CHAPITRE XI
MM. Hb0sE| Court et E. Deveria.
M. Hesse, ancien pensionnaire de l'école de Rome, à qui le ministre de riniérieur a récemment confié Texécution du Mirabeau pour la nouvelle chambre des Députés , nous a donné cette année', comme échantillon de son savoir faire/ un tableau de petite dimension, Françoise de Rimini. A ce qu'il parait, il réserve ses forces pour son grand œuvre, et il ne fait que peloter en attendant partie. Nous ne le chicanerons pas sur le choix ni lé développemsnt de son sujet. Plusieurs compositions délicieuses des écoles italienne et espagnole sont exécutées dans les mêmes proportions, et ainsi l'espace ne lui a pas manqué; mais il nous a été absolument impossible de saisir le mérite de cette pein-
lure, et si ce inérite existe, il y a probablement des procédés particuliers pour le découvrir. Sur ce chapitre, nous renvoyons les curieux aux juges et aux maîtres de M. Hesse. Ça toujours été, à ce qu'on dit, un élève studieux et docile. 11 n'a jamais, par une ardeur inconsidérée, par une verve tumultueuse, brisé le moule dans lequel les deux académies ont voulu et veulent encore que toute œuvre soit jetée ; mais jusqu'à nouvel ordre nous plaindrons très sincèrement le poète Florentin d'être tombé aux mains d'un pareil interprète. Pauvre poète, à quoi lui a servi d'être l'Homère des temps modernes, de résumer dans une satire immense et variée tous les crimes et toute l'histoire de son siècle? C'était bien la peine, vraiment, pour venir expier sa gloire et son génie sur la toile de M. Hesse. Or, Dante est là en personne, enveloppé d'un manteau rouge, Virgile est bleu; pour Françoise et son amant, c'est autre chose, et la royale munificence du peintre les a faits gris tous les deux. Ces quatre personnages qui composent le drame sont jetés au milieu d'une
SALON DE 1831. igS
vapeur indéfipissable. Si le peintre a prétendu donner à son œuvre un caractère mvstérieux, à la bonne heure, mais tant pis, car Pépisode de la divine comédie ne la comportait guère. Après le récit de Francesca, Dante s^évanouit et se détache des bras de son guide. Que M. Hesse aille revoir aii Luxembourg le Dante d'Eugène Delacroix , et qu'il apprenne à comprendre et à traduire le poète Florentin.
M. Court, connu par plusieurs succès honorables, lauréat de l'Académie, a qui nous devons une magnifique étude de Déluge^ très supérieure comme anatomieetcomme dessin au Déluge de Girodet qui obtint le prix décennal, à qui M. Gros n'a pu pardonner encore cette première œuvre, osée et presque vraie, qui, en souvenir de son Hippolyte rose et violet, a fait ensuite, pour se réconcilier avec son maître, une Erigone bleue et violette; M. Court, qui nous a envoyé de Rome la Mort de César y et qui a concouru récemment pour les trois tableaux de la chambre, n'a donné au Salon de cette année qu'une demi-douzaine de portraits. Il a eu
tort selon nous. Car la nature^ de son talent^ 1res réel d'ailleurs, ne l'appelle pas à ces sortes de travaux; et puisqu'il avait, dans son Boissy dAnglas^ recommencé ^^Mort de César y a laquelle il parait tenir beaucoup , pour Dieu, que n'envoyait - il soti Bçissy (TAnglas? Ses portraits ne valent rien. L'exécution en est sèche et dure , la coùleUr faussa et monotone. Le dernier portrait de femme qu'il a mis au Salon, est peut-être le plus désespérant de tous. Le type de la tête est gracieux et grave. Mais de bonne foi y a-til une femme sensée qui voulût consentir à se voir ainsi sculpter en bois? C'est précisément parce qu'on devine, sous ce portrait si malheui^eux, une admirable figure, qu'on regrette la transformation que le peintre lui a fait subir. Les cheveux surtout sont inconcevables, et ressemblent volontiers à des sangsues. Les mains et les accessoires ne sont guère plus excusables, et révèlent d'une façon décisive une complète incapacité pour le portrait. Que M. Court se résigne » qu'il s'en tienne au Déloge et à la Mort de César y ou qu'il essaie de traiter des sujets du même
genre. PuisquUl sait peindre le nu, qu'il le peigne. Mais qu'il ne s'abuse pas sur le succès de ses trois esquisses. Le public en ces sortes de questions est rarement bon juge, il va volontiers au plus pressé ; il se connaît en peinture comme un ivrogneen vin, comme un libertin en beauté. Le caractère uniformément mélodramatique de ses trois compositions a dû séduire et a séduit les curieux , il n'en pouvait être autrement.
M. £. Devéria, qui a débuté dans la carrière d'une façon si éclatante et si heureuse, n'obtient pas au Salon de cette atinée le même succès qu'en 1827, et aussi, il faut l'avouer, • les tableaux qu'il a envoyés n'ont pas lé même mérite que la Saissance d Henri JF* Malgré les critiques et les récriminations, c'était une belle et simple composition ; et bien que le souvenir et l'imitation de Paul Yéronèse sautent aux yeux, encore est-il vrai que pour imiter de cette sorte , il faut un talent sin^ gulièrement souple et varié. La Mort de JeannedArCy une Scène de la Fronde^ un Bal chez le duc d^ Orléans, louables sous plusieurs rapports , méritent cependant des critiques
très sévères. La Jeanne manque diction et de gravité ; la Pacelle est jolie et n'est pas belle ; c'est une sainte déjà déjà canonisée, ce n'est pas une jeune fille qui meurt , et qui mêle à ses derniers vœux , à sa pieuse résignation , des larmes amères, qui regrette la vie en montant au ciel. L'héroïne , telle que le peintre l'a conçue 9 n'a ni la poétique sublimité de l'Iphigénie française , ni la naïve vérité de l'Iphigénie d'Euripide. Plusieurs morceaux de cette toile, entre autres les évêques de droite , sont admirablement traités , le talent de l'auteur s'y retrouve tout entier. Le Ba/ei une Scène de la Fronde papillottent aux yeux, et ne sont pas rendus avec assez de conscience. La couleur en est généralement harmonieuse et vraie ; mais, outre les défauts de la composition et du drame proprement dit, le dessin n'a pas toute la sévérité convenable. M. E. Devéria achève en ce moment au Louvre, un plafond emprunté au siècle de Louis XIV, et ceux qui ont été admis à le voir assurent que cette nouvelle composition ne le cède en rien à la Naàsance d* Henri IF. Nous verrons bien.
Nous avons revu avec plaisir l'esquisse du Serment du 9 août. D'un consentement unanime, les artistes et les critiques avaient placé celle de M. £. Devéria au dessus de toutes les autres; mais on lui a fait la même justice qu'à MM, Chenavard et Delacroix.
Et à ce propos, nous ne pouvons nous défendre de blâmer sévèrement l'autorité, qui, sous une apparence de générosité impartiale, et en se dépouillant de toute responsabilité , livre ainsi pieds et poings liés, la jeune peinture aux maîtres émérites qu'elle a reniés depuis long-temps.
Qu'arrive-t-il, en effet? c'est que la génération nouvelle qui s'élève et qui grandit, composée surtout de talens individuels et distincts, libre, allant où elle veut, suivant avec complaisance se» moindres caprices, ne saurait faire cause commune et se coaliser, comme l'Institut actuel et l'Institut futur.
Car on le sait, le prix de Rome est un marchepied indispensable, mais sûr pour arriver a l'Institut.
Je sais qu'on m'objectera que Gros a obtenu la plupart de ses travaux au concours;
tioo SALON DE 1831.
mais de son temps il n^ avait qu'une école, et il était le premier de ses camarades. lilais supposez un instant qu'il eût soutenu avec les élèves de Boucher la même lutte que Delacroix soutient aujourdliui contre les eaudataires de David , et dites si nous aurions les batailles du consulat et de l'empire.
Or, le Mirabeau de M. Chenavard, le Boissy dAnglas de Delacroix, le Serment d'E. Deveria , promettaient à la France d'admirables compositions; mais ils avaient affaire à une armée de lauréats dès long-temps aguerrie , à une phalange sacrée, inentama^le, indestructible. MM. Coutan, Hesse et Vinchon, qu'aucune œuvre passable ne recommande k l'indulgence de la critique, vont donner d'ici à trois ou quatre ans, trois compositions décrépites etchétives, irréprochables sous tous les rapports, mais détestables , mais nulles, mais honteuses pour l'école qui les produit , honteuses pour l'autorité qui les accepte et qui les demande.
Il reste encore deux tableaux à donner.
Que le ministre, aujourd'hui qu'il est temps encore, se hâte de réparer une première
faute; qu'il désigae lui-même, fût-ce au hasard , ou d'après une popularité établie , les peintres à qui ces travaux devront être confiés. La loterie ou le doigt mouillé vaudraient mieux cent fois que les jurys tels qu'il les compose. Le talent vrai, le talent indépendant, placé en dehors des intrigues et des coteries, aurait des chances plus nombreuses et plus réelles.
Que si, contre notre attente, le ministre persistait dans la voie où il est entré , alors il faudrait prier hautement l'autorité de ne plus protéger les arts , il faudrait les abandonner à eux-mêmes, les livrer à la libre concurrence, et peut-être s^lors devrait-on adopter le soumissionnement cacheté, comme pour les fourrages et l'équipement de l'armée.
Il nous en coûte d'avoir à dire des paroles amères contre une administration pleine de bonne volonté sans doute, mais ignorante, mais paresseuse \ s'instruire, laissant tout faire pourvu qu'on ne la trouble pas et qu'on ne lui impose pas de nouvelles obligations.
Mais^ pour Dieu, puisqu'elle gouverne les
%o% SALON DB 1831.
arls, qu'elle s'informe de Tétat des arts; et puisqu'elle veut et prétend les encourager, qu'elle sache au moins ceux qui méritent ses encouragemens et ceux qui en sont indignes.
SALON DE 1851. !>o3