CHAPITRE V
Sculpture.
Nous n'avons rien dit encore de la sculpture , et cependant le temps presse : il faut nous hâter. Grâce aux caprices sans nombre de l'administration, ni le public ni les artistes ne savent à quoi s'en tenir sur la durée du Salon. Le directeur des Musées le sait-il lui-même ? Nous ne voudrions pas l'affirmer.
Le buste de Goethe est parti pour Weimar; le marbre de PaganinivLesl pas encore commencé ; nous aurions voulu voir au moins le modèle en plâtre ; la statue du général Foy viendra-t-elle ? Nous la verrons sans doute avant la clôture du Salon ; et si une publique invitation pouvait décider David à nous la montrer au Louvre avant de la placer sur le tombeau de l'illustre orateur, nous serions
heureux de servir <l*organe à rimpatience et à la curiosité.
M. Pradier doit envoyer un groupe des Trois Grâces ; il achève le marbre , et sous peu de jours nous le verrous. En attendant, parlons de ce que nous avons sous les yeux.
Deux noms nouveaux se sont révélés cette année, et heureusement dans des genres diflerens, MM. deTriquetiet Antonin Moine.
La Mort de Charles de Bourgogne ^ de M. de Triqueti, est une œuvre adroite et habile, un souvenir ingénieux de la sculpture de ia renaissance : mais nous n'hésitons pas à ie dire, nous préférons de beaucoup le cadre au bas-relief.
Le défaut capital du bas-relief, c'est d'être impossible : les deux chevaux, ie duc de Bourgogne et le soldat bourguignon, sont dans une position inréalisable, à moins qu'on ne suppose qu'ils tiennent au fond, comme les danseuses qui descendent dans des gloires suspendues à des fils invisibles pour l'œil complaisant du spectateur. Je ne voudrais pas laisser croire un seul instant que cette œuvre me déplatt; mais pour des esprits
scrupuleux et difficiles, comme ceux de notre temps, il me semble que l'auteur aurait dû, surtout en songeant aux dimensions de Texécution, apporter dans son travail plus de conscience et de soin. Le cou des deux chevaux n'a de modèle nulle part , et , même en tenant compte de l'armure , il eût été possible d'obtenir dans les mouvemens des deux cavaliers plus de souplesse et de naturel.
Bien que l'intention évidente de l'auteur nous reporte à la sculpture du quinzième siècle, cependant le caractère volontairement inachevé de toutes les parties, l'absence complète de modelé , l'exclusive prédilection vouée aux indications même indécises, rap* pelle plus volontiers les chapiteaux romans de plusieurs églises, et par exemple, de St.- Germain-des-Prés. Mais ici l'artiste n'a pas la même excuse que Tarchitecte; il ne travaille pas pour être vu à la même distance.
A supposer qu'il exécutât dans le même système et dans les mêmes pix>portions une suite de sujets analogues , il faudrait nécessairement les incruster à hauteur d'appui dans les panneaux d'une pièce; on pourrait
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s'en approcher, et alors la critique, même superGcielle et rapide , se montrerait sévère , et ne se générait pas pour blâmer et pour reprendre.
«Vaime mieux de beaucoup sa Dagae, composée avec Fhistoire de la maison de Guise.
Dans ce morceau, Texécution est la même, ni plus ni moins simple, ni plus ni moins vraie; mais on rend volontiers justice à la disposition ingénieuse des masses; on s'émerveille de l'adresse presque surnaturelle avec laquelle l'artiste a su broder tant et de si compliqués épisodes dans cet étroit espace. M. de Triqueti peut obtenir, nous n'en doutons pas, d'éclatans succès dans la sculpture d'ornemens; mais s'il veut composer des scènes importantes, il lui faudra se résigner à de nouvelles et sérieuses études.
M. Ântonin Moine, dont nous avons vu au musée Colbert de beaux et simples paysages, débute cette année dans la sculpture. Il y a dans sa manière quelque chose qui manque en général à la sculpture moddrne; il est singulièrement pittoresque et coloré; on voit qu'il s'est nourri de préférence de Sarrazin
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et de Jean Goujon. Un buste de Jeune Fille, exécuté en plâtre , est admirable de jeunesse et de fraîcheur ; la chair est modelée avec une morbidesse exquise ; les lèvres sont étudiées avec une délicatesse et un bonheur inimagiliables; elles sont humides, et Ton dirait qu'elles vont parler et sourire ; les cheveux sont souples, déliés, et menacent de flotter au vent si on les dénouait. Les vêtemenssont exécutés avec adresse ; je les voudrais plus riches. Broderie pour broderie, je l'aime mieux plus variée. 11 n'en coûte qu'un souhait. Peut-être un œil sévère pourrait-il demander à cette tête plus de solidité, plus de logique dans la construction. La vie et l'animation se jouent dans les yeux et sur le visage; mais la mâchoire, les tempes et les pommettes sont -elles bien senties? comprend-on bien ce qui soutient et ce qui relie ces chairs si vives et si pleines de sang? L'étude corrigera sans peine ces défauts qui résultent nécessairement de l'inexpérience. Je les aime mieux d'ailleurs qu'une sécheresse systématique et inanimée.
Les Lutins f du même auteur, présentent
les mêmes quaUiés et aussi les mêmes taches. La composition est charmante et pleine d'expression; les têtes sont malignes et rieuses, les attitudes sont vraies et bien trouvées ; mais les deux torses voudraient être étudiés plus finement et sur la nature même.
Une étude de cheval rappelle , d'une façon frappante , la manière de Géricault. Le train de derrière me parait beaucoup trop court ; mais il est impossible de mettre dans le modelé de la tête et du cou plus de souplesse et de vérité. Le cheval vaut mieux que l'homme qui le monte. La crinière est flottante ; on sent la vie et la force dans les moindres mouvemens. Avec de très légères corrections , ce serait un morceau admirable* Qu'il y a loin de là au Louis XIII àt Dupaty , à V Henri /^de Lemot, au Louis XI F' de Bosio , placés sur des chevaux de bois ou de carton? Entre ces trois statues équestres, je ne vois guère de différence à établir que celle du médiocre au pire. Il est impossible de saisir dans un seul de ces trois morceaux un détail vrai ou naturel ; tout est passé, éteint ,
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inanimé. Et voilà pourtant à quels hommes on confie des monumens !
Deux cadres de médaillons, de M. Antonin Moine , sont des études intéressantes et variées. Pour la plupart, ce ne sont guère que des pastiches des médailles florentines, repoussées et ciselées. Quelquefois, c'est à s*y méprendre; cependant il y a quelques portraits simples et vivans* Deux têtes de femmes, détachées du fond, xonde bosse, se colorent harmonieusement; un grand médaillon de femme, vue de face, reproduit avec bonheur le type de la Gioeunda de Léonard. Avant de le voir, je n'aurais pas cru qu'il fût possible de trouver dans la glaise ces yeux voilés et sourians, ces fossettes si jeunes et si enfantines, ce front pudique et timide, que M. Moine nous a donnés. Je ne sais pas si jamais la sculpture a lutté déplus près avec la peinture. Nous pouvons affirmer, au moins d'après deux exemples, que l'auteur a tout ce qu'il faut pour faire d'admirables bustes de femmes. Il possède tous les élémens nécessaires pour traduire fidèlement et sans pauvreté les moindres accidens
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qui se rencontrent dans une tête; il entre k merveille dans Tcsprit d*une physionomie :
or, le plus souvent, la beauté d'une femme s'évanouit sous l'ébauchoir du sculpteur. Il semble que le marbre est inhabile k reproduire les finesses d'une chair si peu accentuée , qui se ride à la peau , sans que les muscles aient Pair de s'en mêler. On le sait, les lèvres et les yeux d'une femme ont bien plus à faire pour compléter l'expression de sa pensée, que ceux d'un homme. La raison en est simple: nous avons .généralement la structure musculaire du visage plus énergique et plus riche, les contractions sont beaucoup plus sensibles, et partant, plus faciles à traduire. De là vient que tant de femmes jolies au jour, charmantes sur la toile, sont dures et sèches quand elles ont passé par le ciseau du praticien; et cependant je m'assure, en toute sécurité, que M. Antonin Moine eût trouvé dans la tête si populairement célèbre et admirée de M*^ A. de V. , plus de ressources et de richesses que M. Bouchot. Il n'aurait pas exagéré si malheureusement la simplicité des plans dans les attaches
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du COU et des épaules; il eût fait sourire les lèvres, regarder les yeux, enfiu il eût donné à tout le visage la jeunesse et la vie que le peintre n*a pas su trouver; il eût enrichi le modèle au lieu de l'appauvrir, et nous au*" rions une de ces têtes comme on en voit au Musée d'Angouléme.
Un Tigre dévorant an Crocodile ^ de M. Ba* rye, se distingue surtout par une grande vérité d'attitude , par une grande finesse de modelé. Je suis fâché que l'auteur ait choisi Jes proportions d'une demi-nature. Je ne crois pas qu'on puisse copier plus fidè^ lement. Il y a dé la rage dans le tigre qui dévoré, et de la souffrance dans le crocodile qui se tord sous ses dents. Je reprocherai à M. Barye d'étouffer la vie de ses animaux
sous une multitude de détails reproduits trop petitement. J'aimerais mieux cent fois que les détails fussent moins nombreux , mais plus fortement accusés : la complication de l'étude et de l'exécution donne à l'œuvre un caractère inévitable de sécheresse et de dureté. Il y a ici excès de conscience, une patience dépensée à profusion ;
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c'est un défaut facile à corriger. Moins littéralement exacte , la sculpture de M . Barye serait plus grande et plus belle ; elle serait moins réelle, mais plus vraie ; elle gagnerait en élévation ce qu'elle perdrait en fidélité puérile. Toutefois et malgré ces critiques, le groupe de M. Barye est admirable : personne peut-être ne pourrait faire aussi bien, et Tauteur seul peut faire mieux. Nous avons vu de lui des modèles en plâtre de cerfs, de chiens et de chevaux, empreints du même talent, et blâmables sous les mêmes rapports. M. Barye , à qui son Caln avait mérité un second prix à TAcadémie , s'est créé dans l'étude et la reproduction des animaux une spécialité personnelle. Il a bien fait, à notre avis, de suivre son goût et de s'isoler ainsi de toute imitation. Qu'il essaie, et il le pourra sans peine, de substituer à son exactitude un peu hollandaise, plus de largeur et de hardiesse, et nous lui devrons des œuvres d'un mérite réel , incontestable.
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