CHAPITRE XII
MM. H. Vbrnet, Leopold Robert et Ghampmartin.
Les nouveaux venus se pressent en toute hâte et rajeunissent heureusement le Salon.
C'est avec une joie sincère et vive que nous avons appris l'arrivée des nouveaux tableaux de MM. Horace Vernet, Leopold Robert et Champmartin ; et, bien que nous ayons déjà essayé de caractériser ailleurs le talent spécial et individuel de ces trois artistes, nous V reviendrons volontiers , et nous chercherons, en étudiant attentivement les œuvres nouvelles qu'ils nous ont envoyées, à pénétrer plus profondément dans la nature de leur vocation et de leur puissance.
Le directeur de l'Académie de Rome nous a donné un portrait et deux paysages. Ces trois tentatives sont, à ce qu'il semble, ab-
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^ solument neuves pour le sujet et la manière ;
elles s'éloignent de plus en plus de ses premières et ingénieuses improvisations; c'est une abjuration officielle, une complète abnégation de sa première et populaire renommée; c'est une ambition sérieuse et grave qui prend la place des caprices et des fantaisies de tous les jours. Horace Yernet est las des succès de salon et d'album : il veut en finir décidément avec son génie de boutade; il prétend à de plus hautes destinées; il veut peupler les galeries, et graver son nom dans la mémoire publique à côté des grands maîtres italiens et flamands. En est-il temps encore, et pourra-t-il, même en lui supposant la plus courageuse et la plus énergique persévérance, désapprendre le souvenir de ses premiers succès, oublier le facile moyen de les conquérir, et recommencer sur nouveaux frais une réputation incertaine et pénible ?
le temps des études sérieuses n'est-il pas évanoui pour lui? On cite , je le sais, un sage de Rome l'antique, qui à soixante ans se mit aux lettres grecques. A son âge, arrivé aux deux tiers de la vie , et après avoir joyeuse-
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ment dépensé vingt années au milieu du perpétuel éblouissement des éloges et de Tadmiration, après avoir régné si long temps, de roi se fera-t-il sujet, voudra- t-il jouer son passé contre un avenir douteux , et pourrat-il se mettre à la peinture? Il n'appartient qu'au temps et à Texpérience de décider de pareilles questions ; mais pour nous, s'il nous est permis de hasarder une prophétie, nous croyons que M. Horace Vernet ferait mieux de s'en tenir à sa première manière; et, de bonne foi , nous donnerions volontiers tout le Jules II et tout le Philippe- Auguste pour Montmirail et le Chien du Régiment. Est-ce à dire pour cela que nous admirons ces deux derniers tableaux? assurément non; mais cependant, et après tout, c'est une agréable peinture. La nouvelle peinture de M. Horace Vernet est-elle pire et plus pauvre? Loin de là ; le progrès est même évident et réel , mais il ne suffit pas aux prétentions de l'auteur. Il lui arrive ce qui arrivera nécessairement au plus populaire de nos poètes, à Béranger, s'il dédaigne le Dieu des Bonnes gens, et s'il veut jouer au drame et à l'épopée, comme ses amis
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en répandent le bruit. Si longue que sqit la yie, ce n'est qu'à grand'peine qu'on peut réaliser une idée , et encore le temps et les forces manquent-ils bien souvent pour la suivre sous toutes ses formes, pour épuiser toutes ses métamorphoses et pour en exprimer les dernières conséquences. Henri Monnier a su traduire sur la scène les charges qu'il avait dessinées à la plume. C'est un grand bonheur et rare. Il y avait cent contre un à parier qu'il échouerait , et que son masque serait inhabile à reproduira les créations lithographiques qu'il avait semées à profusion. Le premier historien politique de nos jours, le premier orateur de notre tribune , Tbiers et Chateaubriand , ont perdu au pouvoir leurs paroles et presque leurs idées.
Que si nous appliquons à M. Horace Vernet ces graves exemples, nous lui conseillerons de continuer ses batailles et ses scènes familières, d'inventer comme par le passé, dans la coulisse-d'un champ de bataille, d'ingénieux et touchaos épisodes, de résumer tout son talent éiégiaque et militaire dans le Pont (tArcolc ou dans le Cheval da trompette;
mais les salles du Conseil d'état, les plafonds du Louvre, quMl se garde d'y toucher; qu'il les abandonne à la génération nouvelle, qui s'est fortifiée solitairement par de pénibles études; qui, avant de s'essayer dans une lutte publique, s'est long-temps exercée à toutes les difficultés de son art. Croyez-vous que Mm« Malibran eût abordé le rôle de Ninetta ou de Tancrediy si dès long-temps à l'avance elle n'avait assoupli son gosier à toutes les ruses et à toutes les ressources du chant, par des gammes nombreuses et variées? Et ainsi les deux paysages italiens de M. Horace Vernet, faits d'après nature, nous n'en doutons pas, révèlent, il est vrai, un désir sincère d'arriver à la réalité ; mais de la volonté à la puissance le pas est immense , incalculable , et ce pas , M. Horace Vernet ne Ta pas fait.
Habitué qu'il était depuis long-temps à jeter sur la toile les premières couleurs que lui donnait sa palette, à les mêler au gré de sa fantaisie , sans souci de lutter avec le modèle qu'il n'avait pas sous les yeux, toujours sûr de son fait, toujours habile et complet à sa manière , parce que rien n'était là pour dé-
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mentir les assertions de son pinceau, tqu^ jours un et rapide, parce quUl travaillait d'après une idée préconçue et convenue, parce qu'il. lisait clairement dans son cerveau sa vérité à lui , médiocrement vraie ; dès qu'il a voulu toucher à la nature, rivaliser avec elle, il est tombé en d'inévitables et perpétuelles contradictions; il a voulu étudier minutieusement les feuilles d'un arbre ou la plume d'un oiseau , comme auraient pu faire MM. Huet et Chazal du Jardin du Roi, pour se donner des airs de conscience etd'exacti-^ tude; mais de ces feuilles, il n'a pas su faire une branche, il n'a pas su les assembler ni les relier autour d'un tronc. Il copie un caillou, un tertre, une motte de mousse ou de gazon, mais il a faU un terrain plat et mou ; il a saisi au passage une nuée capricieuse et mobile, mais son ciel manque de profondeur et de légèreté. On voit très positivement qu'il ne sait pas son métier, parce qu'il commence un métier absolument nouveau. Il y a certainement dans cette peinture incomplète une dépense de bonne volonté très supérieure à celle qu'on pouvait remarquer
dans les premiers ouvrages de l'auteur; mais ici, comme l'artiste a voulu d'un seul coup faire son œuvre et son étude, comme il a voulu mener de front la répétition et la représentation de sa pensée , il a échoué , et il n'en pouvait être autrement. C'est tout à la fois mieux et pire qu'auparavant. Il s'est donné plus de peine et il n'a pas réussi ; il y a six ans il arrivait d'emblée et à moindres frais, aujourd'hui il est resté en chemin, et je le crois sans peine. Il avait à frayer la route qu'il voulait suivre ; il entendait a merveille, dans son système, le Hussard et le Cuirassier; non pas, il est vrai , à la manière de Géricault et de Cbarlet. Il n^avait ni l'énergie du premier, ni le naturel du second; mais k défaut de ces deux rares qualités, il possédait une singulière aisance d'attitude, une souplesse prodigieuse d'exécution ; il y avait, qu'on me passe l'expression , une éton* nante harmonie de notes mates, étouffées, incomplètes, goiais hardiment attaquées; mal soutenues il est vrai, mais bien posées, bien à leur place , faisant bien suite l'une à l'autre. C'était à tout prendre un agréable instrument
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dèsqu'on en avait pris son parti. On regrettait il est vrai les sons graves et aigus, le son n'avait ni volume ni portée, mais on n'était blessé par aucupe note criarde, le clavier était d'accord.
Ces précédentes observations s'appliquent avec une égale rigueur au portrait d'une jeune fille placé entre les deux paysages que nous venons d'étudier. Ici , comme dans ces deux tableaux , on saisit la même lutte maladroite et gauche avec une nature qui n'est pas familière à l'auteur. Le masque, les épaules, la poitrine et les mains sont étudiés, mais comment le sont-ils? Le cou a littéralemenl l'air de s'enfoncer dans le ciel. Fautil attribuer cet effet malheureux à l'absence du vernis ? Je ne le crois pas ; c'est tout simplement parce que l'auteur a cerné les lignes du cou en voulant leur donner de la précision. Le masque est plat, dépourvu de mobilité et de vie ; le type de la figure est riche et fin; l'expression est grave, élevée, mais le dessin et la couleur du tableau ont presque réussi à étouffer ces deux hautes qualités. La main gauche , la seule qu'on voie ,
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car la droite est cachée , est molle et pâteuse ; les veines semées sur le dos de la main sont confuses et indécises, les cheveux seuls et la robe sont habilement traités ; mais cependant sous la robe même, dont les plis sont ingénieusement touchés, dont les reflets jouent à Tœil avec un rare bonheur, on ne sent pas le modelé d'une personne humaine ; c'est une étoffe vraie, mais appliquée sur une surface plate. Je ne parle pas du fond et des accessoires, qui rappellent et méritent les mêmes critiques que les deux paysages. Il est visible que M. Horace Yernet a voulu , dans son portrait, lutter avec M. Ingres, dessiner comme lui, aussi serré, aussi sévère, et de plus, ajouter à ce mérite si difticile une couleur éclatante et simple. Ni le dessin ni la couleur ne nous paraissent justifier cette tentative.
J'aime mieux le nouveau tableau de Léopold Robert, une Scène de fanérailles rth mainesj que ses Moissonneurs. Je ne prétends pas dire que l'effet en soit ayssi saisissant, aussi soudain, aussi harmonieux ; mais à défaut de soudaineté , il a ce qui vaut mieux à mon avis, de la profondeur, et k mesure qu'on
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le regarde plus attentiyementy oo sympathise de plus en plus avec la pensée de l'artiste; et puis , il faut le dire, dût-on traiter notre parôle de paradoxe et de folie, dût-on nous accuser de viser au monopole de la singularité, Texécution pittoresque des Funérailles est très supérieure à celle des Moissonnears. Les détails vivans et les accessoires sont traités avec une souplesse qu'on chercherait vainement dans la grande composition du même auteur. Les attitudes des diflerens acteurs sont moins cherchées , à ce qu'il semble, et plus heureusement trouvées. Les pénitens du fond sont d'un admirable effet.
Toute la scène est empreinte d'une tristesse grave et naturelle. La femme de gauche est d'une belle expression ; peut-être la joue droite est-elle mal à propos glacée de blanc ; c'est la seule trace de mélodrame que j'ai remarquée dans ce drame simple et naïf. Ici , en effet, rien d'officiel et d'arrangé. Des hommes et des femmes qui pleurent! voilà tout; mais le style de Léopold Robert a su élever leur douleur jusqu'à la plus haute poésie. Je ne sais pas au juste si la mère,
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placée sur le chariot dans les Moissonneurs, représente symboliquement ou autrement la vierge Marie, comme Tont affirmé quelques admirateurs du peintre. Ce que je sais ou du moins ce que je sens , c'est que les difTérens acteurs du drame sont posés avec une grâce et une majesté artificielle , c'est que la nature joyeuse , épanouie , n'est pas ainsi faite.
Que si l'on nous demande comment il arrive que l'admiration publique s'empresse autour des Moissonneurs, et passe dédaigneuse et négligente prés des Funérailles de Léopold, je répondrai qu'il n'y a rien là d'étonnant, rien qui doive surprendre. C'est précisément parce que les Funérailles sont d'une plus haute poésie, d'une exécution plus fine que les Moissonneurs, qu'elles sont moins saisissables, moins faciles à comprendre; c'est une beauté plus belle pour d'autres yeux , une vérité plus vraie destinée à d'au* très intelligences, et nous n'entendons pas faire le procès au goût public; nous approuvons et nous partageons sa première admiration; mais en l'appelant k partager la n6tre,
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nous n'espérons pas qu'il se hàle d'obéir.
Un autre tableau de Léopold, le Désespoir dune jeune femme qui voit périr sa famille dans une barque , est d'une belle intention , mais d'une exécution inacceptable. Le geste des bras est beau, mais les bras sont détestables; le dessin et la couleur des flots ne sauraient se concevoir. Je suis encore à comprendre que l'auteur ait envoyé au Salon un pareil tableau ; il se devait à lui-mâme , il devait au public de ne pas gâter son premier succès par de pareilles négligences. Je ne sache qu'une seule classe de gens qui puissent se réjouir de cette méprise, la pire de toutes, les envieux. Le dédommagement, s'il existe, ne les servira guère; mais il peut nuire à Léopold, et nous le plaignons sincèrement. Si après les œuvres qu'il nous a données on pouvait encore douter de son talent, ce tableau seul sufGrait à ébranler les croyances les mieux affermies.
Une Tète d'enfant , par M. Champmartin, vaut mieux , à notre avis, que tous les portraits qu'il a envoyés au Salon de cette année* La peinture en est plus simple , plus naïve et
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plus franche que dans M"^ de Mirbel et M.
Mennéchety les deux meilleurs de ceux que nous connaissons. Cest l'ancienne manière que nous lui connaissions, celle de Hussein Pacha j des Janissaire^^xx Massacre des Innocens. C'est la même façon hardie de prendre la nature sur le fait et de la rendre telle qu'on la voit, sans se soucier de Vadoniser ou de l'allégir. Le masque est charmant et d'une exquise finesse ; le ton est d'une transparence délicieuse; les cheveux sont touchés avec un grand bonheur, et faits de rien , ce qui est le plus difficile et le plus rare ; la robe n'a que l'importance relative qui lui appartient. Peut-être la ligne extérieure des épaules manque-t-elle de solidité et n'est-elle pas assez arrêtée , mais l'impression générale de ce tableau est celle du contentement et de l'admiration. C'est une œuvre belle et vraie, simple et fine, d'un bon dessin et d'une bonne couleur. Je donnerais pour cette seule tête tel nombre qu'on voudra de celles que M. Horace Yernet pourra jamais faire, et je m'assure qu'entre les mains de M. Champmartin, le modèle qu'Horace nous a gâté eût
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été comparable au portrait de i/r^. Peel, Tun des meilleurs de la g^alerie de Thomas Lawrence. Ce premier retour vers le passé nous fait espérer que M. Champmartin n^a pas complètement renuibé à suivre ses premiers goûts, à réaliser sa première vocation. Il continuera de faire de bons et solides portraits comme le dernier dont nous parlons ; mais ce travail ne sera qu'un délassement , une distraction profitable à des travaux plus importans et plus graves. Une fois décidé à ne plus adoniser, à ne plus passer ses figures, il ne pourra pas s'en tenir aux portraits; force lui sera , avec l'exécution puissante que nous lui connaissons et qu'il a retrouvée, d'agrandir le champ de sa pensée. Dans un an nous saurons qu'en penser.
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