CHAPITRE IV
M. DuBUFE. MM. ScRMETz et Robert.
A ne consulter que notre goût personnel , et si dUmpérieuses nécessités ne s'y fussent pas opposées, nous aurions préféré, sans doute, introduire dans nos promenades et nos analyses une méthode rigoureuse et simple, qui nous eût évité les redites, et qui eût donné à nos idées plus de relief et d'évidence. Mais les renouvellemens qui se font et qui se feront encore au Salon de cette année , ne permettent pas à notre pensée de suivre tranquillement une route tracée à l'avance. Malgré nous, et à notre préjudice, il nous faut accepter et réaliser ce que le chancelier d'Elisabeth dit quelque part de la conversation : Ce n^est pas un chemin qui mène à la maison; mais il n^ empêche pas d* arriver. Nous lâcherons de recueillir et de
montrer sur la route tout ce que nous aurons aperçu de nouveau et d'inattendu , de médiocre ou de beau ; de consigner toutes les promesses faites cette année, par des talens inconnus jusqu^ici; toutes les promes* ses réalisées, par des talens fidèles à leur première vocation* Puis, quand le cours de nos promenades et de nos causeries sera terminé, nous prenons dès aujourd'hui rengagement de résumer les principaux élémens de nos discussions, de formuler les principales propositions auxquelles l'analyse nous aura conduits; en un mot, de cattclare aussi clairement et aussi nettement qu'il dépendra de nous de le faire, de dégager et de mettre en lumière le troisième terme du syllogisme dont nous cherchons k présent à établir les prémisses. La forme seule n'est pas littéra* lement dialectique; mais sous le désordre apparent de nos paroles, sous les caprices et les fantaisies de nos expressions, se cache involontairement et malgré nous, une logique à laquelle nous ne pouvons nous soustraire.
Nous en sommes maintenant à l'histoire de l'art en 1831. Nous rassemblons et nous
8o SALON DE 1831.
commentons les faits. Mais de la réalité que nous aurons découverte, il faudra bien que la vérité jaillisse. Il faudra bien que Thistoire une fois complète , au moins selon nos forces et la portée de nos regards, la philosophie commence. Car rintelligence humaine, à son insu et par une loi invincible , passe nécessairement par Fhistoire pour arriver à la philosophie ou à Part. Le travail de la pensée humaine ne s'épuise qu'à ces trois conditions. Quelquefois, le plus souvent même, le travail se partage ; mais il n'arrive jamais que l'historien, le philosophe et le poète, demeurent complètement étrangers l'un à l'autre.
Parlons de M. Dubufe. Le succès popu-^ laire de ses tableaux au dernier Salon , au moins dans une certaine classe de la société, avait sincèrement affligé les amis sérieux de la peinture. L'empressement de la fouie devant les -fttf^r^^^, les Souvenirs y le Sommeil^ le Réveil y et autres élégies de même force, bien que déplorable, ne pouvait se contester. On pouvait regretter le travers de l'artiste et le goût du public; on pouvait blâmer les
SALON DE 1831. 8t
éloges que la flatterie et rignorance semaient avec profusion. Mais il fallait se résigner à constater une réputation qu'on n'acceptait pas. La gravure anglaise, manière noire, de Reynolds, a continué ce que le Salon de 1827 avait commencé. Une école nouvelle s'est formée sur les leçons du maître. M.
Dubufe a eu des élèves comme Raphaël et Léonard. La gloire comme il l'entend, et la fortune comme il la souhaite , le dédommageaient amplement de toutes les critiques oiseuses qui prétendaient l'arrêter en chemin. Il ne s'est pas découragé, il a poursuivi sans relâche , comme une excellente spéculation, la voie qu'il s'était ouverte, et cette année le Nid, la Mésange et \ Alsacienne j ne le cèdent en rien à leurs devanciers. Le succès est à peu près le même. L'admiration est presque aussi naïve, presque aussi complète. A la date près, nous ne voyons pas ce qui sépare M. Dubufe en 1827 de M. Dubufe en 1831 , si ce n'est peut-être une assurance plus entière encore de la part de l'artiste.
Et cependant, s'il faut parler franchement, s'il faut dire toute notre pensée , et ne rien
8a SALON DE 1831.
déguiser aux curieux, qui se soucient de désapprouver comme d'approuver, pourvu qu'ils voient du nouveau ; aux jeunes gens , que cette scandaleuse et bruyante réputation pourrait égarer et séduire, nous résu- ^merons notre avis en deux mots : Ce n'est pus même de la mauvaise peinture.
Que cela plaise , qu'on s'arrête pour regarder, qu'on regarde, et qu'on s'en aille content , nous ne le nierons pas ; il y aurait folie à le nier : au contraire , nous serions fort étonnés qu'il en fût autrement. Ce n'est pas nous, assurément, que le succès d'un roman libertin, fût-il détestable, ou que les applaudissemens prodigués à une jeune et jolie actrice, jouàt-^Ue le plus sottement possible, pourront jamais surprendre. Nous estimons assez nos semblables pour savoir que les deux tiers de leurs idées se rapportent à des passions grossières et brutales.
Et ainsi , comme il se rencontre dans les femmes de M. Dubufe, cette espèce de beauté marchande dont la valeur peut se coter comme un coupon de Naples , nous ne voulons pas blâmer ceux qui l'approuvent. Que
SALON DE i83l. lis
▼oulez-Yous dire à ceux qui admirent la peioture d'un homme qui n'est pas peintre? Qu'ils ne s'y connaissent pas? ils vous riraient au nez et se moqueraient de vous. Tout le monde croit et prétend s'y connaître. Il faut leur adresser des paroles plus graves ^ qui ne leur profiteront peut-être pas davantage, mais qui, du moins, pourront servir à d'autres : Ils n'aiftient pas la peinture.
En eflet, bien que la peinture soit un art d'imitation , tandis que la musique est une pure fantaisie , une invention, dont le mo-* dèle ne se retrouve nulle part , l'éducation des yeux est plus lente et plus difficile en-» eore que celle des oreilles.
Je crois même qu'avec un peu de bonne volonté, on arriverait a croire que le mauvais goût en peinture tient précisément à la réa-» lité de l'imitation , et surtout au caractère de l'imitation. Voyez par exemple si la sculpture, dont les moyens sont plus abstraits, plus éloignés de la nature, plus voisins de l'idéal , n'est pas jugée avec plus de circonspection et de prudence. Combien de parleurs, très hardis d'ailleurs, qui ne marchandent
jamais sur Textase ni sur le mépris, oseurs par excellence, passent avec modestie devant la Pallas de Velletri, près de la Fénus de Milo, et résument leur avis en avouant qu'ils ne se connaissent pas en sculpture.
C'est un grand malheur pour un ordre d'idées, quel qu'il soit, d'être abordable au grand nombre ; car alors il n'y a pas de sottises et de folies qui ne doivent nécessairement se débiter, se répandre et se populariser sur cet ordre d'idées. Depuis un an bientôt, combien de têtes de seize ans, habiles tout au plus à la lecture de Quinte-Curce ou de Cornelius-Nepos, ont multiplié, publié, prôné leurs théories sur la constitution politique de la France et de l'Europe, sur l'avenir du monde ! Ni promesses, ni menaces, rien ne leur a coûté ; ils ont distribué à leur aise les peuples aux rois et les rois aux peuples, comme ces poètes de boulevards qui donnent aux fils de famille des dettes, aux veuves des passions improvisées, aux oncles des millions à souhaits. S'agit-il de finances ou de géographie , ils n'y sont phis; la navigation d'un fleuve, un chapi-
tre du budget, suffisent à les déconcerter.
M. Dubufe peut continuer en paix à peindre des grisettes nues, demi-nues, gantées, chaussées, rêveuses, pâles, affligées. Il ne faut pas s'en inquiéter; mais quUl ne s'y trompe pas, les artistes qui prennent Part au sérieux le renient. Il n'a pas de peine à s'en consoler, sans doute; mais pour nous la question n'est pas là; sa peinture est-elle bonne ou détestable? c'est le dernier qu'il faut dire ; est-ce temps jperdu que de la regarder? assurément oui , si c'est de peinture qu'on s'occupe.
Mais nous ne regretterons pas les lignes que nous avons consacrées à M. Dubufe , si nous réussissons à inspirer aux promeneurs du Louvre le goût de la réflexion et de la critique, peu conciliable, il est vrai, avec l'examen des toilettes et des coiffures. Cependant il y a temps pour tout.
MM. Schnetz et Robert se séparent difficilement dans notre pensée. \J Inondation et les Piferari se rappellent mutuellement à notre souvenir. Ces deux artistes, qu'une communauté d'études et de goûts enchaîne à
ritalie, composent à eux seuls une peinture originale et nouvelle, qui ne ressemble ni à celle des maîtres quUis ont sous les yeux, ni à celle que Fécole française de Rome défend , comme elle le peut, contre Tinvasion des doctrines qui ont reçu leur baptême de Géricault et Delacroix.
Des malheureux implorant le secours de la Fiergey de M. Schnetz, sont d^un aspect grave et simple ; mais il y a, vers le milieu, un avant* bras de femme qui ne vaut absolument rien.
Depuis le pli du coude jusqu'à l'articulation du poignet, il n'y a qu'un plan, qu'une teinte ; il est impossible d'y voir autre chose que du bois rouge ; la composition des tètes est heu<reuse et expressive. Je ne crois pas qu'elle soit trouvée ; mais qu'importe? la recherche ne gâte rien quand elle réussit. Les plis des vétemens manquent de souplesse et de légè^ reté , et ressemblent trop à de la sculpture gothique ; le fond est dur, et la silhouette des figures s'y détache trop au vif. On ne petit pas dire qu'il n'y ait pas d'air ou que l'air soit lourd. Pour traduire fidèlement l'impression que le tableau de M. Schnetz a produite sur
nous, nous dirons qu'il n'y a pas d'espace. Si l'on comprend bien notre pensée, il sera facile de la vérifier. Pour la rendre plus sensible et plus saisissable encore, nous ajouterons que le plus souvent les têtes de M. Schnetzsont indiquées par des lignes très pures, très simples, très heureuses, mais souvent trop simples malgré leur bonheur; elles ressemblent volontiers à ces peintures asiatiques qu'on peut voir dans plusieurs cabinets de Paris, indiennes ou chinoises, pour les lignes au moins, car les couleurs que M. Schnetz a trouvées sous le climat de Rome ne rappellent çn rien la richesse et l'éclat des dessins orientaux ; mais il n'y a pas une seule de ces têtes qui soit modelée.
Au reste, cette absence de détails dans la peinture des têtes , paraît être volontaire et systématique chez l'auteur. C'est up parti pris. Ce qui manque à son talent, ce n'est pas l'assurance et la suite : loin de Ik , on voit sans peine qu'il a voulu long-temps ce qu'il a pu , et qu'il a pu tout ce qu'il a voulu. Il faut donc l'accepter tel qu'il est.
Mais nou9 le blâmerons de ne pas apporter
plus de conscience dans l'indieatloD des for^ mes qu'il veut traduire. Sa manière de réduire les têtes à des lignes simples, réduit la chair à rien , comme la nudité de ses fonds et de ses silhouettes détruit Tespace. Cest alors une admirable peinture , moins l'air et la vie, c'est-à-dire une peinture impossible à réaliser.
Que si nous transportons ces remarques générales k V Inondation, nous les trouverons plus vraies encore peut-être. Le paysage , dans. ce dernier tableau, est complètement inacceptable; l'horizon, que ses dimensions voudraient donner comme lointain , vient se heurter contre les figures du premier plan.
Des têtes, nous répéterons notre avis précédent ; mais nous ne voulons pas négliger d'appeler l'attention sur le groupe de la vieille portée dans les bras de son fils. La tête est d'une admirable expression; le mouvement des épaules et des jambes est d'une vérité complète , au delà de tout éloge ; et cependant^ nous le demandons de bonne foi, n'est-ce pas de la sculpture^ et de la plus belle que nous connaissions? n'y a-t-il pas là toutes
les coaditious requises pour poser sur un piédestal, plutôt que pour entrer dans un cadre ?
Les Piferari de M. Robert séduisent tous les connaisseurs par leur exquise simplicité. Il n'y a qu'un artiste profondément amoureux de son art qui puisse trouver dans ce fait, si indifférent en apparence, le motif d'une composition pathétique et touchante.
Nous n'élèverons pas la voix contre l'admii*ation publique,. que nous partageons très sincèrement, mais nous avouerons que. la naïveté de M. Robert nous semble trop travaillée. Ce n'est pas que nous blâmions l'attitude de ses personnages; au contraire , elle nous semble pleine de vérité. On ne peut guère concevoir que la scène ait pu se passer autrement ; cependant , quand on cherche à démêler au fond de sa conscience ce qui blesse et ce qui déplaît dans l'aspect général du tableau, après la première impression d'un rapide examen, on trouve que M. Robert a mis dans son dessin quelque chose de trop arrêté, de trop définitif. La position de ses figures est tellement prise, qu'on se de-
mande involonlaîremeDt sUls en pourraient prendre une autre. Il semble que Fauteur, effrayé de Pexécution lâchée de quelques jeunes peintres, se soit jeté dans Pezcès contraire.
L'air et la vie ne manquent pas aux Piferarù Nous ne croyons pas que le climat ita* lien donne les jambes que Fauteur a faites.
Si cru que soit le ton des chairs, encore doitil avoir quelque souplesse. M. Robert a choisi une teinte uniformément rouge , qui , bien qu'éteinte , prend aux yeux et choque par sa monotonie.
MM. Schnetz et Robert se sont retirés depuis long-temps de toutes les querelles oisives qui divisent aujourd'hui la peinture; ils se sont réfugiés en Italie, et du fond de cette patrie adoptive, ils nous envoient les fruits' de leur loisir. On ne saurait contester la nouveauté, la personnalité de leur manière; mais peut-être manque-t-il à leur talent, pour s'assouplir et se varier, une comparaison de tous les jours avec ce qui se ferait autour d'eux. Peut-être profiteraient-ils aux discussions parfois graves qui ne s'agitent pas en
paroles, mais qui se réalisent en œuvres; ils ne cesseraient pas d'être eux-mêmes, d'habiles et grands peintres, mais ils perdraient ce qu'il y a de systématique dans leurs habitudes, ils seraient toujours aussi vrais, et ils trouveraient, pour être vrais, des couleurs et des lignes plus variées, ils se renouveleraient sans changer.
Mais s'ils demeurent en Italie, où la peinture ne vit plus que dans les galeries, il est à craindre que leur exécution ne se manière au point de devenir bizarre. Puissent*ils re* venir à nous, et nous appartenir tout entiers!
P. S. A peine achevions-nous ces dernières lignes, que le Salon s'est rouvert; et la foule, curieux et artistes, d'un empressement unanime , s'est portée vers le nouveau tableau de Robert. Ce nouveau succès, que nous enre* gistrons avec plaisir, nous parait plus écla*tant encore que celui de M. Delaroche. Sera* t-il plus durable et plus solide? tiendra-t<-il plus long-temps contre les scrupules d'une critique sérieuse? Noas l'espérons. Le Cromwell n'est pas venu ; on assure qu'il dépasse
de bien loin le Mazarin et le Richelieu du même auteur. Nous le souhaitons bien siucéi'ement; car notre parole, si amère ou si acérée qu'elle soit , n'est jamais que l'expression fidèle de nos souvenirs et de nos pensées; le dédain et la colère ne nous emportent jamais au delà de là bonne foi. Nous pouvons nous tromper, et nous le reconnaîtrons volontiers toutes les fois que l'occasion s'en présentera ; mais au moins nous ne prétendons tromper personne, et nous ne voulons écrire au profit d'aucune prédilection.
Vienne une œuvre nouvelle de M. Paul Delaroche, et nous serons des premiers à y applaudir, si nous croyons y reconnaître les hautes qualités de l'art. Quant au portrait de M^ SontcLgy il nous semble que l'artiste eut mieux fait de le garder dans l'atelier. Les mains et le visage sont frottés d'encre, la ressemblance est petite et mesquine. Dona Anna y telle que M. Delaroche nous l'a donnée , aurait mauvaise grâce à réclamer contre la légèreté de />. Giovanni. Vraiment il en devait être las bien vite, comme d'une grisette commune et sèche. Je ne sais pas ce
que la comtesse Rossi pense de soa portrait; mais à sa place je n'en serais pas contente.
S'il est vrai , comme on le dit, que toutes les têtes du Mazarin sont des portraits pris dans la haute société, il faut croire, bien décidément, que M . Paul Delaroche n^est pas appelé h continuer Lawrence, et nous lui conseil* Ions de s*en tenir là. Pour ma part, si j'avais à choisir pour une galerie, entre le portrait de M^^ Sontag et celui de if"* la baronne de V.y placé près de X amiral Codringtan, j'hésiterais long-temps, et sans vouloir, sous aucun rapport, comparer M. Delaroche à M. Hay ter, je me déciderais à ne prendre ni Tunni l'autre; mais je plains ces deux dames d'avoir été si malheureusement traduites sur la toile, quand d'unanimes témoignages ont donné à leur beauté une célébrité populaire.
Attendons le CromwelL
Les Moissonneurs de Robert , qui sont peutêtre le dernier progrès de son talent, ne con- Xredisent en rien les observations que nous avons présentées à propos des Piferari. Sans nul doute ce nouvel ouvrage saisit plus vivement. Nous n*essaierons pas de le raconter.
Que ceux qui veulent en jouir et le juger^ aillent le voir. L'exécution nous a paru sèche et dure, mais d'une sécheresse et d'une du* reté qu'on ne trouve jamais dans Raphaël ; ce ne sont que des demi-figures, et pour les voir, il faut se placer à six pieds ; il £aiut près* que les regarder à la même distance que les fresques du Vatican; plus près on est choqué par d'innombrables détails qui semblent sculptés dans le chéneé Je défie qu'on me trouve dans toute la toile une main qui soit faite, une tâte qui soit modelée, et cepen* dant c'est un admirable tableau. A la bonne heure, si on veut ne pas faire attention à la peinture proprement dite. Je ne doute pas, en effet , qu'il n'y ait là le motif complet d'une magnifique composition ; mais une table thé-* matique n'est pas un opéra ; or, il m'est impossible d'accepter comme vivans les visages et les membres des moissonneurs ; les buffles sont luisans, lisses, et n'ont pas un poil sur le corps. L'attitude du groupe de gauche est-elle bien vraie? Les têtes sont expressives, les gestes sont naturels; mais parmi les douze acteurs de ce drame italien ,
combien peutK>n en compter dont le geste et la tête s'accordent ensemble ? En étudiant attentivement ce nouTeau tableau de Léopold Robert, il m'est venu une idée singu«lière peut-être , mais que je crois vraie. U y a, qu'on me passe l'expression , abus de la nature , et voici comment : Je suppose que l'artiste , après avoir rencontré le sujet qu'il va traiter, essaie sous des formes innorabra^ blés les lignes et les masses doni il veut faire usage; mais ce travail une fois fiiit, il ne commence pas encore l'exécution définitive de son œuvre ; il a pour la réalité un si corn* plet amour, qu'il n'en veut rien laisser échap*per. Aperçoit-il dans la campagne de Rome une tête qui le séduise ? au lieu de la voir et de se la rappeler à l'occasion , il la copie. Un geste franc, hardi, animé, le frappe-t-il sur la route? au lieu de l'enregistrer dans ses souvenirs, il le fige sur le papier. De cette façon , la passion do naturel , exploitée trop en détail, réduit l'imagination de l'artiste à n'être plus qu*une mosaïque plus ou moins ingénieuse. 11 ne serait pas impossible peutêtre de deviner et de saisir tous les points de
suture qui ont servi k réunir les diflërens élémens de Tœuvre pittoresque que nous avons sous les yeux. U y a quelques années, un critique allemand prétendait indiquer, dans le Requiem de Mozart, les notes qui n^étaient pas de sa main : nous n'essaierons pas de l'imiter , nous laissons au temps à vérifier notre opinion et à décider si les cartons ^t les études qui ont préparé les Moisson" nears, ne formeraient pas à eux seuls plusieurs volumes in-folio.
Léopold Robert est donc un artiste d'un admirable naturel , si l'on ne considère que les détails de sa composition . Mais compose* t-il vraiment? je ne le crois pas. Faut-il espérer maintenant qu'il modifiera son exécution ? le passé nous répond de l'avenir. V Improvisateur, la M adonna delP Arcoy les Piferariy rapprochés des Moissonneurs , nous promettent pour le Salon prochain quelque chose d'aussi beau, mais d'une exécution plus sèche, d'une simplicité plus laborieuse.