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PEINTRES D EGLOGUES ET DE BUCOLIQUES

MM. Camille Roqueplan, — Adolphe Leleux, — Penguilly- L'Haridon, — Armand Leleux, — Hédouin.

Il y avait bien longtemps que le public n'avait eu ce bonheur de voir au salon des tableaux signés Camille Roqueplan, et il s'inquiétait de l'absence de ce charmant peintre. Ce n'était pas un caprice qui l'éloiguait du Louvre, et il ne se tenait pas à l'écart posé eu grand maître boudeur; il ne faisait pas d'ex-

hibitions particulières dans de petits coins. Une maladie longue et douloureuse l'avait éloigné de Paris, et il demandait aux tièdes brises des provinces méridionales de la France un air plus doux et plus clément qui réparât ses forces épuisées.

Au bout de trois ans, il est revenu guéri et transfiguré : le malade et le peintre ont fait peau neuve. — Cela a dû vous paraître étrange, sachant que Camille Roqueplan avait exposé, de ne pas lire son nom le premier parmi ceux des peintres brillants et spirituels, des fantaisistes étincelants, des rois de la touche pétillante et de la palette épanouie. En effet, l'auteur du Lion Amoureux, de Jean-Jacques Rousseau et les demoiselles Gallet, du Concert chez Van-Dyck et de tant de gracieuses merveilles, avait droit à figurer sur cette liste ; mais le Roqueplan de cette année n'est plus le Roqueplan d'autrefois, — ne prenez pas cette phrase dans un sens mélancolique, — il a gravi un cercle de plus dans la spirale de son talent. Sans cesser d'être lui, il a changé de forme; de son ancienne manière, il n'a gardé que la grâce.

Etrange bizarrerie, la maladie qui affaiblis-

sait son corps rendait son talent plus robuste ; vigoureux, il faisait de la peinture délicate ; languissant, il a fait de la peinture forte ; le mal qui devait le tuer comme homme Ta sauvé comme artiste; il Ta tiré des brumes de notre ville de boue et de fumée pour le plonger dans la chaude lumière du Midi, et cette lumière qui donne le vertige aux plus sains, qui rend fous les élèves envoyés à Rome et les jettt dans des saumons et des indigos impossibles, n'a pas ébloui l'œil du convalescent ; il a résisté à ce baptême de feu qui calcine les palettes les plus froides, et, au milieu d'une carrière remplie par tant d'oeuvres d'une originalité charmante, il a eu ce bonheur, au moment même où peut-être il serait tombé dans la répétition de ses motifs familiers, de rencontrer une veine inespérée, un filon vierge qu'il peut poursuivre dans les sinuosités de sa gangue, de longues années encore, sans venir à bout de l'épuiser; car ce filon, c'est tout bonnement la nature, — que jusqu'à présent il avait plutôt devinée qu'étudiée, tout enivré qu'il était de Terburg, de Metzu et de Watteau.

Camille Roqueplan n'ayant plus à peindre

de robes de satin, de colliers de perles, de joues roses dans des grappes de cheveux, de nuques blondes, d'épaules lustrées, de violoncelles au ventre blanchi de colophane comme le collet d'un petit abbé de poudre à la maréchale, de pages à mine de chérubin versant de haut le vin d'Espagne dans un verre de Venise, de bahuts sculptés et de vases piqués dans l'ombre de vives paillettes, de rideaux de damas aux ramages contournés, de tapisseries de cuir de Cordoue ou de Bohême, gaufrées d'or et d'argent, s'est contenté, lui si élégant, si fin, si gracieux, du premier paysan qui passait sur la route, traînant sa bête après lui ; du dernier petit pâtre accoudé derrière un buisson, et regardant paître ses vaches'; du colporteur adossé contre un mur en attendant qu'on ait visé son passe-port: la moindre chose lui a suffi. A défaut de bas de soie, il a peint les jambes nues et les pieds vermeils des filles de la campagne qui vont au marché ; cette cape brune tout usée, tout élimée, rompue à chaque pli, où la pluie et le soleil ont laissé leurs empreintes, a remplacé pour lui les manteaux de velours incarnaclins et rayés d'or si crânement jetés sur l'épaule des fins

cavaliers; le sombrero de calana du contrebandier s'est substitué au feutre du raffiné; au lieu du king's-charles tramant les oreilles à terre, c'est maintenant le chien de berger inculte, hérissé, mais l'œil intelligent et bon, qui aboie dans le coin de ses toiles ; — il ne dédaigne même pas l'humble grison aux narines velues, au poil blanchissant, aux oreilles énervées, lui qui avait sur sa palette des tons si satinés pour en moirer la croupe des chevaux anglais ; tout cela ne lui inspire aucun dégoût : mains hàlées, figures hâves, vêtements dépenaillés, bêtes harnachées de cordes, paysages remplis de pierres et de ronces, il s'est fait à tout, il a compris la rude beauté ou la laideur pittoresque si vous l'aimez mieux, de ces paysans demi-français, demi- espagnols ; de spirituel il est devenu naïf, de fashionable rustique; et voilà pourquoi, au lieu de le mettre en tête de cette brillante phalange des Diaz, des Muller, des W interhalter, des Baron, nous commençons par lui la liste des peintres campagnards, des artistes pastoraux et bucoliques, et nous le plaçons, nous, au premier rang dans la bande des Leleux, des Hédouin, des Guillemin, des Luminais, des Fortin et de

tous ceux qui s'occupent à reproduire en idylles un peu sauvages et ne ressemblant guère à celles de Boucher, les scènes de la vie des champs, les costumes pittoresques de la Bretagne et des provinces basques.

Ce changement complet de manière est un événement grave et singulier dans la vie d'un artiste, surtout quand il n'implique aucune décadence, aucune pente au maniérisme; arriver du coquet au simple, du spirituel au vrai, du pétillant au lumineux, du gracieux au fort, c'est un bonheur rare, et il est bien des peintres dont le passé ne vaut pas celui de M. Camille Boqueplan, à qui l'on pourrait bénévolement souhaiter une bonne maladie qui les envoie passer deux ans au pied des Pyrénées en tête-à-tête avec la nature.

Avec cette intelligence parfaite du coloris, qui ne lui a jamais fait défaut, M. Camille Roqueplan, se baignant dans les ondes de cette lumière aveuglante des pays chauds, a compris que ce n'était ni par du jaune, ni par de l'orangé, ni par des tons dorés et cuits au four, qu'il parviendrait à rendre cet éclat tranquille, cette lueur implacablement blanche du ciel méridional. Il a eu le courage de

ne pas rendre par des roux ee qui était gris, et par du bitume ce qui était bleuâtre, — chose bien simple en apparence, mais qui constitue tout un art nouveau.

Le Midi n'a guère que trois couleurs, bleu, blanc et gris, et c'est bien gratuitement que Ton s'obstine à le barbouiller de mine de Saturne ou autres nuances incendiaires. Dans le Nord, le soleil rouge grésille sous les nuages comme un lampion à la pluie ; dans l'Orient, il darde des jets incolores et vifs comme ceux du gaz. Il faut des vapeurs à traverser pour allumer ces braises qui empourprent nos couchants. Dans une atmosphère sans brouillard, le soleil est un globe chauve de rayons, et il tombe dans la mer comme un boulet chauffé à la fournaise. Tout ce que la lumière atteint devient blanc; tout ce qu'elle n'atteint pas reste bleu. A Oran, à Séville, des maisons crépies à la chaux ont des ombres qui n'offrent aucune différence de valeur avec le ciel.

Aussi, en visitant le musée de Madrid, les galeries particulières, les couvents et les églises de la Péninsule, étions-nous extrêmement surpris devant les chefs-d'œuvre de l'école espagnole, pour la plupart si rances, si fauves et

si bruns de ton; comment leurs auteurs avaient-ils fait pour trouver tant de noir dans un pays si lumineux? Certainement, en concentrant les ombres réunies de toutes les Espagnes on n'arriverait pas à l'intensité bitumineuse de Hibera, de Zurbaran et des peintres caractéristiques de cette école ; il est vrai qu'ils en avaient emprunté beaucoup à Michel- Ange et Caravage.

Paul Véronèse est le seul qui ait jamais rendu la blancheur opaque et les contours arrêtés des pays chauds, Titien lui-même, ce coloriste superbe, dore ses tableaux d'un glacis d'ambre jaune, très-opulent et très-splendide à voir, mais d'une chaleur un peu conventionnelle.

Dans cette transplantation de son talent M. Camille Roqueplan, plus habile que qui que ce soit à ces tons de topaze, à ces ardeurs blondes, à ces nuances réchauffées à propos de reflets vifs, à ces transparences rousses ou fauves qui sont le coloris du Nord, s'est rendu tout de suite maître des secrets de cette lumière qui cisèle les contours, sculpte les formes, met en relief les détails, ne permet à rien de s'esquiver dans l'ombre, rapproche les lointains des

premiers plans, faute de brume intermédiaire, et donne à tout une apparence plastique qui ne permet aucune bavochure à la brosse.

Peindre, dans le Midi, c'est avant tout dessiner, c'est presque sculpter.

Rien n'est plus joli que le paysage représentant une Vue prise aux frontières d'Espagne.

Vous ne trouverez là aucune des ficelles ordinaires, pas de repoussoirs, pas de paires de bottes placées au premier plan pour chasser à l'horizon un lointain rebelle qui s'entête à ne pas fuir.

Le devant de la toile est occupé par le lit pierreux d'un torrent presque à sec, où circule, baignant à moitié les cailloux, un petit filet d'eau diamanté çà et là par d'imperceptibles remous. Les pierres, quoique lavées à leur base parle flot clair, sont sèches et blanches comme si l'humidité n'avait jamais existé au monde; les flancs de la ravine laissent voir dans leur décharnement le gris du tuf, et du rebord s'élancent et se projettent des branches de broussailles et de jeunes arbres au feuillage rare et grillé par le soleil bien plus que par la gelée, quoique l'époque choisie soit la fin de l'automne.

Sur le versant du coteau que coupe le ravin, quelques vaches et quelques moutons disséminés broutent un gazon ravivé aux fraîcheurs d'octobre, sous la garde d'un petit pâtre mélancoliquement appuyé contre un tertre près du bouquet d'arbres, dans cette sereine contemplation où se perdent les heures et les jours du berger.

Au fond, des 'montagnes dentèlent de leur scie bleuâtre un ciel clair et léger sans abus d'outremer et de lapis-lazuli.

Un premier plan — d'une entière blancheur — ne voilà-t-il pas un tour de force que risqueraient peu de paysagistes?

Les Paysans de la vallée d'Ossau ont une franchise de tons, une fermeté de contours, une rusticité d'attitude et d'allure qu'on ne saurait trop louer. Cependant ils ne sont pas laids, leurs traits rudes ne manquent pas de beauté; la tête de la jeune fille, qui tient une corbeille, est charmante, car M. Camille Roqueplan n'a pu abdiquer sa grâce naturelle. — Il est fâcheux que le mouvement de la jambe qui se porte en arrière ne soit pas mieux rendu : il ôte l'aplomb à la figure ; c'est la seule tache de cette charmante toile.

Les Espagnols des environs dePeniicosa, avec leurs traits hàlés, leurs cheveux entourés d'un linge, leurs gilets écrasés et miroités à tous les plis, leurs larges ceintures, leurs alpargatas et leurs bas brodés de bleu à la valenciennes, ont bien l'air de fierté indolente et de majesté sauvage de montagnards au repos.

Le coloris de ce tableau a une solidité mate, une clarté crayeuse, un ton de fresque en miniature, qui lui donnent un aspect franc et magistral que M. Roqueplan, même en ses plus heureuses veines, n'a jamais si bien attrapé.

Le Visa des passe-ports brille par les mêmes qualités. L'homme a la vigueur trapue et carrée de sa race, et se détache parfaitement sur le fond de la muraille ; la jeune fille qui avance sa tête au haut de l'escalier a bien raison de céder à sa curiosité, car elle nous montre sous sa coiffe rouge un visage très-agréable à regarder dans sa grâce naïve.

Cette fois, M. Adolphe Leleux, en dehors de son tribut accoutumé de Bretons et d'Aragonais, nous apporte un spécimen d'un autre genre : — un buste d'homme de grandeur naturelle, vêtu d'une espèce de costume breton

et resserré dans un cadre étroit qui coupe le corps à la hauteur des pectoraux.

Cette tète, c'est tout bonnement le portrait de Fauteur, pas flatté, dans le sens où l'entendent les bourgeois, mais d'une énergique et rude ressemblance, accentuée et poussée dans le sens du caractère.

Ce masque bruni par le soleil, bronzé de tons chauds et vigoureux, éclairé de deux yeux noirs aux sourcils arrêtés nettement ; ces cheveux ras et cette barbe courte et fournie, cet air opiniâtre et réfléchi, toute cette apparence robuste et rustique, cette force du paysan illuminé par l'intelligence de l'artiste, c'est bien ainsi que l'on se figure M. Adolphe Leleux. JN'était le rayon de l'œil, il ressemblerait à plus d'un de ses modèles, L'on conçoit, en voyant ce portrait, comment il a pu s'insinuer si avant dans l'intimité des gars du Marais et du Bocage, assister aux pardons et aux luttes, s'accouder sur les tables côte à côte avec les buveurs de cidre, écouter, tout rêveur, l'aigre musique du biniou et le lourd trépignement de la ronde.

Velasquez, dans ses tableaux familiers, donnerait l'idée de cette peinture brutale, féroce,

et qui poursuit la réalité à toute outrance. — Sous ce rapport, M. Adolphe Leleux se rapproche de Técole espagnole, et, s'il se livrait à la grande peinture, c'est probablement de ce peintre et de Ribera qu'il suivrait les traces, tout en se traçant à côté de la route son petit sentier à lui.

Nous conseillons au peintre d'effacer ou d'adoucir une teinte brune qui cercle le front près de la racine des cheveux, implantés dans une zone plus blanche ; cette ligne donne au reste de la tête l'air d'un masque appliqué sur le visage et qu'on en pourrait détacher.

Cette vigoureuse étude nous inspire l'envie de voir M. Leleux traiter un sujet de genre dans des dimensions historiques.

Après le portrait d'homme, le tableau le plus important de M. Adolphe Leleux, ce sont les Jeunes pâtres espagnols.

La scène se passe, — nous le supposons du moins, — sur un des premiers plateaux des Pyrénées. Un immobile océan de vagues montagneuses ondule jusqu'au cercle où l'horizon rencontre le ciel, dans cette espèce de zone roussâtre, brume dépoussière impalpable que

le vent soulève et soutient, et qui fait le brouillard des pays chauds.

Le tremblement lumineux de l'atmosphère est parfaitement rendu ; c'est bien la clarté aveuglante de l'heure de midi.

Aucun arbre ne rompt les grandes lignes austères de ce paysage plein de silence et de solitude, où l'on ne doit entendre d'autre bruit que le grincement enroué de la cigale. A peine çà et là quelques touffes de bruyères et de genévriers ; quelques barbes mal peignées d'herbes sèches qui pendent aux déchirures des tertres. — Du reste nulle apparence humaine, ni flèche de clocher, ni village ébauché dans le lointain, ni colonne de fumée trahissant une chaumière ; ils sont là tous les quatre ou tous les cinq, les seuls êtres vivants à plusieurs lieues à la ronde, et jouent avec des petits chiens que leur mère, allongée sur ses pattes de devant comme un sphinx, suit d'un œil plein de sollicitude, quoiqu'elle paraisse avoir assez de confiance dans la loyauté et l'adresse de ses petits amis.

Cette scène, bien simple et sans grande portée esthétique, intéresse et attache comme un drame.

La petite fille au corset noir et au jupon de ce jaune vif , en usage dans la Castille et l'Aragon, où nous en avons vu brodés de perroquets et de pots de fleurs, est plus jolie que ne les fait habituellement M. Leleux, dont le rude pinceau se prête peu aux délicatesses féminines, et qui n'est rien moins que poupin dans sa manière ; mais la figure la mieux réussie de toutes est celle du jeune pâtre au torse robuste déjà, au profil décidé, au regard presque viril ; il fera à coup sur, dans quelques années, le plus hardi contrebandier qui ait jamais passé à la barbe des douaniers par une nuit orageuse un ballot de marchandises anglaises ou un partisan du comte de Montemolin.

Ce tableau, quoiqu'égal et peut-être supérieur sous certains rapports aux œuvres précédentes de M. Leleux , nous inquiète pour l'avenir du jeune peintre; il nous a semblé y deviner un certain laisser-aller de main, y découvrir un commencement de pratique, presque del'adresse.— Celanous effraye. — Le grand mérite de M. Leleux est la sincérité complète, l'étude sérieuse et constante de la nature : il ne faut pas qu'il s'écarte de cette route étroite, âpre, mais certaine; qu'il se défie de la faci-

— \u — /ité qui ne peut manquer de lui venir ; qu'il cherche à conserver cette précieuse gaucherie, partie intégrante de son originalité ; qu'il se garde de peindre d'après des croquis et des dessins faits à la hâte ou trop légèrement.

Le Retour du marché en Basse- Bretagne est une petite toile très-fine de ton et à qui il ne manque, pour être un vrai bijou, qu'un peu plus de soin et de précision dans la touche. La muraille, le long de laquelle défile la procession des personnages, en fait parfaitement valoir les silhouettes pittoresques.

Voilà un genre de bergers que n'avaient prévus ni Homère, ni Virgile, ni même M. Racan et madame Deshoulières : ces gaillards en bas bleus, perchés sur des échasses comme des saltimbanques, coiffés de bérets, vêtus de peaux de mouton, sont des Corydons et des Mélibées du département des Landes qui s'en reviennent des champs, les pieds dans l'ombre et la tête dans un rayon de soleil.

M. Leleux a bien saisi l'aspect d'oiseau échassier, de grue en promenade, que ces ongues potences donnent aux étranges pasteurs de ces steppes françaises, aussi désertes, aussi désolées et plus inconnues que les sava-

nés d'Amérique et les steppes de l'Ukraine.

— Nous constatons avec plaisir les immenses progrès faits par M. Penguilly-L'Haridon.

Son Mendiant est une excellente chose, fine et serrée d'exécution, comme un Béga.

Comme il est vieux, rapiécé, sordide! dans ses haillons tout ce qui n'est pas tache est trou. La vieillesse, la misère, ce n'est pas assez, il a un malheur de plus : deux jambes de bois s'emmanchent à ses moignons emmaillottés de guenilles, et témoignent d'une jeunesse belliqueuse et hasardée. Le mendiant a du être lansquenet ou bandit : sa figure cache dans ses rides et sous son air patelin une certaine résolution et une certaine férocité. Ce gaillard-là doit être de l'école du pauvre de Gil Blas, qui demandait l'aumône avec une espingole appuyée sur une fourche. Il y a encore de la force dans cette vieille main que ses nerfs tendus font ressembler à un manche de guitare.

La muraille grise qui sert de fond a le rare mérite de ne pas rappeler les maçonneries de Decamps, à l'influence duquel il est difficile de se soustraire quand on bâtit un mur dans un tableau, tant il a promené victorieusement

sa truelle magistrale sur ee eôté de l'arcliitectonique pittoresque. Elle est d'un bon grain, bien lavée par la pluie, bien encrassée par la fumée et la poussière : c'est une triste muraille d'arrière-cour de taverne ou de tapis-franc, bien faite pour recevoir sur son fond sale la silhouette écornée d'un truand.

N'oubliez pas de jeter un coup d'oeil sur le misérable chien noir, qui, le nez en l'air, la patte en suspens, la prunelle brillante, suit avec sollicitude les mouvements du vieux drôle. Il n'y avait au monde qu'un chien si crotté, si hérissé, si affreux, pour aimer un pareil maître.

Dans le Tripot, nous voyons un gentilhomme avec un pourpoint blanc, et pressant de sa main crispée une large tache sanglante ; de l'autre main, il s'appuie à une table couverte d'un tapis vert ; un jeu de cartes s'étale sur le plancher, pêle-mêle avec une dague à coquille et l'épée du blessé.

Par l'embrasure de la porte, on entrevoit un bout de rapière et un coin de manteau qui vole : c'est le meurtrier qui s'enfuit.

Les deux joueurs se sont sans doute accusés de tricherie, pris de querelle, et battus —

loyalement? ce n'est guère probable, et il en résulte au pourpoint de l'honnête gentilhomme une boutonnière sans bouton par où son âme pourrait fort bien s'échapper.

Cette chambre basse, où le jour pénètre obliquement par des vitres jaunes, a une apparence sinistre et tragique ; cela sent le coupegorge et la caverne d'une lieue à la ronde ; et il fallait être un joueur bien enragé pour y mettre le pied avec un compagnon pareil à celui qu'on entrevoit sur le seuil.

Sous ce titre anodin et pastoral : Paysage par un temps de pluie, M. Penguilly-L'Haridon, sans doute pour ne pas effrayer son monde, a caché une fantaisie passablement lugubre. — Ce n'est pas en effet de la romance

Il pleut, il pleut, bergère, Rentrez vos blancs moutons...

qu'il s'agit, comme on pourrait le croire tout d'abord.

Le Paysage par un temps de pluie représente, sous un ciel bas et chargé de nuages qui crèvent et laissent tomber des hachures grises de leurs déchirures, une plaine boueuse,

bossuée de petits tertres, sillonnée de fondrières où miroitent des flaques d'eau, et qui pour toute végétation se hérisse d'une foule de gibets et de potences, profilant sur une bande claire de l'horizon leurs charpentes sinistres et les pendus que le vent balance à leurs branches.

Des spirales de corbeaux tournoient autour de ces charognes et inscrivent le V de leurs ailes noires sur le fond livide des nuées.

Deux personnages, d'aspect farouche et de mine patibulaire, regardent assez mélancoliquement ces pauvres diables plus piqués d'oiseaux que dez à coudre, comme dit Villon, et ont l'air de faire un pénible retour sur euxmêmes.

Cette églogue de Montfaucon est rendue avec une justesse de ton, une puissance d'effet, et une finesse merveilleuse; et, des quatre tableaux de M. Penguilly-L'Haridon, c'est à coup sûr le plus spirituel et le plus précieux.

L'intérieur de ferme, éclairé par un tiède rayon de soleil, avec son escalier blanc et son hangar, sous lequel s'arrondissent les croupes pommelées des chevaux, distrait agréablement

de l'impression pénible que peut causer le Paysage en temps de plaie.

M. Armand Leleux nous arrive <T Andalousie avec plusieurs petits tableaux d'une couleur vigoureuse et d'un bon caractère. Son guitarero raclant le jambon, comme disent les Espagnols, a une animation et un entrain extraordinaires ; il s'accompagne et doit chanter, ainsi que sa bouche toute grande ouverte le fait voir, quelques-unes de ces bizarres copias andalouses, d'une poésie si étrange et si pénétrante. Il nous semble devant cette toile entendre le fron-fron de la guitare, et une voix nasillarde nous crier à l'oreille la romance grenadine :

Dentro de mi pocho tengo Una mesa de cristal Doiule juegan à los naipes Mi ainor y tu falsedad.

Le petit chapeau écimé, les manches aux parements tricolores, les guêtres de cuir ouvertes sur le côté, tous les détails de l'ajustement sont rendus avec une exactitude parfaite. Il y a surtout un bout de cravate jaune et un coin de gilet qui accrochent la lumière au

passage d'une façon très-pittoresque et pleine de réalité.

Les autres tableaux de M. Armand Leleux, à l'exception d'un seul, sont empruntés aux scènes de la vie espagnole. Les Mendiants des environs de Grenade, YAriero andaloux, se distinguent par les mêmes qualités que celui dont nous venons de parler : couleur solide, effet vigoureux, grande vérité locale.

Le nom de M. Hédouin vient se placer naturellement sous la plume quand on a parlé des deux frères Leleux ; et pourtant chaque jour la différence qui sépare ces trois amis devient plus marquée, l'originalité de chacun d'eux se dessine plus nettement. Le Souvenir d'Espagne et la Paysanne (malaise sont deux toiles charmantes, dont l'une a été acquise par la Société des Beaux-Arts. Ce n'est pas un faux Leleux, mais un véritable Hédouin.

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