‹ Salon de 1847Chapitre 6 sur 10 · ET D'ÉPISODES · texte numérisé non relu

ET D'ÉPISODES

MM. Guillemin, — Lurninais, — Fortin, — Verdier, —

Vetter, — Lessore, — Duveau, — Millet, — Gendron, —

Alfred Arnpo, — Glaize, — Haffner, — Jaequand, — Lorsay, — A. Guignet, — Y von.

Nous n'en avons pas fini avec le clan des fils cVArmor, et il nous reste à parler de MM. Guillemin, Lurninais, Fortin, autres Bretons ordonnants que M. Brizeux devrait chanter sur sa harpe hardique.

M. Guillemin tient à la fois d'Adolphe Le-

leux et de Meissonier : de Leleux, pour le choix des sujets et F allure rustique; de Meissonier, pour la finesse de Fexécution et Fextrème rendu. — Ce mélange suffit pour constituer à M. Guillemin une originalité qui se caractérise chaque jour davantage à mesure qu'il*perd le souvenir de ses deux prototypes.

— Il est malheureux qu'un artiste du talent de M. Guillemin tombe souvent dans la charge et fasse des excursions sur le domaine de M. Biard. La peinture n'a rien de risible, les calembours et les bouffonneries lui vont fort mal : ce qui est supportable dans un léger croquis, dans une charge vivement charbonnée et poussée à l'exagération, choque dans un ouvrage terminé avec soin, et qui a exigé un long travail.

L'esprit se révolte à l'idée qu'un homme de valeur ait passé un mois à caresser du pinceau la grimace d'un tourlourou, et à pourlécher les plis ignobles d'un pantalon garance ;

— c'est pourtant ce qu'a fait M. Guillemin dans sa petite toile intitulée le Baptême, dont le titre sacré pourrait vous induire en erreur, et qui n'a rien de catholique; ce n'est pas un humble enfant ou un fier Sicambre qu'on

baptise, encore moins une Clorinde blessée, mais bien un pot-au-feu. — Une tendre cuisinière remplace par une tasse d'eau dans la marmite de son maître la tasse de bouillon dont elle vient de régaler son amant, pioupiou naïf et d'aspect peu martial. Au fond, le bourgeois, médusé par ce spectacle imprévu, s'arrête, figé sur le seuil de la cuisine, dans une pose pleine d'horreur et d'indignation.

De pareilles scènes sont faites pour le vitrage de Martinet et d'Aubert , et il est triste de penser qu'une très-jolie couleur et une exécution des plus soignées sont dépensées en pure perte à de pareilles facéties. — M. Guillemin n'a pas besoin, pour attirer l'attention, de ces ressources grossières : son talent seul suffit.

Dans la Lecture de la Bible, où ce travers a presque disparu, sauf le profil du lecteur, qui a l'air d'un vieux portier d'Henri Monnier ou de Pigale, il n'y a rien que de digne et de sérieux. Le jeune gars écoute avec la plus religieuse attention ; la tète de la jeune fille qui se penche, et dans une attitude de pieuse rêverie, est charmante et touchée avec la plus grande délicatesse de pinceau. Les accessoires

sont finis sans sécheresse et traités très-habilement.

Sans cette désagréable figure du vieux, trèsbien peinte d'ailleurs, ce tableau serait plein de charme et de poésie. Cette dissonance gâte tout.

Qu'on n'aille pas croire, cependant, d'après cette critique, que nous bannissions de l'art toute figure qui ne serait pas noble et régulière : loin de là. Une pareille doctrine ramènerait bien vite aux tètes d'Endymionà l'estompe, aux Quatre Saisons, par Lemirre, et autres modèles du même genre. — Nous admettons parfaitement le grotesque comme l'entendaient Callot, Bamboche, Tampesta, Jean Steen, Téniers, Ostade, et, dans un ordre plus relevé, Rembrandt, Ribera, Yelasquez, c'est-à-dire la laideur puissante ou pittoresque, le caprice étrange et difforme, le mascaron substitué au visage, toutes les chimères de l'arabesque réalisées parle pinceau. En dépit de Tanathème de Louis XIV, nous admirons assez les magots de l'école flamande; mais de là à la charge, à la caricature proprement dite, il y a loin.

Nous admettrions sans peine que M. Guil-

lemin eût représente une cuisinière aussi laide que possible, au milieu de ses casseroles reluisant le long du mur, comme des boucliers antiques à la proue d'un trirème, une volaille à demi plumée sur les genoux, ou tout autre motif aussi trivial; les maîtres les plus illustres de Hollande et de Flandre n'ont pas fait autre chose.

Ce qui nous contrarie, c'est le vaudeville introduit dans cet art silencieux qui ne le supporte pas ; c'est le petit sujet bête destiné à capter la foule, pour qui le plus souvent un tableau n'est qu'un rébus à deviner et dont elle cherche le mot au livret, lorsqu'elle n'a pu le deviner. De même que l'opéra italien, ainsi que Méry l'a si spirituellement raconté, le Salon est plein de gens qui ne regardent aucune toile, profondément absorbés qu'ils sont par la lecture du livret. Ils lèvent la tête, déchiffrent un numéro, cherchent à la page indiquée, épèlent le paragraphe, et vont recommencer un peu plus loin : il s'agit pour cette sorte de curieux d'être intéressants... sur le catalogue.

La Prière du soir ne mérite aucun de ces reproches. Là, M. Guillemin est simple, grave

et touchant ; la scène représente une lande hérissée de bruyères et d'ajoncs, constellée de grosses pierres. Le crépuscule a déjà déplié ses voiles grisâtres, et le soleil disparu a envoie plus au bord des nuages que de pâles reflets. Les tintements de Y Angélus apportent sur l'aile de la brise leurs argentines vibrations jusqu'au fond de cette solitude.

Une jeune femme, en costume breton, agenouillée dans les hautes herbes, avec une petite fille à côté d'elle, récite pieusement la Salutation évangélique. Cet acte de foi auquel s'associe la voix innocente de l'enfant au milieu de cette lande déserte, sous ce ciel estompé par la nuit qui vient, a quelque chose de solennel et de poétique qu'on ne trouve pas habituellement dans les tableaux de genre. Le coloris de cette toile est doux, voilé, mystérieux ; la touche en est plus grasse et moins minutieuse que dans les autres productions de M. Guillemin, qui ne pourrait que gagner à marcher dans cette voie.

Après le combat, de M. Luminais, ne manque ni de force ni de grandeur. Ce ciel maçonné de nuages lourds et gros de tempêtes, ces roches granitiques dont les assises irrégu-

lières ont l'aspect de fortifications démantelées, ces chouans (car il s'agit d'un épisode des guerres de la Vendée) ramassant leurs blessés et leurs morts , ont une espèce de grandeur sinistre à laquelle ajoutent beaucoup une touche abrupte et une couleur austère.

M. Fortin, qui, lui aussi, s'occupait de Bretagne et avait exposé des intérieurs de chaumières riches de tons et vigoureux d'effet, n'est pas en progrès, ce nous semble. Son Tailleur de village regardant des jeunes filles qui donnent à manger à des poules, outre que l'idée n'en est pas bien sublime, ne vaut pas, à beaucoup près, ses Intérieurs bretons.

Un tableau charmant, quoique la scène ne se passe dans aucune province marquée sur la carte, ce sont les Femmes et le secret , d'après la fable de La Fontaine, par M. Verdier. Il est impossible de voir des jupons plus galamment chiffonnés et retroussés par le coin, des chairs plus vivantes et plus potelées, des tètes d'un Yanloo plus villageois. Tout cela est empâté et tripoté avec une certaine grossièreté fine du meilleur effet -.l'épaisseur n'empêche pas la transparence, et les gros coups

de brosse ont des délicatesses où n'atteignent pas quelquefois les pinceaux de martre les plus déliés.

Le chaudron jeté négligemment dans un coin de la toile, pour la vérité des lueurs et des reflets, ferait la réputation d'un maître de Hollande, et pourrait soutenir la lutte contre les plus célèbres chaudrons de Téniers, de Metzu et d'Adrien Brawer.

Avec les Femmes et le secret, M. Verdier a exposé plusieurs toiles, entre autres un excellent portrait de femme d'une pose simple, d'un aspect magistral, d'une pâte excellente, l'un des meilleurs du Salon assurément.

Citons en passant le Mazet de Lamporech avec les Religieuses, pastel dans le goût de Boucher, fin et velouté de couleur.

Nous sommes heureux d'avoir à signaler un tableau très-remarquable, celui de M. Vetter, dont il doit être le premier envoi au Salon, car nous n'avons pas souvenance d'avoir jamais rien vu de lui.

Cette toile, d'assez petite dimension, et qui vaut qu'on s'y arrête, est située entre le Christ et V Odalisque de Delacroix. Elle a pour sujet Molière trouvant chez un barbier

de Pézénas le type du Bourgeois gentilhomme.

Molière, en effet, avait l'habitude de se rendre les samedis, jour de marché, chez un barbier nommé Gely, où affluaient les originaux de la ville et où se débitait la petite chronique scandaleuse ; parmi les personnages bizarres qui venaient soumettre leur menton au rasoir de maître Gely, ou faire retaper leur perruque in-folio avec un bout de chandelle, on remarquait un bourgeois enrichi, tout historié de broderies et de chamarres, ayant de grandes prétentions à la noblesse et aux belles manières. A la vue de ce grotesque type, l'œil de Molière s'allume, s'attache curieusement au gros être qui se pavane, se rengorge et fait la roue, épanoui comme un dindon dans l'auréole de sa queue. — Déjà sous le crâne du grand poëte se forment les premiers linéaments de cette profonde conception du Bourgeois gentilhomme .

La belle tête mâle et triste de Molière a été parfaitement rendue et comprise par M. Yetter ; l'intelligence éclate dans ce regard brun ef prolongé qui parait aller au delà des choses.

Le bourgeois est superbe d'importance, de bouffissure et de contentement de lui-même.

Cependant, il outre un peu la dignité, comme quelqu'un dont Y arbre généalogique est trop récemment planté pour avoir encore beaucoup de branches. Il ne porte pas la tête haute, il la tient renversée en arrière, rejetant ainsi en avant le développement majestueux de son abdomen. Jl est si cambré que ses joues l'empêchent de voir , et qu'il a l'air d'un presbyte regardant par-dessous ses lunettes.

Son costume et ceux des autres personnages prouvent chez M. Yetter une connaissance parfaite des modes du temps; on dirait qu'il les a vues, non dans des livres et sur des estampes, mais sur le dos des gens réels, agissant et parlant, tant il sait bien rompre les plis où il faut , tant il fait tomber les pans avec aisance, tant il les chiffonne et les ajuste d'une main familière ; il a vécu assurément dans ce temps-là, et il a dû autrefois se faire raser à Pézénas, chez Gely, aux jours où venait Molière ; de même que Meissonier a passé une existence antérieure à regarder jouer aux échecs au café Procope ou à la boule au Cours- la- Reine. Seulement, M. Yetter et M. Meissonier n'ont pas bu dans la coupe du Léthé, et gardent, comme Pythagore, le sen-

timent et le souvenir des siècles où ils ont vécu avant de figurer dans celui-ci sous la forme d'excellents peintres.

Le Molière chez le barbier est tout à fait un tableau de maître. Rien n'y sent l'écolier ou le commençant. Les tètes sont accusées avec une justesse de méplat rare. Les mains brillent par la perfection du dessin et la vérité du mouvement ; les étoffes sont également bien traitées ; c'est fini sans sécheresse, coloré sans exagération : outre ces mérites, dans un sujet en apparence comique, M. Vetter a su mettre du style, et M. Guillemin pourraif aller apprendre chez le jeune débutant comment on doit employer le grotesque en peinture, lorsqu'on ne veut pas tomber dans la charge.

Nous n'avons rencontré ce tableau que dans une de nos dernières visites au Salon, sans quoi nous en aurions déjà parlé. Il nous paraît, avec les Jeunes Grecs faisant battre des coqs, de M. Gérôme, la toile indiquant le talent le plus remarquable qu'ait révélé l'exposition de 1847.

N'y eùt-il pas autre chose au Salon, nous ne regarderions pas l'année comme perdue. Deux nouveaux noms d'une individualité aussi

marquée que cela tous les ans, cela formerait en peu de temps une école d'une force singulière. — La sculpture a aussi son avènement heureux, dont nous nous occuperons plus tard, orsque nous descendrons dans les hypogées où grelottent les dieux de marbre.

La Bienfaisance, de M. Lessore, a de la naïveté et de la vigueur. C'est une pauvre famille groupée, la mère et les enfants, sur le bord d'un maigre grabat, qui bénit une belle dame charitable dont on n'aperçoit plus que la passe du chapeau et la robe flottante, empressée qu'elle est de se soustraire aux remereiments.

Cette scène, quoique rentrant dans les sujets de genre, est traitée dans de plus grandes dimensions que ne le sont habituellement ces sortes de tableaux. Les personnages sont de grandeur naturelle, ou peu s'en faut. TSous croyons qu'il y aurait de nouveaux effets à tirer du genre élevé dans les proportions historiques. Les motifs simples, familiers ou romanesques acquerraient ainsi une importance qu'on ne soupçonnait pas. L'application du style à toutes ces petites scènes que l'on traite d'une façon léchée, et dont tout le mérite con-

siste dans la finesse du pinceau, produirait une révolution artistique.

L'an passé, If. Duveau avait peint des paysans bretons recueillant le corps d'un naufragé, et de la même taille que s'ils eussent été des Achille ou des saint Sébastien. Ce simple changement de forme faisait une œuvre remarquable d'un tableau auquel on n'eût pas pris garde s'il eût été dans des dimensions ordinaires ; cet agrandissement force à des études plus sévères, à plus de solidité de couleur, à un rendu plus serré. On ne peut pas escamoter une tête grosse comme la nôtre ou la vôtre avec une touche spirituelle ; et ensuite pourquoi la vie moderne et réelle n'obtiendrait-elle pas les mêmes honneurs que la vie ancienne et fabuleuse? pourquoi ne ferait-on pas des mendiants, des paysans, des marins, des femmes de la ville et des champs de cinq pieds de haut, comme des saint Joseph, des Paris, des Madones ou des Vénus? Par quel motif refuserait-on au gamin actuel les proportions du jeune Astyanax? Rembrandt a bien fait, avec une convocation de la garde nationale de son temps, un chef-d'œuvre qui couvre tout un côté d'une salle du musée

— \u — d'Amsterdam, et dont les personnages ont la taille historique. Ce tableau, exécuté dans un cadre restreint, n'aurait pas la moitié de son mérite et de sa valeur.

La dimension adoptée a permis à M. T. essore de déployer une force de pinceau et des qualités robustes qui n'eussent pu trouver leur place dans les limites où Ton renferme habituellement les scènes de ce genre. L'enfant dont les pieds pendent au bord du lit, et qui regarde s'en aller la belle dame avec une admiration respectueuse, montre chez le peintre d'énergiques qualités de coloriste.

M. Millet, lui, a fait le contraire de M. Lessore; il nous montre, — ou plutôt il nous fait entrevoir, car sa peinture est des plus ténébreuses, — sous des dimensions restreintes, un sujet historique et grec, ffcdipe détaché de V arbre parle berger.

Cela est torché avec une audace et une furie incroyables, à travers une pâte épaisse comme du mortier, sur une toile râpeuse et grenue, avec des brosses plus grosses que le pouce, et dans les ténèbres d'effroyables ombres.

Cependant, en se penchant à droite et à

— 14a — gauche, en avançant, en reculant, on finit par trouver un jour à peu près convenable, et Ton démêle une espèce de grappe humaine composée du berger qui se courbe sur le tronc de l'arbre pour détacher l'enfant aux pieds enflés, du petit Œdipe qui glisse sur un pan de linge, et de la femme du berger qui tend les bras pour recevoir le marmot. En bas grouille dans l'ombre quelque chose de noir que nous soupçonnons fort d'être un chien, sans pourtant l'affirmer, car c'est peut-être un rocher ou une racine.

Il ne faudrait pas s'imaginer qu'il n'y a pas de talent sous ce truellage de couleurs, sous cette peinture apocalyptique, qui dépasse en barbarie et en férocité les plus farouches esquisses du ïintoret et de Ribera. On n'y voit pas grand'chose, mais le peu qu'on voit est bon. Pourquoi n'en voit-on pas davantage? Des gens qui connaissent d'autres ouvrages de M. Millet prétendent que c'est un jeune homme d'un grand avenir. Cela ne nous étonnerait pas. En attendant, pour la rareté du fait, il faut remercier le jury d'avoir bien voulu laisser passer l'Œdipe détaché deïorbri' : cette toile à torchon barbouillée d'ocre

et de noir par cette main violente et cette verve brutale en dit plus qu'une foule d'oeuvres honnêtes, lissées, blaireautées, poncées, limées, polies, vernies, devant lesquelles on peut refaire le nœud de sa cravate.

Nous attendons M. Millet à quelque ouvrage plus débrouillé du chaos pour le juger définitivement.

Les Willis menant leur ronde au clair de la lune sur les eaux bleues du lac, de M. Gendron, qui, au dernier Salon, avait attiré tous les regards et fait concevoir les espérances les plus flatteuses pour l'avenir du jeune peintre, n'ont pas de pendant à l'exposition de cette année. — Après la mort est une composition pleine de sentiment, mais qui , pour l'exécution, reste bien loin de son aînée. — Par une claire et froide nuit, deux âmes qui se sont aimées sortent de la tombe et se confondent dans un chaste et pâle baiser. Lejeune homme qui se penche sur la bouche de l'ombre adorée et soutient dans ses bras de vapeur ce corps idéal, traversé par la lune, a un profil perdu d'un caractère charmant.

L'ombre féminine ploie sous cette volupté suprême, refusée sans doute pendant la vie,

et ses pieds qui se dérobent flottent dans les plis du linceul.

Cette toile, dont les ombres sont faites avec le bleu de la brume, et les lumières avec la poussière blancbe que secoue de ses ailes le papillon des tombeaux, n'est pas une peinture vivante, c'est le fantôme d'un tableau qui revient.

Le spiritualisme pittoresque ne saurait aller plus loin; M. Gendron pourrait illustrer les poésies de Novalis, et, grâce à lui, le sentimentalisme allemand n'aura plus à nous reprocher notre grossièreté sensuelle.

Nous aussi nous avons notre clair de lune et nos chastes apparitions; nous sommes bons à autre chose qu'à barbouiller des bourgeoises couleurs de la vie les joues- rebondies de la réalité.

Le Pétrarque au tombeau de Virgile, de M. Alfred Arago, pèche par une sécheresse de contour et une pâleur de ton extrêmes. C'est sans doute une manière de symboliser la poésie chaste et l'amour platonique, dont Pétrarque fut au moyen âge un des plus glorieux représentants ; certes, le poète de Laure avait le droit de planter un laurier sur la tombe de

Virgile; de sa part, c'était un acte de piété filiale; il est fâcheux seulement que M. Alfred Arago n'ait pas fait circuler plus librement la pourpre de l'existence dans les veines du poëte vivant rendant hommage au poëte mort. C'est une ombre qui va visiter un tombeau.

Cela n'empêche pas la composition de M. Alfred Arago d'être ingénieuse et d'avoir du caractère. Un graveur allemand ferait, d'après le Pétrarque au tombeau de Virgile, une estampe que tout le monde admirerait au vitrage de Hauser.

Le Dante écrivant son poë?ne sous l'inspiration de Béatrice et de Virgile, par M. Glaize, vient tout naturellement se placer sous la plume quand on a parlé du Pétrarque.

M. Glaize, par tempérament et par étude, est coloriste avant tout, et, quoiqu'il y ait de bonnes parties dans sa toile, ces sujets mystiques, ces personnages enveloppés de longues draperies aux plis droits, ces attitudes anguleuses et cette maigreur à la Giotto ne lui vont guère; il lui faut des nymphes s'épanouissant comme des lis sur la verte émeraude des bois et des gazons, ou de belles femmes noyées

dans des flots d'étoffes splendides. Il est païen et non catholique : qu'il garde sa religion.

Ce n'est pas M. Haffner qu'on peut accuser de changer de système : les Noces de paysans béarnais ont cette force de couleur, cette fermeté de brosse, qui font distinguer ses autres ouvrages. — On dit assez habituellement que M. Haffner imite Decamps : nous ne sommes pas frappé de cette ressemblance ; le seul rapport qu'ils aient entre eux, c'est qu'ils poussent l'un et l'autre les couleurs à outrance; mais leur gamme est différente, comme on a pu le voir l'année passée dans la Vue deFonfarabie, et cette année dans la Xoce de paysans

béarnais.

Le portrait de madame de Wi prouve que M. Haffner est capable de s'élever au-dessus du genre. L'exécution en est souple et moelleuse; les cheveux se moirent doucement sous la lumière, et les yeux ont un regard charmant.

De M. Haffner à M. Jacquand, il ne faut pas essayer de trouver de transition ; on n'y réussirait pas, car jamais artistes ne se sont moins ressemblés. Aussi nous en passeronsnous , et dirons-nous tout de suite que

M. Claudius Jacquand a trois tableaux : Henriette de France et le cornette Joyce, Charles- Quint au couvent de Saint-Just, et le Dernier bijou.

M. Jacquand nous paraît être le Paul Delaroche de la peinture de genre. Il a le même goût des sujets historiques, la même étude des détails, la même exécution nette, polie et froide. Son cornette Joyce, qu'il a fait aussi brutal que son talent timide et réservé le lui permettait, est une des meilleures figures qu'il ait peintes ; les bottes valent presque celles de Cromwell, et la pose a bien l'insouciance affectée du soudard qui se rengorge et fait l'important, heureux d'avoir quelque chose à refuser à une reine qui l'implore.

Le Charles-Quint au couvent de Saint-Just n'est pas une œuvre sans mérite ; la tête de l'empereur, copiée sans doute de quelque portrait du temps, ne manque pas de caractère : les moines sont familiers au pinceau de M. Jacquand, et il s'est assez bien tiré de ceux qui entourent le terrible frocard. Le jeune novice a de la douceur et de l'onction.

Une pauvre femme qui vend à un juif son anneau de mariage, voilà ce que M. Jacquand

appelle le Dernier bijou. C'est une petite toile d'un fini précieux, mais un peu sec ; ce qui rappelle le faire de V école de Lyon, d'où est sorti Fauteur.

Ne négligez pas de jeter un coup d'œil sur un portrait de Tisseront dans Clarisse Harloive, de M. Eustache Lorsay. Tisserant porte le costume de Patrick, ce qui fait de ce portrait, très-ressemblant du reste, un vrai tableau de genre. La figure porte bien sur ses jambes, et tous les détails de rajustement sont rendus avec une couleur et une fermeté qui font honneur à M. Lorsay , dont le nom se trouve sous notre plume pour la première fois.

Le Gaulois, de If. Adrien Guignet, repré sente une espèce de sauvage à demi accroup sur un cheval lancé à fond de train, aux flancs maigres duquel retentit l'orbe d'un bouclier et ballotte une tète coupée. Ce farouche gaillard est un Parisien habitant du Marais deux cents ans avant Jésus-Christ. 11 traverse l'endroit où est aujourd'hui la place Royale. Que diraient les débonnaires habitants de ce placide quartier, s'ils voyaient passer, par suite d'une évocation magique, leur ancêtre en si féroce

équipage? Voilà pourtant comme nous serions encore, si Jules César n'avait pas conquis les Gaules. —• Nous aimons aussi beaucoup la forêt et le paysage.

Les dessins de M. Yvon peuvent passer pour des tableaux à l'huile, car ils en ont toute la vigueur et la puissance. Sa Mosquée tort are à Moscou, son Droski russe, sa Boute de Sibérie sont d'admirables choses. Les étranges physionomies russes et tartares prennent, sous le crayon de M. Yvon, une grandeur sauvage, un caractère singulier et profond, des attitudes sculpturales dont on n'aurait pas cru capables les types et les costumes modernes d'un peuple du Nord. En regardant le dessin de M. Yvon, on se sent transporté dans un inonde inconnu!...

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