‹ Salon de 1831Chapitre 18 sur 21 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

M. G R An ET. — Le Tombenu du général Foy. — Le

Gustave Wasa.

A notre avis, la plus belle et la plus parr faite de toutes les compositions que M. Granet a envoyées au Salon de cette année, c'est une Justice de paix en Italie. Dans ce tableau, en efFet, se trouvent résumés avec un rare bonheur toutes les précieuses qualités que nous connaissons depuis long- temps k ce maître, et en même temps tous les inconvéniens , très pardonnables sans doute , mais très réels cependant, qui servent de compensation à ces qualités, qui les expliquent, et qui, aux yeux d'une foule dédaigneuse et frivole, servent presque à les racheter.

Nous préférons cette composition à celles qui l'accompagnent cette année , pour plusieurs raisons ; d'abord parce que la compo-

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si.tioD est plus importante, d'un intérêt plus puissant; ensuite parce que Texécution, très semblable d'ailleurs aux habitudes connues de Tauteur, est cependant ici plus simple, moins ambitieuse de Teflet.

On le sait, et on Ta souvent répété k satiété, le talent de M. Granet consiste surtout dans la représentation naïve des ruines et des intérieurs. Nul ne connaît comme lui Tart de saisir et de reproduire la physionomie d'une église ou d'un cloître. Sous son pinceau ingénieux et simple , les pierres de tous les âges, les monumens de tous les siècles, reprennent le caractère qui leur appartient.

Ce talent précieux, aujourd'hui en possession d'une populaire célébrité, et qui depuis plusieurs années poursuit paisiblement, et en dehors de toutes les querelles d'écoles, la route solitaire et laborieuse qu'il s'est frayée, rappelle, quant au champ qu'il embrasse, et non quant h la manière, les œuvres de Ruysdael. M. Granet en effet, comme cet admirable paysagiste, a volontai.

rement circonscrit le cercle de ses travaux.

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Auysdael copiait avecamour une colline, un moulin. Ainsi fait M. Granet, et tous deux, il faut Tavouer, avec des moyens difTérens , mais avec une égale persévérance , produisent sur les yeux et sur l'esprit la même impression douce et calme, le même charme sérieux et recueilli. En présence des œuvres de ces deux maîtres, on éprouve le même plaisir. Mais ce plaisir, si simple qu'il soit , ou plutôt en raison même de sa simplicité, est tellement en dehors de nos habitudes de tous les jours , fait tellement violence au caractère superficiel et frivole de nos réflexions, s'éloigne tant des spectacles que nous avons sous les yeux, qu'il faut presque une abstraction scientifique pour arriver à le goûter. C'est au reste ce qui arrive aux airs nationaux de l'Espagne et de l'Ecosse.

Blasés que nous sommes par les symphonies allemandes et par les partitions dramatiques de l'Italie, ce n'est qu'à grand'peine que nous pouvons décider nos oreilles à se contenter de ces simples mélodies qui ont fait le charme et la joie de nos ancêtres.

A cela il n'y a rien à dire , et il faut bien

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se résigner. II faut s'appliquer par tous les soins imaginables , à conserver h son organisation sa pureté, sa délicatesse, son impressionnabilité primitive; il faut, autant qu'il est en nous , conserver à nos sens leur pre* mière finesse; par ce moyen, nous arriverons à varier, à renouveler nos jouissances.

Que s'il se trouvait que notre volonté fût impuissante k effacer le pli imprimé à notre caractère et à nos idées par toutes les recherches de notre civilisation, fiez -vous sûrement à la satiété même, pour atteindre ce but.

Voyez comme les réactions, même les plus lointaines et les plus difficiles, se préparent et s'accomplissent merveilleusement dans l'histoire de l'intelligence. Le roman historique , après avoir épuisé le génie d'un grand poète, après avoir retenti de nation en nation, après avoir trouvé en Russie, en Allemagne, en Italie, en France, d'infidèles échos, va ramener malgré nous le charme des récits plus simples, plus faciles à saisir, de ces histoires de cœur où le cadre n'est rien, où l'action, la fable proprement

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dite , loiu de multiplier les péripéties , loin de se compliquer d'épisodes sans nombre , et de rivaliser avec les contes arabes, se résume et se réduit au développement sérieux d'une passion unique , où tout Tintérét se concentre sur deux ou trois acteurs.

Et d'ailleurs, lors même qu'il s'agit d'organes plus grossiers, d'un usage moins élevé, ne voyons-nous pas les excès de tous genres, les abus les plus fantasques , pousser celui qui s'y est livré au régime ascétique.

Donc, il ne faut pas désespérer que les compositions naïves de M..Granet seront un jour comprises comme elles le méritent, et appréciées k leur vraie valeur.

Je sais qu'on peut lui reprocher de toucher durement ses figures , et de les pétrir de la même matière que ses murs et ses terrains. A la bonne heure, j'en conviens volontiers; mais il possède une si grande richesse, une si parfaite harmonie de tons, qu'on ne voudrait rien déranger à ce qu'il fait. Il semble que les figures ne soient pour lui que des points de repos destinés a délasser les yeux , à varier l'aspect d'un site ou d'un mo-

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numenl. DHmportance dramatique, de valeur individuelle, je ne crois pas qu'il veuille leur en attribuer aucune. Il professe et pratique une sorte de panthéisme pittoresque.

Les personnages qu'il place dans ses tableaux sont tellement reliés avec la nature inanimée, en font si bien partie, qu'ils n'ont pas, à proprement parler, d'existence distincte.

Et cela explique clairement pourquoi M. Granet les touche de même façon que le3 pierres ou les terrains. Une fois adopté le système qu'il s'est construit à son usage, je concevrais difficilement qu'il fît autre chose.

Toutefois, il est permis de croire que sa peinture , sans rien perdre de son originalité, gagnerait une variété singulière, s'il consentait k mettre dans son travail divers accens , à réserver pour l'homme une autre couleur que pour une église.

Mais tel qu'il est, c'est un grand artiste, dont l'avenir est assuré, en dehors de toute contestation, et dont le nom est dès k présent placé k côté des plus grands maîtres.

Nous devons regretter que M. David n'ait pas envoyé au Salon de cette année la statue

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du général Foy. Quant aux bas-reliefs sculptés en pierre sur les faces mêmes du tombeau j la chose n^était pas possible , et il faudra bien que notre curiosité se décide au pèlerinage.

Des convenances , que nous ne pouvons apprécier, se sont opposées, à ce qu'il parait, à ce que Fauteur nous montrât son œuvre ailleurs qu'au cimetière du Père-Lachaise.

Heureusement pour le public et pour les artistes, M. Leroux a gravé tout récemment la statue et les bas-reliefe de M. David.

Nous ne pouvons pas dire que ces gravures soient bonnes ds tout point; et, bien que nous n'ayons pas encore vu à loisir les originaux qui ont servi de modèle, nous pouvons affirmer à l'avance, et sans crainte d'être démentis , que le travail de M. Leroux ne donne pas des sculptures de David une idée complète.

Les travaux précédens de M. Leroux sont, il est vrai, très inférieurs h cette publication récente. Il a fait de grands progrès , et nous ne saurions trop louer, dans l'intérêt de l'art et de son avenir, la sobriété des moyens

qu'il a employés celle fois-ci. Mais il esl bien loin encore du magnifique camée gravé par Girardet. Son trait manque de souplesse et de fermeté. Les ombres portées sont molles et indécises. Quant à la répartition de la lumière, elle est quelquefois singulièrement découpée. Je sais bien qu'un bas-relief ne s'éclaire pas de même façon qu'une scène vivante et réelle, que les différens plans de la sculpture ne laissent pas librement circuler lejour parmi les diflerens personnages , comme on le voit dans la vie habituelle. Mais ce qui manque à la gravure de M. Leroux , d'ailleurs estimable à plusieurs égards, c'est un parti pris, une hardiesse décisive. C'est un effort qu'il faut encourager, mais ce n'est pas une œuvre qu'il faille absoudre de toute critique. C'est une voie nouvelle pour l'artiste, et il n'était guère possible que ses premiers pas y fussent plus assurés.

Venons à l'œuvre de M. David, considérée en elle-même ; nous savions depuis longtemps qu'il a mérilé , par la sévérité de son exécution, le premier ra^^parmi nos statuaires. Malgré les critiques nombreuses

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et méritées dont ses œuvres précédentes avaient été I^objet, son habileté ne faisait pas question. On avait pu blâmer la composition de son Racine; on avait pu regretter qu^il eut voulu faire de Fauteur d^Âthalie une statue antique; mais toutefois on ne pouvait contester la poétique élévation du visage, et la Gnesse avec laquelle Tartiste avait su rendre les principaux détails de son ouvrage. Une fois qu'on avait pris son parti sur Terreur de composition dans laquelle Tauteur était tombé, on se plaisait à reconnaître que personne aujourd'hui n'était capable de mieux traduire ce qu'il avait voulu. Cette fois-ci M. David pouvait prendre sa revanche d'une façon éclatante , et donner aux critiques un démenti décisif. Tout récemment Chantrey, à qui nous devons un buste de fValter Scott, venait d'achever une statue de Pitt , vêtue du costume moderne : nous ne l'avons pa^'s vue, à notre grand regret. On en parle comme d'un bon morceau ; on ajoute , il est vrai , que le sculpteur a jeté suB||^s épaules du ministre un manteau drapé. C'est un malheur.

Mais le busle de Chàteaabriand est' de beaucoup supérieur à celui de Walter Scott; M. David dépasse de beaucoup Chantrey.

On devait donc s'attendre qu'il accepterait la difficulté dans toute son étendue. Il n'en a rien fait. Chose étonnante! par un singulier caprice, par une bizarrerie difficile à concevoir, l'artiste, en même temps qu'il exécutait trois bas-reliefs avec le costume français de 1 83â, habillait la statue du général, plus simplement encore que Démosthènes ; car on peut lire dans Winckelmann la description du costume athénien , et s'assurer que l'orateur grec portait un vêtement beaucoup plus compliqué que l'orateur de notre tribune , tel que M. David nous l'a fait.

Nous blâmerons hautement ce parti ; nous ne voyons aucune raison valable pour pardonner cette contradiction manifeste entre la statue et les bas-reliefs; et s'il est vrai, comme nous n'en doutons pas, que le nu soit un des élémeus principaux, une des données les plus indispensables de la sculpture,quoique assurément cette vérité souffre

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des exceptions nombreuses, nous aimerions mieux et de beaucoup que le général fût absolument nu.

Quel motif mystérieux a pu décider M. David à draper Racine et le général Foy, tandis qu'il ne répudiait pas le chapeau, le pourpoint, le haut de chausses et les bottes du grand Condé! Se charge qui voudra de Pcxpliquer.

On se souvient que Pigal fit une statue de Voltaire, absolument nu à l'âge de soixantedix ans. Ce parti , si singulier qu'il semble, nous paraît encore préférable au parti moyen que M. David a adopté.

Quoi qu'il en soit, toutes les portions vivantes de la statue du général sont admirablement exécutées; la tète, les mains et les jambes, sont de la chair vivante et pleine de sang.

La draperie ne vaut rien , la disposition en est mauvaise, disgracieuse, lourde.

Quant aux bas-reliefs, qui représentent successivement le général à la Chambre, ses funérailles et ses guerres en Espagne, nous devons dire, en consultant nos souvenirs.

car Dous n'avons pu les voir qu'imparfailement sur place , et nous avons été obligés de compléter notre jugement par les gravures imparfaites de M. Leroux , que l'exécution des détails nous a paru généralement irréprochable. Le meilleur des trois, à notre avis , c'est les Fanërailles. Peut-être la foule n'y est-elle pas assez nombreuse, assez pressée; peut-être eût-il été convenable de fouiller un plus grand nombre de plans. Plusieurs portraits de personnes célèbres sont d'une bonne ressemblance et d'un caractère élevé.

Le statuaire a tiré bon parti du costume moderne; c'est une arme qu'il nous a fourni contre lui-même , un argument victorieux contre son système.

La Séance de la Chambre ne nous parait pas aussi heureuse. L'auteur a eu tort, selon nous , de donner à la scène un caractère factice et convenu , de draper tous les députés dans un manteau , de les placer debout ; il devait , à notre avis , accepter la scène telle qu'elle a dû se passer. A part cette critique, à laquelle cependant nous attachons une

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grande importance, Texécution de ce basrelief est très louable.

V! Episode de la guerre d'Espagne est , selon nous, le moins bon des trois. La scène est embarrassée, et cependant elle n'est pas pleine. Il y a peu de monde, et tout le monde est gêné. Le combat est mal engagé, et il semble que les acteurs s'arrangent à loisir pour mourir et se frapper. Les baïonnettes des grenadiers sont démesurément longues.

Les chevaux ne sont pas d'une anatomie bien correcte.

En résumé , malgré les défauts très réels que nous avons signalés dans le tombeau du général Foy , personne aujourd'hui n'eût été capable, je ne dis pas de mieux faire, mais de faire aussi bien.

L'architecture de M. Vaudoyer fils est mesquine et pauvre; nous regrettons que le statuaire n'ait pas lui-même déterminé la forme du tombeau , le monument y eût gagné une sitigulière valeur, une richesse d'art bien supérieure. Qu'on se rappelle le tombeau projeté par Michel-Ange, pour un Me^

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dicif et les seize figures qui devaient veiller autour des cendres !

Le Gustave ff'asa de M. Hersent, gravé par M. Henriquel Dupont, est un chefd'œuvre de gravure. Jamais la France n'a lutté de si près avec l'Angleterre. C'est aussi bien que Burnet, aussi ferme, aussi coloré, et peut-être les effets obtenus sont-ils plus simples et plus naturels. La gravure est incomparablement supérieure au tableau , et j'avoue sincèrement que, malgré ma vive admiration pour le talent de M. Dupont, je regrette qu'il ait dépensé huit années de sa vie sur une œuvre pareille. A quoi sert, en effet, de traduire avec une exquise finesse , une œuvre plate et nulle? Or, et malgré les innombrables améliorations, malgré les inconcevables métamorphoses que le tableau a subies entre le» naains du graveur, on voit sans peine et bien vite que cette prétendue composition historique, si scandaleusement vantée à l'époque de son apparition , se réduit à rien , et que tous les groupes successifs dont elle se compose, mauvais en eux-

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mêmes, forment à eux tous un ensemble pire encore.

Il faut drre et nous proclamerons volontiers que M. Dupont a donné au dessin la sévérité qui lui manque, qu'il a pris un bon parti de lumière dont l'original ne fait pas mention. Mais, malgré tout, et quoi qu'il fasse, c'est une scène froide , inanimée; sans l'intérêt qu'inspire la merveilleuse exécution de la gravure , on passerait sans regarder.

Il est visible d'ailleurs que l'auteur a fait de nombreux progrès pendant le cours de son travail, et dans plusieurs portions de la planche les tailles sont tellement simples , tellement pures , qu'on voit qu'il n'y a plus rien a gagner , et qu'il est passé maître dans son art.

Pourquoi faut- il qu!au lieu de suivre M. Hersent, il n'ait pas pris pour guide Ingres ou Géricault? Pour moi , je confesse que je donnerais de grand cœur son Gustave Wasa pour le portrait de M. de Lalil , d'après M. Ingres.

Un autre portrait, d'après M. Mauzaisse, et qui appartient à la même collection , n'est pas moins finement gravé; mais le modèle est si pauvre , que le talent ne sait où se prendre : c'est une exquise broderie sur un mannequin.

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