CHAPITRE Xm
MM. Edouard Bertin, Jadin et Aligmt.
MM. Edouard Berlin, Jadin et Âligny représentent trois systèmes de peinture très distincts. De ces trois systèmes , le plus arrêté, le plus résolu, le plus complet, à ce qu'il semble , c'est celui de M. Edouard Berlin : c'est surtout dans son paysage pris aux environs de Fontainebleau , qu'on peut étudier et suivre ses idées sur la représentation de la nature extérieure ; les lignes de ce tableau sont d'une belle ordonnance, la couleur, quoique peu séduisante au premier abord, est cependant généralement vraie.
J'ai entendu dire que celle composition rappelait Salvalor; je n'en crois rien, ou du moins si l'analogie existe , j'avoue humblement qu'elle n'est pas saisissable pour moi.
Ici, en effet, comme chez l'illustre auteur
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des Satyres^ des Brigands et du Prométhée, je vois bien une prédilection assez exclusive pour les sites âpres et sauvages, mais là s^arréte la ressemblance. Quant à l'exécution pittoresque proprement dite, elle diffère dans les deux peintres d'une façon décisive et lointaine. Les toiles de Salvator, malgré l'importance volontaire et constante des premiers plans, ont une profondeur habituelle qui manque absolument à M. Edouard Bertin. Ce jeune artiste, qui paraît prendre son œuvre au sérieux, cerne et restreint l'horizon de toutes ses compositions de façon à forcer les yeux de s'arrêter sur les premières lignes sans essayer d'aller plus loin ; ce premier inconvénient, si c'en est un, et je le crois, mériterait à peine d'être remarqué si l'auteur en tirait bon parti, et si, une fols décidé à résumer, à concentrer la scène qu'il a conçue dans un étroit espace, il parvenait à rendre les différens élémens de son ouvrage avec une solidité suffisante ; mais il n'en est rien ; les terrains, la végétation , les rochers, les acteurs humains , sont traités avec mollesse; les vallées ne creusent pas : avec la
meilleure volonté , on ne pourrait pas y descendre. A regarder attentivement les différentes parties de la toile , on croirait que les choses et les personnes manquent d^épaisseur. Le système de M. Edouard Bertin, très acceptable d'ailleurs une fois qu^on l'a examiné et compris , ne me paraît pas ici complètement réalisé; je vois bien et clairement ce qu'il a voulu, mais je m'aperçois aussi que les moyens lui ont manqué pour accomplir jusqu'au bout sa volonté. Dans sa pensée , la reproduction détaillée d'une nature en apparence pauvre et sèche pouvait acquérir, par le travail de la peinture , une importance et une richesse très élevée : k la bonne heure, et je suis volontiers de son avis; mais pour que cette vérité si vraie en théorie ne fût pas démentie par la pratique , il eût ftiUu modeler toutes choses d'une façon consciencieuse et serrée, ne laisser échapper aucun moyen, si minutieux qu'il soit, de reproduire ce qu'on voit; à ces conditions seulement, M. Edouard Bertin aurait eu raison pour les yeux comme il a raison pour l'esprit. Quant à la partie poétique proprement dite de son
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paysage, je ne veux pas la contester, quoiqu'elle soit d'ailleurs peu saisissable; mais, je le répète, l'obscurité de rintention et de l'efTet tient évidemment à l'imperfection du style ; or, il m'est pleinement démontré que la toile de M. Bertin est plutôt un effort qu'une œuvre achevée. Quand de nouvelles et laborieuses études auront complètement dégagé ce qu'il cherche encore sans avoir pu l'atteindre jusqu'ici, il sera temps de juger définitivement et avec des données complètes la question qu'il aura posée et résolue; aujourd'hui nous nous bornerons à louer l'attention scrupuleuse et grave qui paraît avoir présidé au paysage de M. Edouard Bertin ; nous le féliciterons sincèrement de ne rien répudier, et de croire et d'essayer de montrer que toute chose a sa poésie et sa beauté; qu'il n'y a peut-être de laid , dans la véritable acception du mot, que ce que l'on ne comprend pas ; mais si l'on nous demande ce que nous pensons de sa manière d'envisager la nature , nous répondrons qu'elle rappelle et reproduit à certains égards la manière de quelques poètes anglais, et en particulier de
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George Crabbe. tHhez tous les deux, en effet , c'est le même et sérieux amour de la nature réelle, la même et sérieuse attention à montrer les choses telles qu'elles sont. Le peintre comme le poète n'a guère souci d'arranger ce qu'il voit» il lui suffit de l'avoir vu et bien vu pour essayer de le traduire ; peu lui importe d'ailleurs que des yeux bourgeois ou blasés, habitués aux spectacles factices des livres ou des galeries, se contentent tout d'abord de l'œuvre qu'il leur présente; il a foi dans la force et le charme de la vérité, il croit et il espère qu'elle saura bien se faire comprendre, et tant pis pour ceux qui ne se donneront pas la peine de l'étudier et de pénétrer jusqu'au fond les mystères qu'elle recèle. De ces esprits insoucians et frivoles, la peinture et la poésie n'ont que faire et n'ont rien à leur enseigner.
Et ainsi, dans M. Edouard Bertin et dans George Crabbe , l'art n'est qu'en germe , et selon la nature stérile ou féconde des intelligences qu'il rencontre, il se développe et grandit, ou s'arrête et dépérit, se réduit à rien comme s'il n'avait jamais été; comme
on voit, ce n'est pas la manière de Salvator et de Byron. L^auteur de Pramethée et l'auteur de Dan Juan mènent leur pensée à bout , et donnent leur poésie toute faite, complète et armée de toutes pièces. Il n'en va pas ainsi de George Crabbe et de M. Edouard Bertin:
tous deux , en effet, préparent la poésie plutôt qu'ils ne la font; ils nous livrent la matière poétique et nous laissent le soin de la mettre en œuvre. C'est une façon toute spéciale d'entendre l'art; mais cette façon d'ailleurs , quoique étroite et mesquine en apparence, peut acquérir cependant, par l'exécution, un prix très réel et très élevé* A coup sûr, je préfère le GicLowr et Parisina aux contes de Oabbe ; mais k tout prendre , les contes sont d'estimables ouvrages; et puis, il faut prendre les différens échantillons de l'intelligence. humaine pour ce qu'ils sont, et, à ce compte, le talent et le mérite de M. Edouard Bertin doivent être appréciés.
M. Jadin, honorablement connu depuis plusieurs années du public et des artistes par un talent spécial, celui de reproduire la na« ture morte avec une étonnante exactitude.
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a eavoyé tout récemment au Saloo un paysage assez important. Ce qui frappe d'abord dans cette composition, exécutée à peu près littéralement d'après nature, et où Timagination a très peu de part, c'est une admirable simplicité de lignes et de couleurs; l'impression générale de ce tableau est celle de la nature naïvement vue et naïvement traduite ; l'ensemble et les détaUs sont heureux, clairs, facilement saisissables. Les tons sont-ils suffisamment variés? je ne le crois pas. Ou je me trompe étrangement, ou voici comme a dû procéder M. Jadin. Par un beau jour d'été , par un soleil éclatant et lumineux , il aura vu et embrassé d'un coup d'œil le paysage qu'il nous a donné; puis, au lieu d'attendre et de regarder plus long-temps, au lieu de laisser à ses yeux le soin de parcourir successivement les difFérens accidens d'ombre et de lumière qu'il est impossible d'apercevoir d'abord, et qu'un regard même exercé ne saurait saisir et deviner du premier coup, il s'est mis à peindre sur le champ, et voilà pourquoi l'aspect de son paysage est réel et n'est pas vrai. Il a copié son modèle avec habileté*
Seloa toute probabilité , la ressemblance est frappante, mais superficielle. En effet, pour la reproduction de la nature extérieure ou vivante, il y a diverses manières de voir, de regarder, d'étudier. La vérité a plusieurs couches qu'on ne peut atteindre que successivement; la première et la plus prochaine, celle qui saisit d'abord, c'est la réalité , qu'il faut bien se garder de négliger ou d'omettre; mais au delà , un regard attentif et curieux aperçoit les détails caractéristiques qu'il n'avait pas devinés d'abord ; or c^est précisément dans ces détails que réside l'intime vérité , la vérité durable , celle de Lawrence et de Claude Lorrain.
Et puis, je crois que M. Jadin a eu tort de choisir une nature d'été : la plus belle et la plus riche, la plus éclatante et la plus variée, c'est à coup sûr celle de l'automne; alors le feuillage n'a plus cette jeunesse uniforme, cette fraîcheur monotone qui ravit d'abord, mais qui blase bien vite. Au milieu d'un paysage d'été , on est heureux du premier coup ; mais est-on heureux long-temps et peut-on l'être ? Ce n'est pas mon avis. On se lasse rapi-
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dément de voir toujours la même chose, et c'estce qui n'arrive jamais en automne; alors le peintre a sous les yeux le ton vert et vif des jeunes feuilles, le ton doré des feuilles qui vieillissent, le ton gris des feuilles qui vont tomber. Le vent, moins rare, agite légèrement les branches et permet à la lumière de varier capricieusement les aspects du paysage.
En dehors de ces considérations, et une fois le sujet accepté , nous aimons le paysage de M. Jadin. Les terrains du premier plan ne sont peut-être pas assez vivement accusés, la route qui traverse la toile ne fuit pas assez. Pour les arbres, Tauteur s'en est trop pris aux détails et pas assez aux masses. Ce procédé ôte à la composition un peu de la grandeur qui devrait lui appartenir ; les yeux sont plus occupés, mais l'ame est moins satisfaite , moins émue.
Quoi qu'il en soit^ M. Jadin nous paraît posséder tous les élémens d'une bonne et consciencieuse exécution; quand il aura plus sérieusement médité son art, pour peu qu'il ait de poésie en tête, il pourra produire de
beaux ouvrages. Jusqu'ici nous devons avouer qu'il n'a encore abordé que la portion élémentaire et mécanique du métier ; il sait faire convenablement un terrain ^ un arbre, les différens élémens de la nature extérieure ; mais il ne s'est pas encore inquiété de poétiser et d'agrandir ce qu'il voit, d'élever la réalité jusqu'au rang qu'elle doit prétendre entre les mains du peintre. En souvenir de ses premières études de nature morte, il a volontiers et malheureusement réduit la question à l'imitation pure et littérale, et il n'a pas vu que l'art tout entier n'est pas là. Ce qui suffisait à l'exacte représentation d'une perdrix ou d'un faisan, est loin assurément de suffire à la composition d'une scène , car le paysage le plus simple est et doit être , quoi qu'on fasse , une scène poétique d'un genre quelconque.
Parmi les paysages de M. Aligny, j'ai surtout distingué un Souvenir des bords du lac éCAlbano; c'est tout à la fois la plus simple et la meilleure des compositions qu'il a envoyées cette année. Une scène empruntée à l'histoire des Gaulois de M. Amédée Thierry,
nous a paru d'un effet purement mélodramatique. Cest un tableau ni plus ni moins pittoresque que les compositions bibliques de Martyn et Danby; mais M. Âligny ne possède ni l'imagination grandiose et gigantesque du premier, ni la magnifique ordonnance de lignes du second. Plusieurs dessins à la plume du même auteur, exécutés d'après nature , et dans d'asHez grandes dimensions , nous ont semblé simples et vrais ; mais toutefois on regrette que les principaux points de vue qu'ils représentent manquent de fuite et de profondeur. Il y a de la largeur et de la hardiesse dans le trait, un laissezaller très louable dans l'indication des terrains et des arbres ; c'est, à tout prendre, de belles et profitables études. Revenons au souvenir des bords du lac d'Albano : les masses sont harmonieuses et bien disposées ; l'œil embrasse rapidement et sans peine les différens élémens de la composition ; l'impression générale produite par ce tableau est celle d'une poésie calme , grave , réfléchie , variée , sans manière , assez semblable à l'épopée antique ; je ne parle pas des
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figures, qui ae valent absolument rien. Quant à la couleur du paysage proprement dite, que M. Aligny nous donne pour italienne, je ne saurais Taccepter; elle est plutôt laiteuse que vive ; je ne la crois possible sous aucun climat. Chose étonnante! au moins quand on ne cherche pas à s'éclairer par la réflexion , ce paysage rappelle à peine les études à la plume du même auteur; on ne saurait y retrouver la hardiesse et la franchise de ces esquisses. A quoi cela tient-il? probablement à ce que M. Aligny n'est pas né coloriste ; or, et quoiqu'il fasse, il pourra bien s'améliorer, s'amender, mais jamais se transformer, se renouveler complètement; il a le sentiment de la forme , des masses et des lignes , mais il il ne parait pas capable de saisir , de suivre
et de traduire avec vérité les accidens capricieux de la lumière et de l'ombre. Sa manière de peindre manque de vigueur; il paraît craindre la dureté, et il arrive à la mollesse; cependant c'est une heureuse et riche nature d'intelligence. Il conçoit et il imagine bien ; il échappe heureusement par l'élévation habituelle de ses idées à la trivia-
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lité mesquine et platemenl réelle de MM. Watelet, Berlin et Bidauld; il voit les choses largement et noblement : c'est un grand bonheur , un privilège rare. Pourquoi fautil que l'exécution , cette portion si importante de Tarti trahisse et serve si mal sa volonté? Mais, nous l'espérons, il fera prochainement une partie des progrès qu'il lui reste à faire, et nous aurons en lui un paysagiste habile. Je ne parle pas , et pour raison , des autres compositions de M. Aligny, qui sont de moindre importance , et qui ne permettent pas d'étudier aussi complètement la manière de l'auteur. Celles au contraire que nous avons mentionnées, résument assez bien les défauts et les qualités de son style.
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