bien méditées, et patiemment vériBées sur la toile, pourraient Tinviter kun travail nouveau, et ajouter à sa composition ce qui lui manque, Tunité.
La scène se passe sous le cardinal de Richelieu, peu importe; c'est aujourd'hui un mérite mesquin que la fidélité historique.
L'érudition court les rues, l'art ne vit pas de
la forme d'un meuble, de la ciselure d'un anneau ou de la coupe d'un pourpoint. Les romans historiques, les drames historiques, la peinture historique, la politique historique, sont assurément de très belles choses, quand on sait les bien faire ; mais l'histoire ne saurait créer de toutes pièces des romanciers, des dramatistes, des peintres ou des hommes d'état. Elle donne le vêtement; mais sous la cuirasse ou le manteau, au temps de la fronde ou de la ligue, il faut sentir battre un cœur d'homme, et voilà ce que les livres de toutes les bibliothèques du monde ne sauraient suppléer.
Et ainsi nous négligerons à dessein de remercier M. A. Johannot de sa Bdélité, de son scrupule k reproduire les costumes du temps. C'est aujourd'hui en peinture ce qu' est l'orthographe dans un livre. On n'est pas symphoniste, parce qu'on a l'oreille juste, parce qu'on ne brise pas la mesure. Donc, si M. A. Johannot a sincèrement étudié le caractère extérieur attribué ^ la date de son sujet, tant mieux pour lui ; mais sa peinture n'est pas Ih. Après un examen attentif de son
tableau y il nous a semblé que la poésie et rintérêt étaient éparpillés, que la composition n'était pas reliée d'une façon assez serrée, que tous les masques de ses acteurs étaient uniformément expressifs, que toutes les physionomies étaient également tendues, qu'il y avait dans l'accent de toutes ses figures quelque chose de criard et d'aigu; en regardant successivement tous les personnages du drame , on regrette que pas un n'ait été sacrifié à propos, rejeté dans l'ombre, que pas un n'ait consenti à parler plus bas pour permettre aux autres de se faire entendre. Or, il en est résulté un grave inconvénient. L'intérêt n'est pas concentré, et on pourrait volontiers décomposer l'action, non pas en épisodes successifs, ralliés et groupés ensemble autour d'un pivot commun, mais en quatre actions partielles , également importantes, indépendantes l'une de l'autre, complètes à elles seules ; on peut commencer de gauche à droite, et l'on trouve quatre groupes auxquels l'auteur a également départi et avec une égale générosité l'expression pathétique qu'il entend si bien et dont il dis-
pose à son gré. Que s'il eût voulu éteindre deux de ces groupes au moins au profit des deux autres ; si le vieux serviteur, admirable d'ailleurs en lui-même^, eût sanglotté moins haut ; si les soldats eussent acquis moi ns dUmportance dans l'exécution ; si le vieux père eût été placé plus près de son fils qu'on vient arrêter, afin de confondre dans une seule et même pensée l'intérêt qu'il inspire ; à ce qu'il semble la composition que nous avons sous les yeux eût été tout à la fois plus énergique et plus vraie. L'exécution eût été plus rapide, etl'effetplus sûr. Au reste, nous n'avons pas la prétention de défaire et de refaire ce qui est fait. Nous livrons nos doutes et nos critiques à l'auteur. Qu'il en fasse tel usage qu'il lui plaira. Qu'il les suive ou qu'il les néglige, peu importe , il se corrigera nécessairement dans une prochaine composition, ce qui vaudra beaucoup mieux encore.
M. Lugardon , de Genève, a envoyé d'Italie deux compositions intéressantes, dont les sujets diffèrent entre eux et dont l'exécution n'est pas non plus absolument pareille. Les dates de ces deux tableaux sont-elles distan-
i8o SALON DE 1831.
tes et lointaines? je n^en sais rien; mais ce qui m'a frappé, c'est dans le plus important des deux, emprunté à la patrie de Tauteur, le souvenir de M. Ingres, et dans le second, qui représente un vœu italien, le souvenir d'Andréa. Ces deux manières, on le sait, ne sont pas contradictoires. Raphaël et Andréa se touchent par plusieurs points ; mais il y a cette différence entre eux, que l'illustre auteur de V Homère et de VOdalisque prétend plutôt reproduire le premier que le second.
Ainsi, dans le premier tableau de M. Lugardon, l'imitation était médiate, dans le second elle était immédiate. Dans le premier, c'était Raphaël vu à travers M. Ingres ; dans le second, Andréa vu directement. Nous aimons mieux et de beaucoup le Fœu que la Prise d^ un château. Dans le Fœu ily a des portions admirablement faites, des mains surtout, qu'Andréa n'eût pas dédaignées, des étoffes traitées avec une exquise souplesse, des plis inventés et rendus à merveille. Toute la scène est composée et traduite avec une délicieuse simplicité; mais ce n'est malheureusement qu'un pastiche, et, si habile et si in-
SALON DE 1831. iRi
ingénieux qu'il soit, nous ne saurions lui attribuer une importance qu'il ne mérite pas.
La Prise (Tun Château, scène du quatorzième siècle, renferme plusieurs morceaux habilement faits ; la jeune fille qui étreint son amant, est d'un mouvement heureux.
Le drame est volontiers vivant et animé; mais à regarder attentivement tous les acteurs, il semble qu'ils n'aient aucune épaisseur appréciable, qu'ils soient découpés en carton ou en papier. Ce sont d'ingénieuses et vives silhouettes, mais ce ne sont que des silhouettes.
Nous conseillons à M. Lugardon de voir par lui-même, d'exécuter d'après nature et de ne suivre plus ni M. Ingres ni Andréa.
Au delà de certaines études, l'imitation est toujours funeste. Quelquefois, je le sais, il arrive que des talens élevés y persistent; mais le plus souvent ils professent un culte qu'ils ne réalisent pas. M. Ingres croyait encore imiter les loges du Vatican en créant son Homère, comme Chateaubriand parlait de Racine et de Fénélon en écrivant René, comme Dante parlait de Virgile en écrivant
i8a SALON DE 1881.
sa divine comédie. Tous les trois se sont trompés, mais la postérité leur pardonne. * Le courage et les progrès de M. Bonnefond ont acquis aujourd'hui une populaire célébrité. Nous souscrivons de bon cœur aux applaudissemens unanimes qui ont accueilli et soutenu les transformations successives et de plus en plus heureuses de son talent.
Le travail et la persévérance. ont cette fois porté leurs fruits. M. Bonnefond a complètement dépouillé le vieil homme; il s'est frayé en Italie une voie nouvelle et laborieuse. Ses premiers pas ont été pénibles et mêlés sans doute d'amers regrets , de ressouvenirs cuisans. Renoncer au succès éclatant qu'il avait rencontré à ses premiers débuts , k l'empressement religieux , à l'enthousiasme , e t presqu'à l'adoration de sa ville natale , pour aller s'ensevelir dans les galeries de Florence et de Naples; recommencer toute son éducation pittoresque, désapprendre avec une sincérité complète tous les moyens qu'il avait jusque-lk mis en usage , et qui lui avaient si bien réussi; pour mettre à exécution un pareil projet, il fallait une conscience bien
SALON DE 1831. i83
profonde et bien vraie de Fa venir, une vocation bien ^écidée. Cette conscience et cette vocation n'ont pas manqué à M. Bonnefond ; il faut Ten féliciter.
Le plus important des tableaux qu'il a envoyés au Salon de cette année, révèle une ardeur louable à reproduire la nature jusque dans ses moindres détails. Il y a dans l'exécution de cette composition plusieurs qualités très louables, et entre autres une couleur assez bonne et assez harmonieuse. Ce que j'y blâmerai surtout, c'est le défaut de hardiesse. Ses têtes sont d'une expression bien choisie et grave et recueillie. Le sujet est bien compris. Mais évidemment l'auteur ne s'est pas encore satisfait lui-même. Il n'a pas encore acquis toute la souplesse à laquelle il arrivera sans doute. Et puis son travail est peut-être un peu trop successif. Il ne va peutêtre pas assez vite après avoir une fois conçu et arrêté ce qu'il veut. Au moins c'est à cette cause présumée que nous attribuons l'absence de grandeur et de majesté qui règne sur toute la toile. Comme toutes les parties, mortes ou animées, sont traitées avec la
i84 SALON D£ 1831.
même importance, il en résulte une froideur inévitable, une monotonie d'impression singulièrement défavorable à Partiste. Mais qu'il persévère avec sécurité, et il obtiendra certainement un succès éclatant et durable.
Que si, contre notre attente , il s'arrêtait en chemin , si sa peinture de cette année était son dernier mot , alors il faudrait déclarer non avenues les espérances les plus légitimes, les plus justes prétentions. Dans un an peut^ être nous saurons à quoi nous en tenir.
SALON DE 1831. . i85