‹ Salon de 1831Chapitre 9 sur 21 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le Cromweil. — La Patrouille lurque. — Les Trois Grâces.

Enfin, le Cromwâil est venu ; un accident impirévu l'avait, dit-on, retardé. A peine avons-nous appris son arrivée, que nous nous sommes hâtés de Taller voir. Nous étions curieux d'en jouir et de le juger; nous souhaitions ardemment que cette ceuvre nouvelle, si impatiemment attendue, vînt donner un éclatant démenti à toutes nos paroles, tromper toutes nos prévisions et railler toutes nos théories. Nôtre plaisir y eût trouvé son compte ; et , au risque de voir notre joie contredire notre avis , nous eussions fait bon marché de notre vanité.

Nous aurions saisi avec empressement l'occasion de montrer combien peu nous tenons k notre pensée , si explicite et si complète

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que nous Payons faite, toutes les fois qu'une vérité plus vraie nous apparaît ; nous aurions volontiers, et du premier coup, consenti au progrès.

En présence du Cromwell, reconnaîtronsnous que nous nous sommes trompés?

Confesserons-nous que le dédain et la colère nous ont emportés trop loin ? Accepterons-nous l'engouement public, et nous faudra-t-il rétracter notre première protestation? Après avoir proclamé Tadressê de M. Paul Delaroche, après avoir analysé sa méthode et indiqué ce qu'elle a d'étroit, de mesquin et d'éphémère , un remords soudain viendra-t-il nous saisir? Le Protecteur nous arrachera-t-il un cri d'admiration , et, ravis en extase, confus et honteux d'une première étourderie , demanderons - nous pardon au génie du peintre de l'avoir si indignement méconnu? A toutes ces questions si graves nous voudrions pouvoir répondre : oui ; mais , de bonne foi , la chose est impossible.

Le Cramwell est en effet, sous tous les rapports, la pire et la plus pauvre de toutes

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les œuvres de M. Paul Delaroche. Jamais , à ce quUl nous semble , il n'avait révélé d'une façon plus décisive et plus triste la nullité de sa pensée ; jamais il n'avait démontré avec une évidence si complète pourquoi et comment l'adresse , si exquise et si habile qu'elle soit d'ailleurs, doit nécessairement échouer contre un sujet dramatique et sim« pie. Nous n'aimions pas V Elisabeth; une reine encore vivante et déjà verte comme un cadavre vieilli , toutes ces robes neuves arrangées autour d'elle, tous ces meubles éclatans, toutes ces flottantes draperies si naïvement, si gauchement opposées à la scène du premier plan , il n'y avait la rien qui pût nous séduire et nous charmer. JNous préférions encore le président Daraniî, malgré le caractère mélodramatique de la composition. A vrai dire, les principaux acteurs de ce drame étaient plutôt de carton que de chair ; le dos de la femme agenouillée était d'une roideur désespérante ; le geste de l'enfant était volontiers télégraphique; mais, à tout prendre, c'était une œuvre réussie. Le Mazarin et le Richelieu , malgré

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les innombrables défauts qui les déparent , ou plutôt qui les constituent , et sans lesquels ils ne pourraient pas exister, éton* naient par Fhabile disposition des masses , par Pharmonie calculée des li^es , par Tingénieuse opposition des couleurs; ils auraient pu servir de modèles à de charmantes tapisseries. Les deux princes anglais , tout violets qu'ils soient, incapables de vivre et de parler, lourdement exécutés , maniérés dans leurs moindres détails , dénués de tout caractère historique , sans date, sans climat, sans patrie , auraient pourtant formé , pour un appartement, un panneau d'un rare mérite. Nous avons dit ailleurs notre pensée sur le portrait de Dona Anna.

Mais de toutes ces compositions au Cromwclly si défectueuses , si blâmables qu'elles soient , Tintervalle est immense.

Ici , en eflet, l'exécution pittoresque n'est pas plus médiocre ; mais elle est de beaucoup plus insuffisante. Ailleurs, dans les précé^ dens tableaux que nous avons mentionnés , M. Delaroche suppléait , par le charlatanisme de la disposition , à ce qui lui manque. S'il

n'inventait pas réellement, il arrangeait ; s'il ne savait pas rendre ses figures et ses acteurs, il savait les placer. Il savait déguiser à propos ce qu'il y avait d'incomplet dans leur construction et dans leur visage ; il escamo* tait , au besoin , un geste ou une attitude, en plaçant le personnage dans un jour incertain. Avec un peu de bonne volonté , on s'y laissait prendre.

Mais ici la supercherie était impossible. Il fallait, avant tout, être vrai, d'une vérité franche et hardie, mais simple, mais trouvée, mais facile à comprendre et à saisir.

Or, jusqu'à ce que le contraire soit démontré , nous penserons et nous dirons que le caractère de cette composition est absolument insaisissable. Où est la date, où est l'authenticité du fait, nous ne le recherche* rons pas. Où le peintre a-t-il vu qu'Olivier Cromwell ait ainsi gaspillé son temps et ses yeux ? Où a-t-il lu que le Protecteur, après avoir avoir abattu la seule tète qui lui faisait obstacle, se soit ainsi arrêté pour la contempler ? je ne le demanderai pas» Que la chose soit vraie ou non , peu importe; il lui appar-

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tenait, à lui artiste, de la rendre vraisem-r blable. Cinq Mars, de Thou , Richelieu, ne sont pas les mêmes dans Thistoire que dans Pimagination d'Alfred de Vigny ; mais sUls ne sont pas réels, ils sont vrais selon l'art. Il n'est pas bien sûr que Leonora Galiga! ait jamais eu les hautes qualités, l'ardente énergie qu'il lui attribue; à la bonne heure! mais' si nous avions un reproche à lui faire, ce n'est pas dans les mémoires du temps que nous irions le chercher. Dans le drame et dans le roman tout est vivant et vrai. Ce qu'il y a de trop dans l'un et dans l'autre , ce qui passe inaperçu dans le livre, ce qui ralentit l'action au théâtre , c'est un luxe de poésie et de philosophie, trop rare pour qu'on le blâme, mais trop réel pour qu'on ne l'in-r dique pas.

Malheureusement M. Paul Delaroche ne mérite ni la même sévérité , ni la même indulgence. Non seulement son Cromwell n'est pas vrai , non seulement il n'est pas vraisemblable; il est impossible. Je défie, en effet, qu'on devine et qu'on surprenne les senlimens et les pensées dont le peintre a voulu

animer sa physionomie. Est-ce la joie, le dédain , le mépris , le remords , la crainte de Tavenir, le regret du passé, un soudain retour, une subite intelligence du néant de la grandeur? espérance ou repentir? Je ne vois pas un trait du visage qui me révèle un seul de ces sentimens. Je suppose que Tauteur, après avoir long-temps hésité entre les différentes expressions qu'il pouvait choisir, ne sachant auquel entendre, craignant le trop ou le trop peu , s'est enfin décidé pour rirapassibilité;mais il n'a pas, que je sache, réussi même à exprimer ce dernier sentiment. Pour moi, le caractère du Cromwell est encore en délibération. Or, la délibération , si louable d^ailleurs , si nécessaire dans la science , ne saurait être admise dans aucune des formes de Tart. Que l'imagination délibère avant de créer et de produire, rien de mieux; mais que l'œuvre, une fois produite et créée , demeure indécise et participe encore du doute et de l'hésitation , voilà ce que je ne saurais accepter à aucune condition. Cest par de pareils procédés qu'on arrive à Lascarisy à V Epicurien et au CromwelL

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Hors de la conception, le doute, c'est l'impuissance. Supposez un instant que Dieu , à l'image duquel Tartiste a été fait, fût place dans les mêmes conditions, et dites si le monde était possible.

Je ne sais pas où M. Delaroche a vu un cercueil pareil à celui qu'il a fait ; et le sien paraît exécuté d'après nature ; mais je serais tenté de croire qu'il l'a commandé. A moins qu'un renseignement spécial , une tradition authentique ne vienne me contredire, je prendrai volontiers celui-ci pour une boîte à violon.

Les meubles, le drap mortuaire, les bottes du Protecteur ne laissent rien à désirer pour la propreté , et en même temps pour la mollesse de l'exécution. Je ne crois pas qu'il soit possible d'exécuter plus petitement une si grande peinture. Le Salon prochain nous apprendra si l'auteur doit se corriger, et s'il doit renoncer à l'arrangement et à l'adresse , pour entrer dans l'art et dans la poésie. Jusque la , nous en douterons légi* timement.

Nous aurions voulu parler plutôt de M. De-

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camps; mais le temps nous a manqué. Aujourd'hui toutes les compositions que nous avons admirées au mois de mai dernier ont disparu du Salon; et ainsi nous ne dirons rien de X Hôpital des chiens ^ de son Ane et de ses Singes , ni de ses Bohémiens en caravane. Le public ne pourrait plus vérifier nos observations et nos critiques. Un jour, si l'administration des Mu&ées, éclairée par les nombreux avis qui lui arrivent de toutes parts , se décide à faire tous les ans une exposition de six semaines, il y aura tout à la fois profit pour Part, le public et la critique. On n'aura plus le temps de se blaser sur les meilleures compositions ; et , ce qui vaut bien mieux encore, on ne sera plus obligé d'admettre trois mille tableaux pour se dé-* dommager d'avoir fermé le Louvre pendant quatre ans aux artistes contemporains.

Mais si nous regrettons sincèrement que M. Decamps ait retiré ses précédentes com* positions, nous nous consolons sans peine; les deux nouveaux tableaux qu'il a envoyés réunissant, en effet, toutes les qualités qui distinguaient les premiers ; et l'un des deux.

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la Patrouille turque, a plus dUmportance et d'élévation que les autres.

Sa Maison turque, exécutée dans un sentiment d'exquise et intime naïveté, ne laisse rien a désirer sons le rapport de l'harmonie et de la lumière. Les murs craveux et chauds se mirent dans l'eau , l'eau frémit et se plisse, les barques se balancent. Il y a sur toute la toile une vérité d'ensemble et de détail, un bonheur et une puissance d'exécution que rien ne saurait surpasser; peut-être n'y a-t-il pas assez de profondeur.

Sa Patrouille est admirablement composée. Le pacha, au regard calme et grave, est posé sur son cheval avec une assurance parfaite. Les soldats au galop sont dans une attitude énergique et vraie. Us ne tiennent pas à terre. J'aime surtout le nègre à droite.

M. Decampsestun artiste privilégié.Toutes

ses œuvres , quelles qu'elles soient , frappent d'abord et k la fois par un double caractère. Quoi quUl fasse et qu'il invente, la composition échappée à son pinceau est toujours fa« cile comme une improvisation, Qt; sévère comme une idée long-temps méditée , con-

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eue et réalisée à loisir et avec une infatigable persévérance ; et cependant on se tromperait étrangement si Ton croyait qu'il improvise , qu'il produit en se jouant. Loin de là; jamais peut-être, depuis Rembrandt, il ne s'est rencontré un peintre plus amoureux de son œuvre, d'une coquetterie plus savante et plus habile ; jamais on n'a mis pour plaire et pour séduire plus de moyens en usage. Ce que l'inattention et l'ignorance prendront volontiers pour de la négligence, cache un travail singulièrement ingénieux, un système complet et personnel , difficile à saisir peut-être, inimitable, inaliénable, mais réel , mais incontestable.

Il y aurait folie à vouloir le deviner, folie encore plus grande à vouloir l'expliquer ; essayer de traduire en paroles ce qu'un admirable génie, aidé de plusieurs années d'études persévérantes a créé pour son usage, décrire, analyser et reconstruire de toutes pièces l'instrument qu'il s'est fait pour agir avec une égale puissance sur la foule des curieux et des artistes, si de pareilles pensées pouvaient naître et durer quelques instans.

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la réflexion, même la plus hâtive, les chas-* serait bientôt. Des exemples de tous les jours sont là pour protester contre l'étourderie et la maladresse de semblables tentatives. En Allemagne et en Italie on a publié des volumes sur la méthode de Paganini , et ces jours derniers, un M. Ernest, de Vienne, est venu devant un auditoire français essayer de réaliser cette méthode prétendue. Il paraît que les traités se taisent sur plusieurs secrets importans, ou bien il faudrait croire que M. Ernest ne les a pas suffisamment étudiés.

Dans les sciences mêmes où la logique est plus visible et plus ofBcielle, où les procédés sont, à ce qu'il semble, les mêmes pour tous les esprits, on a voulu créer des manières d'avoir du génie; mais sans doute il existe, pour remploi même de procédés identiques, des procédés secrets ou inconnus, ou du moins inrevelables, lors bien même qu'on les découvrirait. Plusieurs fois, en effet, on a retrouvé le secret de Newton , et je ne sache pas que les possesseurs prétendus de ce précieux trésor aient rien ajouté aux mathématiques, à la physique, à l'astronomie. Si La-

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place et Fresnel s^en sont servis, au moins estil vrai qu'ils ne Font dit à personne.

Et ainsi, je ne prétends pas avoir découvert comment et pourquoi M. Decamps est un grand artiste, un artiste inimitable, personnel, qui ne fait suite à personne, à qui personne ne pourra faire suite, qui ne se rattache ni aux Flamands ni aux Anglais , aussi loin de Wilkie et d'Allan que de Terburg et de Metzu. Explique qui voudra ce talent original, tellement singulier, tellement liU, qu'il ne pourra pas même fonder d'école. Il aura des singes et pas un élève.

Sous la poussière de ses pas il naîtra quelques empreintes qu'on essaiera de suivre pour retrouver la route qu'il a prise ; on se flattera de savoir d'où il vient et où il va , on se fera fort de dire quel fil lui a servi de guide; mais au premier détour on perdra la trace, au premier soufiQe de vent les empreintes s'effaceront, et il ne restera aux analystes et aux curieux qu'ils auront mystifiés, que l'humiliation et le regret de s'être égarés k sa poursuite.

Que si pourtant on interroge avec sévérité

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sa conscience , si Ton essaie de lire clairement dans ses souvenirs toutes les impressions diverses, rapides ou durables, unanimes ou contraires, qu'on a pu éprouver devant la Patrouille turque, la plus complète, la plus vivante et la plus belle de toutes les œuvres de M. Decamps; si Ton cherche à démêler de quelle manière le plaisir nous est arrivé, de quelle façon nous avons été heureux, alors on s'aperçoit que Partiste abuse parfois, et avec une sorte d'entêtement, de l'opposition des fonds et des têtes. On se surprend à regretter qu'il détache si souvent, et avec une prédilection si mar-^ quée, des figures brunes sur des murs blancs. Cette manière , qui saisit d'abord , et qui donne à la composition une singulière clarté , a cependant de graves inconvéniens ; elle ôte à la toile, quelle que soit d'ailleurs la disposition linéaire des plans, toute espèce de profondeur. On a beau faire , on a beau varier les proportions de ses personnages , les derniers vous sautent aux yeux comme les premiers. Vainement inventerait*on le paysage le plus harmonieux et le plus vrai ,

Avec rhabitude une fois prise de silhouetter ses acteurs sur une muraille blanche ou un terrain clair, on anéantit l'espace où ils se ttieuvent, on ôte Pair qu'ils respirent. Ces défauts, très saisissables dans une composition importante ou même seulement dans Une peinture à l'huile un peu rendue^ échappent facilement k l'œil dans une aquarelle avec laquelle on est moins exigeant. Dans cette dernière manière de peindre^ en effet , les ressources sont moins nombreuses, au itioins pour ce qui concerne Idijaite et le modelé. On peut obtenir des tons aussi pUrs, aussi francs, plus francs et plus purs peutêtre ; mais, k moins de gouacher, on n'ai^rive jamais k une si complète illusion.

it crois donc que la peinture de M. Decamps ressemble trop k ses aquarelles ; toutes deux sont également admirables. Mais ce qui sufGt aux unes ne sufQt pas k l'autre. Si un jour, encouragé par le succès , il se décidait k traiter des sujets plus importans dans de plus Vastes proportions, les défauts que nous venons de signaler, et qui , k notre

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avis, sont très réels, deviendraient plus sensibles encore.

Le sujet de la Patrouille larqae s'explique de lui-même : le soldat qui devance la*troupe, et placé à gauche, indique de la main la boutique d'un marchand qui, sans doute, a vendu à faux poids. Le pacha a reçu la plainte , et il vient faire justice à la mode du pays. Il semble , à voir les exécuteurs de la sentence qu'il va porter, qu'ils la connaissent d'avance; il y a dans toutes leurs attitudes quelque chose de si dévoué, de si naïvement servile, de si prêt à obéir, de si profondément insouciant , qu'après avoir longtemps contemplé tous les épisodes de cette scène orientale , tous les détails de ce drame qui recommence tous les jours dans les rues de Smyrne et de Stamboul , il semble qu'on a voyagé soi-même , et de sa personne , au pays du despotisme.

De pareilles compositions ne s'inventent pas de toutes pièces ; ce que M. de Chateaubriand dit quelque part , en parlant de l'épopée : La meilleure partie du génie se corn-

pose de soavenirsy s'applique merveilleusement à la Patrouille turque. M. Decamps, en effet , a vécu plusieurs années dans TOrient ; la scène qu'il a traduite, il s'en est souvenu , il y a lui-même assisté plusieurs fois dans ses voyages. Ce qu'il avait vu et senti , il nous l'a montré ; et , grâce à son talent, grâce à son exécution tout à la fois naïve et sévère, nous l'avons vu et senti comme lui.

Une fois déjà M. E. Champmartin nous avait montré l'Orient, mais sous un autre aspect; sa Fue de Jérusalem y une Halte dans le désert , où l'auteur s'était représenté lui-même à côté de l'abbé Desmazures , nous avaient familiarisés avec le ciel et le climat du Levant. M. Decamps a pris l'Asie dans un autre sens ; il est moins littéral et plus poétique ; il copie moins , et il compose davantage. D'ordinaire , il resserre son poème dans d'étroites limites ; mais , jusqu'à présent , nous ne saurions le blâmer. Il a pris la route la plus sûre pour arriver à une rapide popularité. Plus tard , quand il sera posé, avec l'énergie et la simplicité que nous lui connaissons , nous ne doutons pas qu'il

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ne réussisse à réaliser sa pensée , sous toutes les formes et dans toutes les proportions qu'il lui plaira de choisir; alors il travaillera pour les galeries et les musées, au lieu de produire pour les cabinets. Il nous déroulera successivement toutes les pages si éclatantes et si riches de cet Orient qijUl connaît si bien, qu'il a tant étudié; il nous ensei* gnera ces mœurs si mystérieuses et si naïves dont on parle tant , et qu'on connaît si peu. A sa suite , et avec ses leçons , nous désapprendrons l'Asie factice et mensongère de Thomas Moore , et nous entrerons plus intimement dans l'Asie que le Giaour^ la Fiancée d^Abydos et le Doti Juan avaient commencé de nous révéler.

Les Trois Grâces de M. Pradier, es^citent parmi les curieux une admiration générale.

On s'étonne, et avec raison, de l'adresse merveilleuse avec laquelle l'artiste a su donner au marbre tant de souplesse et de docilité.

C'est en effet un travail d'une prodigieuse habileté. On voit sans peine, et bien vite 9 que l'auteur ne s'en est pas rapporté à son praticien, qu'il n'a pas suivi la méthode gén

néralement adoptée aujourd'hui , et qu'après avoir modelé la glaise de son groupe, il n'a pas compté sur une main étrangère pour traduire en marbre jusqu'aux moindres dé-»

tails de sa pensée; tout au plus a-t-il fait équarrir le bloc qu'il devait ciseler. Le cou-* rage et la persévérance ont cette fois porté leurs fruits, et Ton trouve dans les Trois Grâces une harmonie et une hardiesse d'exécution que l'équerre et le compas, même dans les mains du plus habile ouvrier, ne sauraient jamais atteindre.

Est-ce là un bon ouvrage? la composition est-elle bien entendue? les types choisis par l'artiste sont-ils bien choisis, suffisamment variés, fidèlement rendus? L'exécution, si remarquable sous le point de vue purement manuel , est-elle vraie dans le sens le plus intime du mot? la nature, triée, idéalisée, estelle d'accord avec les modèles que M. Pradier a mis sous nos yeux? en un mot, cette sculpture si adroite, estrelle aussi belle et consciencieuse? Ce n'e^t pas notre avis.

Si nous avons cru devoir féliciter l'auteur lie son courage à &ire lui-même, nous le blâ-

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merons en même temps, et aussi sévèrement qu'il est en nous, de sa déplorable facilité à se contenter de Va peu près. Je ne doute pas, en effet, qu'il n'ait étudié sur la nature les attitudes qu'il a données à ses trois figures; mais, évidemment, il n'a pas apporté dans cette étude une attention suffisante; il s'est trop hâté d'arriver au résultat , sans rechercher comment il pouvait y arriver; il a trop compté sur sa main, et malheureusement il a une main désespérante; il trouve si vite sous l'ébauchoir ce qu'il veut, qu'il n'a pas le temps de regarder à loisir. Il voit mal parce qu'il fait trop vite.

Or, la sculpture , qui de tous les arts est le plus sévère , le plus abstrait , le plus en dehors de toutes les habitudes de la vie réelle, ne s'improvise pas impunément; on ne joue pas avec le marbre comme avec la couleur : l'erreur est plus facile à commettre, plus difficile à réparer. C'est, avant tout , un art de conscience et de méditation ; c'est tout à la fois la forme la plus durable et la plus laborieuse de la pensée humaine.

M. Pradier ne parait pas avoir là-dessus

les mêmes idées que nous ; il se confie à son ciseau comme un homme d'esprit k sa parole. II semble quUl produise avec une insouciance complète, sans s'inquiéter jamais de rivaliser avec la nature , qu'il a sous les yeux ; il a , pour l'embellir et l'idéaliser à sa manière, une méthode particulière, qui consiste à la passer, à l'arrondir. De cette façon, il élimine d'emblée les principaux obstacles de l'exécution; il réduit à rien les problèmes nombreux qui se présentent, il les résout en ne les acceptant pas. Il s'est construit un système qui rappelle tout à la fois l'arrangement de Canova et le travail de Girardon. Il est aussi maniéré que le premier, aussi mou que le second ; il se trompe, comme Canova , en suivant dans la composition une idée plutôt pittoresque que sculpturale. Or, à mon avis, ce défaut est grave , et ne va jamais sans de fâcheux résultats ; ce n'est jamais sans un préjudice notable qu'on se méprend sur les attributions de l'instrument que l'on emploie. Voyez presque en même temps le sculpteur italien peindre en marbre, et le chef de la dernière école fran-

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çaise, David, sculpter sur la toile. Tous deux, à diflerens 'titres , ont mérité la célébrité qui leur est acquise; tous deux ont travaillé avec persévérance à régénérer Tart qu'ils professaient. Mais la voie où ils étaient entrés était une voie violente et fausse ; eux morts, personne n'y a plus marché. Je ne parle pas de V Amour et Psyché que possède le Musée d'Angoulême , c'est le pire de tous les ouvrages de Canova ; mais la Madeleine , que ses admirateurs les plus passionnés proclament son chef-d'œuvre, la Madeleine ellemême serait plus belle sur la toile qu'en carrare. L'impression qu'on éprouve en la regardant rappelle bien plus Correggio que Phidiasy et les Sabines ressemblent bien plus k un bas-relief qu'à un tableau.

Cette violence faite à deux arts voisins et rivaux, mais distincts, profondément séparés, créés et mis au monde pour deux missions spéciales et diverses, ne pouvait durer long-temps. Ces deux rameaux d'un même arbre, nés d'un tronc commun, nourris dans le même sol, avaient pris sous le pied de deux hommes puissans un faux pli qu'ils ne pou-

valent garder; ils ont relevé la tête et repris la direction qui leur appartenait.

Après David, Géricault; après Léanidas^ la Méduse; après Canova, David; après la Madeleine, les bustes si vrais, si fins et si grands de Bentham , de Chateaubriand , de Goethe et de Paganini.

M. Pradier continue la manière de Canova.

Comme lui il met la grâce avant tout; mais la grâce qull préfère est souvent plus symétrique qu'harmonieuse, et ainsi, dans le groupe que nous avons sous les yeux il s^est bien plus occupé dé l'arrangement et de l'entrelacement des bras de ses trois modèles, que de l'intime vérité des attitudes, que de l'expression des gestes attribués à chacune d'elles.

Les têtes surtout sont d'une pauvreté désespérante ; elles sont là pour compléter le corps, rien de plus ; elles sont là comme indispensables , comme nécessaires, comme inévitables. Mais k voir la négligence leste et dédaigneuse avec laquelle l'auteur les a traitées, je suis tenté de croire que, s'il eût trouvé un moyen honorable de ne pas les

faire, de les voiler par exemple, comoiery/gamemnon du peintre grec, il ne s'en fût pas fait faute.

Cette inadvertance volontaire , à ce quUl semble, repose sur une fausse intelligence de la sculpture» et surtout sur une notion incomplète de la puissance et des moyens qui lui appartiennent dans les temps modernes. Les habitudes de notre vie sociale répugnent k donner aux têtes unp importance secondaire. Le climat d'Athènes voulait le contraire. Le nu que Ton avait tous les jours sous les yeux , mieux compris , plus amoureusement étudié, préoccupait d'abord l'attention, souvent même réussissait k l'absorber tout entière, et ainsi, dans la Vénus de Miloy la tête , bien que conçue dans un type admirable d'harmonie et de finesse , la tête est moins faite que le torse ; il y a même tout un côté du visage tellement simplifié , que c'est plutôt une indication qu'une exécution complète. Pourquoi cela? c'est que les yeux grecs ne regardaient la t^te qu'après le corps, et pourvu qu'elle fût d'accord avec le reste , ils étaient satisfaits. Ceci est au moins vrai

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de la plupart de leurs statues. Dé nos jours, sans aucun doute, Phidias eût donné à la Vénus un visage plus étudié , plus savant , plm fovUlléy composé d'un plus grand nom* bre de plans. Comme l'art, en même temps qu'il réalise une idée personnelle , est des* Une à produire d'unanimes et rapides impressions, l'artiste ne s'y fût pas mépris, et il eût mis dans les yeux , dans les tempes et sur les lèvres, tous les sentimens et toutes les pensées que Vandyck et Lawrence ont semés à profusion dans leurs portraits» Notre David l'a bien compris, et personne n'a fait du masque humain une étude plus profonde et phjs sévère.

Les Trou Grâces de M. Pradier, dont les têtes ne valent absolument rien, ne sont pas non plus irréprochables dans les autres par* ties ; et ainsi , les cuisses sont uniformément rondes; les plis que l'auteur leur attribue sont mesquins et petitement £siits. Le bas du ventre est gonflé, tendu, manqua de jeunesse et de santé; le dos et les bra& méritent les mêmes critiques ; l'ensemble du groupe éveille plutôt le désir que l'admiration.

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Épreuve in£eiillible, irrévocable, condamnation sans appel; témoignage éclatant et triste. A de pareils signes, vous pouvez reconnaître et prononcer hardiment que Tartiste n'a pas rencontré la vraie beauté ; car en présence de la beauté , Tadmiration précède le désir et souvent même Pexclut. Ce n'est que par un retour sur nous-mêmes que nous conververtissons un sentiment élevé en un appétit grbssier.

Et cependant M. Pradier possède une exécution habile et adroite que nous verrions avec peine gaspillée à profusion dans des œuvres sans foi et sans conscience. Nul doute que s'il veut étudier sévèrement la nature , il n'arrive à de bons résultats. Dans l'art, la durée n'est qu'à ce prix. Avec la facilité qu'il possède, il peut accumuler sans peine des ouvrages sans nombre ; mais il se prépare , en persistant dans la voie où il est entré , un amer repentir. Avant long -temps l'engouement superficiel qu'il aura excité s'éteindra; ses amis deviendront moins ardens à lé soutenir, il se survivra.

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