‹ Salon de 1831Chapitre 8 sur 21 · MO SALON DE · texte numérisé non relu

MO SALON DE

présence de la toile de M. Delacroix, toutes nos préventions s^évanouissent. Sa Liberté est si belle , si hardie , si guerrière , si noble, que nous serions fort embarrassés de lui appliquer nos idées préconçues. Les cadavres du premier plan sont d'une exécution irréprochable; le cuirassier k droite râle encore du dernier coup qu'il a reçu ; le gamin à gauche, qui tient un pistolet, est pris sur le fait, et rappelle à tout le monde ce qu'ils ont vu en juillet dernier. Mais le souvenir s'embellit de toute la supériorité de l'art sur la réalité. L'homme au chapeau poudreux, au pantalon gris, k la redingote lézardée, au visage terreux et amaigri , placé près du gamin , est d'un type ignoblement beau. On lit sur sa figure le jeu , la débauche , la misère et le courage.

M'y a-t-il donc aucune critique à faire dans ce tableau? J'en sais plusieurs et même d'assez graves. D'abord la toile n'est pas en perspective, le fond est k une distance indécise, et danse; on ne sait où le placer. Est-il loin? est-il près ? C'est une question difficile a décider.

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El puis, contre Thabitude de rauteur, qui sauvent 9 après avoir admirablement composé, exécutait incomplètement, nVt-il pas, cette fois-ci, dépensé tout son talent, tout son génie dans Texécution successive de toutes les parties de son œuvre, avant de l'avoir

suffisamment méditée ? a-t-il vraiment conçu

et créé avant de faire? Nous ne voudrions pas aiBrmer le contraire, mais au moins nous en doutons. Que si l'on nous demandait d'expliquer plus nettement notre pensée , un peu confuse peut-*étre dans la forme, nous répondrons que nous voyons bien dans ce tableau tous les élémens d'une action , mais que Taction en elle-même nous semble absente. On ne voit pas précisément si le combat est en train, s'il finit ou s'il commence.

La Liberté A^M, Delacroix sera-t-elle comprise par le public? Jusqu'à présent il n'y a guère lieu de le croire. Malgré le jour favorable sous lequel elle est maintenant placée, il ne parait pas qu'elle soit destinée à obtenir le succès éclatant qu'elle mérite. C'est tout simplement le plus beau tableau du Saloil ; c'est une œuvre qui doit durer ; mais pour la com-

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prendre tout entière, pour apprécier toutes les richesses et toutes les franchises de Texécution , il faut le même temps et la même élude que pour saisir le Z>. Giovanni ou la Semiramide. Il n'est pas donné à Tesprit ou aux yeux de saisir par improvisation ce qui n'a pas été improvisé , de deviner du premier coup, et comme en se jouant, ce que Fartisle a long-temps essayé ou cherché. Ça été de sa part un travail de conscience ; et il faut pour le juger, la même attention sérieuse à laquelle il s'est lui-même résigné.

Et ainsi, quand il serait vrai, comme je le crois , que peu de personnes apprécient à sa juste valeur la Liberté^ ce ne serait pas une raison sudGsante pour désespérer de l'avenir et de la gloire de M. E. Delacroix. Loin de Ik, l'opposition constante qu'il a rencontrée sur sa route, depuis ses premiers débuts, n'a pas médiocrement servi au perfectionnement et à l'agrandissement de son talent.

S'il eût d'abord conquis l'enthousiasme et la popularité , s'il eût été accepté d'emblée , il aurait involontairement cédé à la paresse, à l'indolence inséparables d'un succès trop ra-

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pide et trop facile. Si Ton en doutait, toute l'histoire de l'art serait là pour le prouver.

Je crois donc que M. E. Delacroix doit se féliciter de toutes les guerres qu'il a eues à soutenir depuis dix ans avec les critiques sincères ou envieux; la lutte commence à s'épuiser, le temps de l'épreuve s'achève.

Bientôt l'initiation sera complète; avant un an peut-être , le public rougira , sans qu'on l'en prie, des triviales plaisanteries qu'il a écoutées et répétées sur un talent original et personnel; Tavénement définitif du novateur ne pourra plus être mis en question , et son règne sera d'autant plus solide et durable, qu'il lui aura fallu plus de temps pour établir sa domination.

Gros, Géricault et Delacroix, voilà les trois grands noms que notre siècle va donner à l'histoire de la peinture ! voilà ce que l'écume de toutes les réputations qui bouillonnent autour de nous laissera surnager; voilà les phares imposans qui serviront à rallier nos souvenirs, et dont la lumière éclatante se réfléchira sur d'autres noms pour les sauver du naufrage.

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Quand toutes les œuvres qui s'entassent chaque jour, auront cessé de nous préoccuper par leur nouveauté d'hier; quand les perpétuels rajeunissemens des mêmes idées, que l'ignorance ou l'inattention veulent bien prendre pour des créations, n'auront, pour survivre à leurs auteurs, d'autre droit que leur mérite; quand toutes les amitiés seront devenues silencieuses et muettes , alors l'oubli fera justice de toutes les gloires factices , de toutes les immortalités si facilement promises et acceptées, et le flot, en se retirant, ne laissera debout qu'un petit nombre de cimes élevées; le reste aura disparu , et l'œil en cherchera vainement la trace.

Le Meurtre de l^évéque de Liège est placé de manière k n'être pas vu. Heureusement nous avons pu le juger à l'aise au Musée Colbert, et en attendant qu'il plaise à MM. du Louvre de lui assigner un jour plus convenable au renouvellement prochain, nous invoquerons nos souvenirs, si confus et si lointains qu'ils soient. Plus tard, si nous nous sommes trompés, si notre mémoire

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nous a mal servis, nous y reviendrons et nous pourrons nous corriger.

Le moment choisi par le peintre /est celui que W. Scott a inventé dans Quentin Diir^ ward; car je ne crois pas que l'histoire se trouve ici d'accord avec le romancier. L'évêque arrive traîné violemment par deux soldats, dans la salle où le sanglier des Ârdennes achève son orgie. Il y a dans la figure et l'attitude du prélat quelque chose desingulièrement imposant , qui contraste vive* ment avec la figure et le geste de ceux qui ramènent. On voit qu'il essaie, avant de mourir, de rassembler ses dernières forces et de ressaisir un reste de dignité. Posé comme il est, si les bras qui l'étreignent venaient k le quitter, on le croirait à l'autel , appelant sur la foule qui l'entoure, la bénédiction divine.

Quand une fois on a bien saisi toute l'élévation et la majesté de ce premier acteur, les yeux se portent d'eux-mêmes sur le meurtrier ; sa figure domine hideusement la table immense autour de laquelle sont accoudés ou endormis ses convives, épuisés de

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débauche et de vin. A voir les yeux béans et stupides qui sont tournés sur lui, on comprend bien qu'il n'a qu'un mot à dire, et que la tête de l'évéque va tomber au moindre signe qu'il lui plaira de faire.

Pourquoi faut-il que M. E. Delacroix n'ait pas eu la liberté de développer cette admirable et magnifique composition dans les mêmes proportions que les Enfers de Rubens, ou que les Noces àt Paul Véronèse? Alors, sans doute, nous n'aurions pas à lui reprocher les singuliers caprices , les bizarres inégalités d'exécution qui frappent si désagréablement dans ce tableau. Il semble que le découragement et la contrainte l'aient arrêté par secousses, qu'il ait pris et quitté son œuvrecommeunenfantquiboude ses jouets après s'en être amusé. Plusieurs têtes du premier plan ionl moins faites, moins avancées que d'autres du second et du troisième.

Espérons qu'un jour l'empressement et l'admiration populaires lui permettront d'agrandir et de compléter pour la galerie du Luxembourg, cette esquisse si habilement et si ardemment inventée.

On parle d'une Bataille de Nancy ^ fort avancée à ce qu'il parait. L'aurons -nous avant la clôture du Salon? Nous le souhaitons bien sincèrement, mais nous n'en savons rien encore. Ce serait très probablement quelque chose de nouveau pour nos yeux habitués à la bataille historique. Lebrun et Horace Vernet ont trouvé pour parer et arranger le carnage des méthodes symétriques dont le public commence a se lasser. Une bataille où l'on se battrait, où les épisodes, au lieu de descendre jusqu'à l'élégie ou l'anecdote , se dégageraient naturellement du sujet, et formeraient, en se réunissant, une vaste et ardente épopée , voilà ce qu'il nous faudrait; l'aurons-nous, et quand l'aurons-nous?

Le Saint Jérôme et le Christ de M. Sigalon, se distinguent par plusieurs mérites. Mais ces mérites sont inégalement répartis > et pour ma part, je préfère de beaucoup le Saint Jérôme. Je blâmerai dans le Christ le mouvement des bras qui me parait forcé, le modelé des muscles du torse qui me paraît inconciliable avec la souffrance et Tépuise-

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ment. Nos habitudes et la réflexion s'opposent à ce que le Christ se rapproche même loîntainement du caractère athlétique. Les femmes placées en bas de la croix , sont d'une belle expression, mais il me semble que la longueur des membres et du cou, est généralement exagérée. Ce dé&ut se faisait déjà sentir dans VAthalie du même auteur.

Ici nous le retrouvons , mais affaibli.

Le Saint Jérôme est d'une belle conception ; le groupe des anges est d'une invention et d'une exécution élevées; celui de gauche, dont le torse et les cuisses sont vus en raccourci , qui tient d'une maia la trompette, et qui, de l'autre, montre le ciel qui l'envoie, étonne et ravit par l'ardeur et la simplicité de son attitude , et plus encore par l'immense difQculté que présentait la réalisation des lignes et des plans.

Y a-t-il progrès chez M. Sigalon? Oui, si on compare le Saint Jérôme à VAthalie ; mais la question ne se résout pas aussi facilement, ni d'une façon si décisive, quand on prend la Locuste pour point de départ.

Je ne sais pas, en effet, si M. Sigalon n'a

pas perdu en simplicité ce qu'il gagne en précision et en assurance dans l'exécution de s^einture. Il semble qu'il cherche la difficulté par plaisir; qu'il répudie une première et soudaine idée, parce qu'elle lui semble trop naïve, trop rapidement trouvée. Une fois, il lui est arrivé de faire du premier > coup une charmante composition, placée

aujourd'hui dans la galerie du Luxembourg, le Billet doax. On y retrouvait toute la correction de la Locuste, avec une couleur plus vraie , plus harmonieuse. Il ne parait pas que l'auteur soit là dessus du même avis que nous; car en admettant, ce que je ne voudrais pas nier, qu'il fût possible et même nécessaire de donner à ce tableau ou à ceux qui le suivraient plus de solidité, un modelé plus serré, au moins était-ce une voie nouvelle que l'artiste s'était ouverte, dans laquelle il pouvait marcher à son aise; mais il a brusquement et volontairement renoncé à cette nouvelle manière , qui me parait être la vraie , au moins pour lui ; celle qui sympathise le mieux avec le fond même de son

talent. Je ne voudrais pas pour cela lui dé-

fendre de traiter des sujets énergiques ou dramatiques auxquels je le croîs propre. Je n'entends parler que de son exécution. *

Or, il me semble que les études de M.

Sigalon , en même temps qu'elles révèlent une ardeur et un courage très louables et très rares, démontrent aussi jusqu'à l'évidence que le mieux est souvent l'ennemi du bien. Je ne parlerai pas de la couleur : je ne crois pas qu'il soit jamais appelé à devenir un grand coloriste. Mais pour restreindre nos critiques au dessin, n'arrive-t-on pas nécessairement à croire que le travail, et le travail poussé à l'excès, a pu seul amener M. Sigalon à ce modelé sculptural qui répugne à la toile? Il y a dans le Saint Jérôme un savoir myologique infini, une connaissance approfondie de l'anatomie humaine; mais ce savoir, si utile, si indispensable d'ailleurs, il faudrait s'en servir sans le montrer; il faudrait cons-* truire les formes et les colorer sans indiquer comme on les construit et les colore. Diderot dit quelque part, avec un enthousiasme dont lui seul était capable, que le géomètre Lahire^ en traçant l'épure du dame

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de Saint-Pierre de Rome, a trouvé que la courbe du dôme est précisément celle de la plus grande résistance. Permis à Diderot , avec la tête et le cœur qu'il avait, de s'émerveiller sur la rencontre du géomètre et de Tarchitecte; mais à coup sûr Michel -Ange n'en serait pas moins un admirable architecte quand Lahire ne nous eût pas appris ce qu'il a trouvé.

Et ainsi, quand M. Sigalon, au lieu de lais^ser lire à travers la peau les dimensions et l'arrangement des muscles, se contenterait de colorer, de répartir l'ombre et la lumière, de manière à traduire ce qu'on ne voit pas, ce qu'on ne peut pas voir, tout n'en irait que mieux : il serait aussi savant et plus simple.

Croyez-vous, que Phidias serait moins grand et moins habile quand ^Gall ne serait pas venu ajouter son témoignage à celui de Winckelmann , et nous expliquer ce que signifient le front du Jupiter et la forme donnée à la tête de la Vénus ? Que la science explique l'art, à la bonne heure ; que l'art se serve de la science, je n'y vois aucun inconvénient. Mais je ne saurais voir sans chagrin et sans

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regret , la science et Fart confondre leurs missions, et vouloir, par les mêmes moyens, réaliser deux pensées si différentes quoique si voisines. Sans la vérité , il n'y a pas de beauté possible : mais la vérité n'est pas toujours belle, surtout quand elle veut montrer pourquoi et comment elle est vraie.

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