CHAPITRE IL
MM. Paul Delaroche , EuciNE IsabeT| A. Schvffeb.
Dans ces libres et familières conversations , que nous avons commencées depuis huit jours avec le public, devant les tableaux et les statues du Salon, notre intention, comme on le pense bien , n'a jamais été de tout juger, ni même de tout indiquer. Qu'il nous suffise, et pour raison , de saisir et de discuter les préférences publiques, de lire en nous-mêmes et de traduire avec fidélité nos préférences personnelles. C'est là notre espérance et notre volonté, ce que nous avons entrepris et ce que nous allons continuer.
iC'est à grand'peine que l'on peut , en traversant le salon carré, fendre la foule qui se presse et qui s'arrête près du Ma%arin et du fkichelieu de M. Paul Delaroche. Ni le Nico^ las F de M. Larivière,, si vanté à l'avance,
et pour lequel Tlnstitut a voté d'unanimes remercîmens à son auteur, ni le Sixle-Quint de M. Monvoisin, si gig;antesque au moins par ses proportions géométriques , ne réussissent à détourner Tattentîon et la curiosité. Ignorante ou habile , frivole ou sérieuse, la foule a sans doute d^excellentes raisons pour admirer ce qu'elle admire, et faire k ces deux toiles de chevalet le succès le plus éclatant du Salon de cette année. Je dis suc* ces, et je m'entends. Car nous verrons tout à Theure jusqu'à quel point le succès me paraît durable et mérité. J'avouerai d'abord que dans mes premières visites, j'avais remarqué plusieurs compositions qui me paraissaient de beaucoup supérieures à celles-ci. C'était l'avis de plusieurs personnes occupées k suivre et à étudier les Salons, prenant la chose au sérieux, et pour qui la critique de l'art est quelque chose de plus qu'un simple gargarisme de paroles. Cependant dès le premier jour, comme j'allais sortir, je vis plusieurs curieux assemblés devant le Richelieu, ravis dans une muette extase , ou détaillant à loi^ sir les innombrables beautés qu'ils décou-
vraient à chaque instant, et professant déjà le plus absolu mépris pour tous les peintres qui s'appelaient d^un autre nom; je saisis même à la volée quelques phrases comme celles-ci : Foilà du nouveau comme il en/aut Jàire. Si la peinture nouvelle doit réussir^ c^est à lui quelle le devra : sans lai elle était perdue.
Dans ces naïfs épanchemens d'une enfan-^ tine admiration, je crus voir, ce que bienf d'autres auraient vu comme moi , l'augure d'un grand succès, et l'événement n'a pas démenti cette facile prophétie.
Je prie qu'on me permette, avant d'aller plus loin, d'exposer en peu de mots comment je suis arrivé à comprendre les rapports de la vérité avec l'intelligence humaine. Je suivrai, pour plus de hâte, la méthode des géomètres de préférence à celles des algébristes, et je poserai tout d'abord ce que je veux démontrer. Qu'on m'écoute avant de me contredire î La vérité envisagée d^ane façon générale et absolue est eTautant moins vraie j qu'elle est reconnue ^ acceptée et proclamée par un plus grand nombre. Et voici
pourquoi : Phumanité , quoi qu'elle fasse et qu'elle veuille, marche à la suite de quelques hommes; quand ils découvrent un pays nouveau, une vérité nouvelle, une face nouvelle de la vérité, souvent elle la nie parce qu'elle ne Fa pas encore aperçue; et quand elle l'aperçoit et qu'elle la proclame, cette vérité, si nouvelle pour le grand nombre , a déjà vieilli pour ceux qui la devancent et qui vont en éclaireurs à la découverte. Pour eux, c'est tout au plus si elle est encore vraie. Qu'arrive-t-il? c'est que le progrès, qui est une joie et une nécessité pour les âmes d'élite, fatigue et rebute les vulgaires intelligences. Celles-ci trouvent bientôt qu'elles en savent assez. Elles s'arrêtent, se figent, prennent racine, et disent pour éteindre un reste de vanité, qu'au delà tout n'est que chimères et rêveries.
Voyez Rossini : quand à Rome, en 1816, on entendit, pour la première fois, // Bar^ bière f la foule des écouteurs vulgaires cria au scandale, au charivari; elle siffla , et l'opéra ne fut pas achevé. Depuis que la foule , qui est la même, ou à peu près, k Rome , à Vienne,
à Londres, à New-Yorck ou k Paris, s'est prise d'un amour absolu et aveugle pour Rossini , le maestro a déjà changé plusieurs fois de manières , et ces manières nouvelles n'ont pas encore été comprises. Quand le seront-elles? peut-être pas avant dix ans; quand elles auront déjà vieilli pour celui qui les invente. Paccini, Mercadante, Beliini, Morlacchi, Yaccai, en Italie, et chez nous, Hérold et Âuber, ont formulé la première admiration de la foule , et reproduisent à satiété les phrases musicales que des milliers d'oreilles ont retenues, et leur persuadent sans peine qu'elles auraient grand tort d'en vouloir entendre d'autres. Il y a bénéfice de paresse des deux parts.
Que de braves gens en sont encore aujourd'hui au libéralisme de la première restauration !
Comme on le voit, ma façon d'entendre la vérité vraie f%\ paradoxale et si étrange qu'elle puisse d'abord paraître , n'est cependant pas inacceptable et folle, et l'on saura bientôt l'usage que j'en veux faire.
Ou je me trompe fort , ou ce que j'ai
dit de Rossîni et d*Âuber s'applique , avec une étonnante exactitude, à MM. Eugène Delacroix et Paul Delaroche. Le premier des deux a inventé une manière nouvelle, et le public ne l'a pas comprise du premier coup. Dante et Virgile , le Massacre de Scio^ Sardanapaiej VEvéqae de Liège ^ sont autant de momens différens , autant de phases variées du génie ardent et inquiet de leur auteur. Dante peut être considéré comme la formule primitive, ou, du moins, comme la plus claire, du talent de M. Delacroix.
Celle-là, le public est parvenu à la comprendre; mais elle est déjà bien loin de l'auteur. M. Paul Delaroche s'en est emparé, et s'est chargé de la populariser en l'affaiblissant, en supprimant successivement, d'après d'innomblables et interminables avis , tout ce que le goût dédaigneux, tout ce que les caprices malades et bizarres des regardeurs et des jugears pouvaient encore trouver à reprendre.
Il y a deux routes profondément diverses et distantes pour concevoir et pour exécuter une fantaisie, c'est-à-dire une œuvre
d'art, une pensée idéale et rêvée. L'une, et c'est la plus difficile à suivre, va droit du cerveau à la toile. En la suivant, l'artiste n'a en vue que son idée. Il ne songe à rien autre. 11 fait pour lui, pour se contenter , pour se débarrasser de quelque chose qui lui pèse. Il peint parce qu'il sent, comme on parle parce qu'on pense , comme on aime et comme on flatte parce qu'on désire. Cette route là, si rarement suivie , si difficile à suivre , c'a été celle de Rubens , de Géricault; c'est aussi celle de M. Eugène Delacroix. En produisant pour soi, on arrive difficilement à une rapide et unanime réputation; mais on est assuré d'une gloire durable. Qu'on lise dans la vie de Salvator les incroyables dégoûts dont il fut si long*temps abreuvé pour n'avoir pas docilemenr écouté les avis des brocanteurs de peinture. Wordsworth et Coleridge ont éprouvé et démontré à leur manière qu'il faut longtemps et du courage à un talent original et nouveau pour se faire son public. M. Dela roche y a renoncé. II a trouvé la tâche trop difficile. Au lieu d'élever le public jusqu'à
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lui, il est descendu jusqu'au public. Bien lui en a pris , sans dqute , pour son bonheur d'aujourd'hui et pour sa richesse de demain. Mais quel avenir se prépare -t-il? y songe-til seulement, et pourra-t-il y atteindre?
Questions graves et tristes , et qu'il ne faut pas résoudre à la légère.
Venons aux trois tableaux que le public admire , et voyons pourquoi il les admire. Y a-t-il progrès? Assurément, oui. L'auteur du Président Duranti et de V Elisabeth , a paru comprendre qu'il lui était refusé de concevoir et d'exécuter de grandes pages. Il a fait Mazarin et Richelieu. Edouard V et Richard cTYorck , malgré la dimension de la toile , ne sauraient s'appeler de la grande peinture. Il n'a rien négligé pour donner à son dessin toute la netteté, toute la correction possible; à sa couleur tout l'éclat que ses yeux pouvaient supporter, toute la variété compatible avec ses idées. Le Matarin est k coup sûr un chef-d'œuvre d'arrangement. Mais cet arrangement qui étonne et qui ravit la curiosité la plus minutieuse , et qui déconcerte le myopisme des critiques jurés, tout ingé-
Dieux qu'il soit dans ses résultats, révèle évidemment un travail infini et pénible. En peinture comme en poésie, nous serons toujours très volontiers de Tavis d'Âlceste , nous dirons et nous penserons hautement que le temps ne fait rien à V affaire. Ceci se peut dire d'un sonnet et d'un tableau avec une égale justice. Mais cependant, cet axiome, tout axiome qu'il soit, se restreint ^^s de certaines limites. On peut donner à l'exécution tout le temps qu'on veut; mais à une condition , c'est qu'on ne modi fiera quepeu ou point l'idée primitive que l'on veut traduire. Autrement, si on recompose à mesure qu'on avance, il y aura dans l'œuvre, une fois achevée , plusieurs couches d'invention superposées tellement quellement, voisines forcées l'une de l'autre sans qu'on ait pris leur avis , contrastant malheureusement ensemble. Dans ce cas, l'artiste, quelle quesoitd'ailleurs l'harmonie apparente et artificielle de sa composition, aura presque aussi mauvaise grâce qu'une femme qui referait ses caresses avant d'çmbrasser son amant. Ces remarques , sincères et délicates à notre avis , pa-
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raitront subtiles peut-être, cherchées loin , inventées h plaisir; et Ton dira que nous faisons de la pensée et de la parole un malheureux et déplorable emploi, et que nous ruinons de sang-froid et de gaité de cœur le plaisir qu'avec un peu plus de laissez-aller et de naïveté nous aurions trouvé complet. Pour faire face à cette fâcheuse accusation, nous nous éiâ tons bien vite d'ajouter que le Matarin et le Richelieu nous semblent, à tout prendre, empreints d'un très grand talent, et si nous leur faisons le procès, ce n'est pas que nous voulions contester un seul instant le succès qu'ils obtiennent et qu'ils méritent à tant d'égards. Mais nous nous réservons le droit de croire et de dire que le groupe de femmes à droite , dans le Mazaririj est lourdement touché , que les étoffes du lit où gît le cardinal , manquent de souplesse , que les vagues du premier plan, dans le Richelieu^ sont dures, immobiles, tranchantes, cristallisées , d'une couleur fausse. Quant à \ Edouard V^ nous devons avouer que les deux têtes manquent de vie , qu'il est impossible de deviner le sang sous ces chairs vio-
leltes; tout est d'un neuf désespérant : les meubles, les vêtemens, les figures même sont neuves et n'ont jamais servi. Un de ces jours derniers , une femme d'esprit disait tout bas en s'approchant de la toile, et regardant un coin de meuble où le peintre avait voulu loger de la poussière : « Voilà de la poussière bien propre. » Heureusement j'ai l'oreille fine , et il m'a semblé que cette simple et soudaine parole renfermait une idée vraie et profonde. Le grand défaut de la peinture de M. J)elaroche, c'est, en effet, d'être souvent beaucoup trop propre , de ressembler trop à de la peinture qui veut être jolie et nette avant tout, et rarement à la nature, qui même, lorsqu'elle est belle, ne l'est jamais d'une beauté uniforme et monotone. Le roi et son frère ont l'air de s'être parés pour un bal. L'ameublement et le costume feraient honneur à MM. Duponchel et Ciceri , s'ils se voyaient à l'opéra ou au château ; mais il est visible qu'ils n'ont jamais été et ne seront jamais usés ni portés.
Que M. Paul Delaroche se rappelle et médite la réputation poétique de M. Casimir
Delavigne , depuis 1815 jusqu'en 1824, depuis la Messénienne sur fVaterloOy jusqu'à VÉcoU des Fieillardsy et qu'il pèse la gloire qui lui reste. Voudra-t-il, comme cet infatigable et correct élégiaque, escompter si chèrement l'avenir de son nom? Qu'il redescende en lui-même, qu'il se consulte, et qu'il se mesure ; qu'il se demande sincèrement ce qu'il peut et ce qu'il veut , et qu'il essaie , dès aujourd'hui, puisqu'il en est temps encore, de se frayer une route originale et neuve.
Jusqu'ici il n*a fait que de la peinture adroite et heureuse : qu'il se décide , s'il en est et s'il s'en croit capable, à faire de la bonne et solide peinture.
Comme on le voit, nous n'allons pas contre le goût du public , mais nous l'expliquons.
Après cela, pourquoi s'étonner que tant d'oreilles, qui se disent délicates et civilisées , préfèrent hautement la Muette à VOtello?
J'en dirais volontiers ce que M"' de Staël , dans un accès de colère, disait de Voltaire : « C'est un auteur charmant, k la bonne heure; mais je lui trouve un défaut impardonnable, c'est qu'il est trop clair et toujours clair. »
Est-il possible , en effet , de concevoir une œuvre d^art, quelque peu complète, qui se puisse saisir et pénétrer en un seul instant et d'un seul regard? Y a-t-il au monde une joie intime et vraie , sans surprise et sans mystère? La poésie qui se laisse deviner d'abord tout entière , ne ressemble-t-elle pas à ces femmes sans pudeur qui ont toujours le sourire sur les lèvres, mais dont les yeux ne vont jamais au cœur?
M. Eugène Isabey a envoyé au Salon de cette année cinq tableaux d'un intérêt varié : les Contrebandiers y VAlchimislej un Port de Hallage^ un Intérieur et une Fue du Port de Dunkerque. Le dernier des cinq, et le plus important , n'est pas complètement achevé ; c'est, avec V Alchimiste ^ au moins à notre avis, le meilleur que nous connaissions de M. Isabey. On parle d'une autre composition presque achevée , que nous aurons à la fin du mois, et qui doit remplacer le Port de Dunkerque. La maison où figure YAlchimiste^ est d'une belle et franche peinture ; la touche en est grasse et abondante : en la voyant, on se sent involontairement pris du
désir de peindre : c'est aussi bien que Bonington , et autrement que lui. Nous ne savons guère que les paysagistes anglais qui fassent aussi bien, et encore, depuis quelques années, Turner s'est composé, pour sa peinture et ses aquarelles, une naïveté artificielle et maniérée. lia toujours pour lui l'harmonie et la richesse des lignes ; mais il colore les plans qu'il aperçoit et qu'il dispose d'une façon monotone : il gagne singulièrement à la gravure. Quant à M. Eugène Isabej, nous ne savons pas qui oserait graver son Alchimiste. Il faudrait, pour traduire fidèlement tous ces accidens ingénieux et vrais de lumière et de forme , qu'il a semés à profusion sur cette simple et vieille maison, la gravure de Rembrandt ou de Cousins. Heath et Fin^ den, tout habiles qu'ils soient, ne pourraient se défendre d'arranger et d'orner k leur manière ce qui vaut précisément par sa rudesse nue : ils mettraient la coquetterie à la place de la grâce; ils voudraient concentrer la lumière pour obtenir un effet plus sûr et plus décisif.
Convient-il de chicaner M. Isabey sur la
vraisemblance de sa composition? Faut-il lui demander où il a vu qu'un alchimiste fît usage de creusets et d'alambics à sa fenêtre , en public, aux yeux de tout un peuple indiscret et profane ? Je ne sais pas comment il résoudrait ces questions ; mais peu importe : il nous traiterait de littérateur, de peseur de mots. Il avait fait une maison charmante, il fallait lui donner un nom; il y a mis un homme, un alchimiste : cet homme est bien, quoiqu'il ne vaille pas la maison, à beaucoup près. Il y aurait de l'injustice à demander davantage.
C'est dans le Port de Dunkerqœ qu'il faut étudier et analyser la manière de l'auteur.
C'est là qu'il a mis et prodigué tout ce qu'il sait et tout ce qu'il sent. Un seul regard at* tentif et sérieux embrasse facilement l'ensemble de cette belle composition. Rien n'est vague, indécis, incertain. Tout est vu et traduit d'une feçon précise et nette. L'eau des premiers plans est transparente et liquide. On la voit trembler et se rider , se plisser à mille plis sous le soufQe du vent.
On s'y mire comme les navires qu'elle porte.
Tout est vivant et animé. Pour ceux qui admirent encore de bonne foi les Marines de Joseph Yernet, et qui au besoin jureraient sur les Évangiles qu^il est impossible de mieux faire, il y a, dans le Dunkerque d'Isabey, quelque chose de saisissant et de naïf, qui doit singulièrement dérouter les formules qu'ils ont apprises, et qu'ils appliquent à tout. Les marines de Verne t, qui sont loin assurément d'être sans mérite, glacent d'abord par je ne sais quoi d'officiel et de monotone. On dirait que la mer et les dunes , les rochers et les navires, ont posé pour le peintre, qu'il a dit à la vie, sous toutes ses formes, de s'arrêter une heure ou deux, pour qu'il la pût saisir plus à son aise. Ses ports sont inhabités et déserts malgré les figures sans nombre qu'il y entasse. Malgré les lignes variées qu'il a données à ses voiles , on ne sent pas le vent qui les agite; il semble que les flots que nous apercevons, ont eu et conserveront de t#nte éternité la forme que nous leur voyons. On dirait qu'ils se sont arrangés pour le peintre, comme un régiment pour un jour de revue.
Dans le Dimkerque dlsabey , ce qui frappe d'abord , c'est le naturel parfait des détails. Prenez , où vous voudrez, tel morceau quUl vous plaira, et vous reconnaîtrez, avec un joyeux étonnement, que chaque chose a précisément la forme et la couleur qui lui appartiennent en propre. Tout a été pris sur le fait et copié avec un rare bonheur. Uart vous prend à la gorge sur tous les points de la toile. Mais au milieu de cette incroyable habileté , peut^on deviner et surprendre une idée grande, une, simple, qui domine et qui gouverne toute la composition? Ces feuilles si belles et si riches , qui se jouent au vent , qui réjouissent les yeux de leur couleur, et qui amusent Toreille de leur murmure mo* notone , où est le tronc qui les réunit , où est la racine qui les fait vivre? Ces pages, si éclatantes et si larges , sont-elles solidement reliées? Malgré le prodigieux talent de l'artiste, malgré Tinconcevable magie de son pinceau , qui ne laisse pas à nos yeux un seul instant d'oisiveté , il nous a semblé que la poésie et la pensée étaient absentes.
Ce n'est pas que la composition ne soit en
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apparence ramasséeet nouée comme elle doit l'être. On trouve bien vite et sans peine le point (le vue du tableau. Mais après qu'on a long-temps regardé , on arrive a croire que l'artiste a eu d'innombrables caprices, et pas une volonté; qu'il a facilement et rapidement improvisé, qu'il a exécuté à mesure qu'il concevait, aussi vile qu'il concevait, mais qu'il n'a pas porté et mûri son projet avant de le déposer sur la toile. Or, entre l'improvisation, si brillante qu'elle soit, si habile et si hardie qu'elle puisse être, et une pensée conçue à loisir et long-temps méditée , il y a, qu'on nous passe cette comparaison pour le développement de notre pensée, il y a le même et profond espace qui sépare l'amabilité la plus séduisante d'une passion énergique et rude. L'une est plus heureuse, l'autre est plus puissante.
J'ajouterai, pour qu'on ne m'accuse pas de négligence et d'inattention , qu'on pourrait sans injustice reprocher à Isabey l'exécution uniformément lâchée de tous les plans de son tableau ; que le ciel manque de profondeur et de solidité; que le bâtiment de
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gauche ne décrit pas sa courbe avec assez d'illusion. Mais ce n'eii est pas moins une admirable composition, un bonheur vrai pour le public, un progrès immense pour Fauteur.
La réputation de M. A. Schefier est faite et posée depuis plusieurs années. Nous avons de lui quatre portraits : celui du Hoi, celui de Henri IF y le Prince de Talleyrand et Dupont {de F Eure) ; la Reine Anne d^ Autriche, tableau qui appartient à la galerie du Palais-Royal; Faust ^ Marguerite , le Christ et les Erifans , le Retour de V armée , sujet pris dans la Lénore de Bûrger , et la Tem-^ péte. L'auteur , comme on voit , n'a rien perdu de sa première et féconde activité.
Dieu sait de combien de compositions charmantes il a enrichi les galeries et les cabinets depuis le dernier Salon. Il a bien fait de garder xxvL Macbeth que nous avons vu au musée Colbert et qui n'était pas heureux : c'est une louable modestie. Que d'autres, à sa place, avec un nom établi comme le sien, auraient insisté maladroitement , et en auraient appelé du public mécontent à un public nouveau ! Parlons d'abord des portraits, en at-
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teDdant une Mort de Jeanne if4rc que PartUte enverra sans cloute avant la fin de Texposition.
Le Portrait équestre da Roi est d^un aspect agréable et riche. Le masque du Roi est finement étudié , charnu , solidement peint, d'un modelé serré. La couleur des pommettes est peut-être un peu trop rose.
Les cheveux sont bien disposés. Le Roi, dans le tableau de M. A. Scheffer, est-il parfaitement en selle? Je ne le crois pas. Quant au cheval de Sa Majesté , c'est à coup sûr la partie la plus vulnérable de l'œuvre. On y remarque h peu près les mêmes défauts que dans celui du Henri IF à^ Lemot. Les épaules ne sont pas senties , les plans du poitrail et du cou sont trop simples. Il est visible que le peintre a eu modèle et qu'il a mis dans son œuvre une conscience infinie ; mais il a manqué de hardiesse , et , en voulant donner à la nature une douceur et une harmonie artificielles , il l'a privée d'une partie de sa vie et de son énergie. Le ciel est plat, et les accidens de couleur, destinés à le varier, sont touchés comme dans une aquarelle ; le
peintre n'a pas profité des ressources que la peinture à Fhuile donne pour le modelé.
Dans quelques parties même , le caractère de la peinture est tellement indécis et confus, que Tœil a peine à distinguer ce qu'il voit. Nous ne parlerons pas des régimens placés à droite dans le fond. L'auteur nV a pas attaché d'importance , et nous le conce* vons sans peine. Mais il aurait dû prendre garde que ces soldats , qui dans son intention sont évidemment assez distans du Roi, se trouvent, par l'indécision et la plateur des tons du ciel, de l'air et des terrains, rapprochés du cheval au point de le toucher.
Ils sont plus petits, mais ils ne sont pas loin. Et, cependant, malgré nos observations, le portrait du Roi est agréable et heureux.
Nos avis tendent seulement à obtenir du peintre un portrait meilleur pour le Salon prochain.
Les mêmes réflexions s'appliquent avec plus de rigueur encore au portrait de Henri IF. Ce qui frappe surtout dans ce dernier, c'est l'incrovable brièveté du cheval. On a beau se placer dans tous les sens, de loin ou
de près, on le trouve toujours de beaucoup trop court.
Le Portrait du prince de Talleyrand ré\k\e un désir sincère de reproduire fidèlement la nature. Ici, la difficulté était grande : il fallait un talent tout à la fois naif et souple. L'artiste avait à copier une de ces figures multiples et mobiles qui changent à chaque instant d'expression et de physionomie, qui ne sont jamais les mêmes deux instans de suite. Le caractère et la célébrité du modèle imposaient au peintre une tache infinie; il avait k éviter deux écueils également dangereux; il devait craindre, ou de ne pas tout voir, ou d'alourdir son œuvre en la compliquant de détails sans nombre. Nous sommes forcés d'avouer qu'il est venu échouer contre l'un des deux au moins, contre le dernier. Le fond et les chairs sont tourmentés et obscurs; on les comprend difQcilement.
A force de retoucher et de revenir sans cesse sur ce qu'il fait, M. A. Scheffer a fini par salir ce qu'il avait d'abord heureusement commencé. En s'approchant de son tableau, on peut , sans peine et bien vite , surpren-
dre et compter les innombrable efforts que sa peinture lui a coûtés. Il eût suffi de vouloir une bonne fois , une fois seulement , et d'aller hardiment. La tcte et les vétemens , les cheveux et les mains, trahissent une malheureuse alternative de confiance et de timidité. Il semble que le pinceau ait eu par momens des fièvres d'audace , et puis que , tout à coup , il se soit arrêté frissonnant de peur et confus de sa témérité.
Dupont de V Eure y plus facile à saisir, vaut mieux, en effet, que le précédent portrait, quoique les chairs manquent encore de simplicité. Il nous semble , si nos souvenirs ne nous trompent pas , que le modèle est plus coloré.
La Tempête y Lénore^ et Jésus-Christ, rappellent exactement Fancienne manière de Fauteur. On y retrouve , avec un arrangement plus heureux et un dessin plus pur, la Famille du marin, la Feuve du soldat, les Orphelins, et ces groupes de Femmes souliotes qui ont fait à M. A. Scheffer une réputation rapide et populaire.
Fausty assis devant un livre qu'il feuillette
d'un regard pensif et mélancolique , plongé dans un fauteuil , derrière lequel Méphistophélès sourit amèrement aux tourmens de son élève et de sa victime, présente absolument les mêmes défauts que les deux portraits dont nous venons de parler.
La meilleure, la plus heureuse et la plus pathétique de toutes les compositions que M. Â. SchefTer nous a données cette année, c'est, à coppsûr, sa Marguerite. Je sais bien qu'on pourrait demander aux mains un modelé plus serré, à la chair du cou une couleur plus simple. Mais, à tout prendre, il y a, dans l'attitude rêveuse et recueillie de cette pauvre jeune fille , je ne sais quelle tristesse mystérieuse qui séduit et qui entraine. Les lignes sont harmonieuses et pures* Les larmes qui ruissellent sur les joues de Marguerite, coulent naturellement. Il n'y a pas jusqu'aux narines, ouvertes et haletantes, qui n'ajoutent un nouvel et puissant effet à l'ensemble de cette belle et simple élégie. Il semble qu'on entend les sanglots qui suffoquent le cœur de l'héroïne chérie de Wolfgang- Goëthe.