CHAPITRE X
L'Ecole romaioe.
Uécole romaine n'est pas morte. On avait annoncé partout son décès et ses funérailles; la nouvelle est controuvée, et l'Institut peut la démentir lestement. MM. Lethière, Debay et Orsel^ sont là pour constater Texistence des bonnes doctrines qu'on croyait abandonnées sans retour. Ce n'est pas nous à coup sûr qu'on accusera de mettre sur la même ligne FirgirUcy Lucrèce et Moïse; nous savons toute la distance qui sépare ces trois compositions, toutes les différences qui distinguent ces derniers et fidèles disciples de la peinture sculpturale de feu David.
M. Lethière doit mourir dans l'impénitence finale : il faut absolument désespérer de son salut, il ne se convertira pas ; ni paroles ni silence n'agiront sur sa conscient''
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obstinée et invulnérable. Aux paroles il répondra par le mépris, au silence par le dédain. Il saura bien, en se déclarant à luimême qu'il est satisfait de son œuvre, protester contre l'injustice du public, contre la jalousie de ses contemporains.
M. Debay, encore ivre des succès de l'Académie, encouragé à Paris, choyé à Rome, solennellement félicité par l'Institut, complimenté par ses camarades, que son exemple et ses succès ont piqué d'émulation , se confie paresseusement dans sa gloire, et croit complaisamment à sa durée inaltérable. A la bonne heure. Avec la prodigieuse facilité dont il a déjà donné tantde preuves, il pourra sans peine couvrir encore plusieurs trentaines de toiles comme celle que nous avons cette année. Malgré les rudes coups portés à Tite-Live par la critique allemande, il trouvera sans peine dans l'histoire romaine de quoi nourrir sa verve et son imagination ; et pour peu qu^on l'en prie, je le crois capable de composer à lui seul une riche galerie.
Quant a M. Orsel , il y aurait certainement de l'injustice à le traiter sur le même pied
que MM. Leihière et Debay. Evidemment, chez lui, il y a progression, progression constante; il a profilé avec une louable patience des récentes découvertes de l'érudition moderne; il n'a rien répudié de toutes les révélations que Texpédition française et les voyages postérieurs entrepris par les savans de toute nation ont successivement accumulées au profit de Fhistoire et de la philologie. Il a sérieusement étudié les costumes et les monumens égyptiens. On voit bien que le musée Charles X lui est familier; mais ce qui lui manque, ce que le séjour des galeries, ce que la vue habituelle et l'étude laborieuse des papyrus et des sphinx ne sauraient donner, quoi qu'on fasse et qu'on veuille, c'est la poésie de son sujet. Je vois bien, en effet, sur la toile de M. Orsel, des vêtemens égyptiens, des caractères hiéroglyphiques, des murs de granit; mais les tètes qui vivent au milieu de tout cela, reproduisent et rappellent le type grec et rien de plus. Déshabillez tous ces acteurs, et au lieu de Pharaon et de Moïse, vous aurez à votre giré Alexandre ou Alcibiade.
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C'est que M. Orsel ne pouvait pas désapprendre les habitudes de toute sa vie; c'est que les querelles de MM. Young et Champollion ne peuvent changer la direction primitive de ses études; c'est que sa manière exclusive de concevoir la beauté ne saurait s'agrandir et s'assouplir au gré de Vérudition et de sa volonté.
Et ainsi, sauf le titre du Livret, sauf les costumes y d'ailleurs très fidèlement exécutés , son Moïse n'est ni plus ni moins biblique, ni plus ni moins égyptien que tant d'autres compositions qui, tous les ans, s'entassentpar centaines dans les magasins de l'État, et qui vont ensuite peupler les églises des départemens.
Il y a d'ailleurs , dans le tableau de M. Orsel, un talent très réel ; mais c'est un talent gaspillé, un talent incomplet, une œuvre fausse, artificielle , dénuée de poésie et de vérité.
Donc l'école romaine n'est pas morte, et nous venons de constater son existence.
Combien d'années lui reste-t-il encore? Je ne crois pas que les calculs les plus complaisans puissent trouver un chiffre bien élevé ; mais cependant il ne faut pas désespérer de
voir reparaître les derniers champions au prochain Salon. QvCil nous suffise aujourd'hui d'enregistrer comme souvenir que la Lucrèce de M. Debay est absolument nulle , que la Firginie de M. Lethière, très inférieure à son Brûlas y douée à profusion de plusieurs types de laideur, d'une couleur fausse , n'ajoutera rien au nom de l'auteur, que toute la composition consiste dans un entrelacement inextricable de bras et de mains , d'ailleurs exécutés dans un principe tout-à-fait sculptural, que le sujet tel que le peintre l'a traité n'est guère plus romain que la tragédie de Knowles que nous avons vue récemment à Paris.
Que si l'on essaie de rechercher pourquoi la viabilité de l'école romaine est si gravement compromise, on s'aperçoit bien vite que ce fait, si grave et si triste pour les élèves des deux académies de Paris et de Rome, ne tient pas seulement à l'invasion des nouvelles doctrines, mais bien aussi à nos mœurs politiques, à l'établissement définitif du principe démocratique.
Les Romains de David étaient possibles et
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intelligibles au milieu de la gloire du consulat , de la pompe de Tempire. La vie parlementaire des deux restaurations , les luttes dialectiques de tous les jours, le désahusement de toutes les illusions, la ruine de toutes les majestés, l'ébranlement de toutes les croyances, devaient amener et ont amené la perte de la peinture romaine. Le succès des Satines et des Horace s reposait sur une foi puérile, sur un respect ridicule pour les études de collège. Les travaux de la critique allemande et française ont remis le peuple souverain à sa vraie taille. Aujourd'hui que nous les avons mesurés , nous les voulons bien tels que Shakspeare nous les a montrés dans Jules César et Coriolan; mais autrement nous n'en voulons plus. De chair et d'os, parlant, agissant comme nous, animés de nos passions, ignobles et salis par les mêmes vices , rongés par les mêmes désifs , d'or et de boue , à la bonne heure ; mais ciselés en marbre, posés pour le spectacle, groupés en masses régulières et symétriques comme les bas-reliefs d'un tombeau , la chose est aujourd'hui impossible.