PEINTRES DE PORTRAITS, DE CHASSES ET D ANIMAUX
MM. Hippolyte Flandrin, — H. Lehmann, — Couture, — Verdier, — Tissier, — J. B. Guignet, — Pérignon, — Du buffe, — Champmartin, — Picou, — B-mvin, — Jollivet. — Mesdemoiselles Lepeut et Gautier. — MM. L. Viardot,
— Jeanmot, — Passot, — Maxime David, — Pommayrac.
— Madame Bernard. — Mademoiselle Nina Biauchi. — MM. Th. Kuwiatkowski, — FréJérie Becker, — Tourneux,
— Landelle, — Hamman, — Jollivet, — Raden-Salek-ben- Jagya, — Leullier, — Rousseau. — Mademoiselle Rosa Bonheur. — M. Kiorboë.
Les portraits figurent en grand nombre à l'exposition, cette année comme toujours; ils sont le seul côté par où Fart s'introduise aujourd'hui dans la vie bourgeoise. L'innocente
— loi —
vanité de voir son image reproduite et encadrée d'une bordure superbe, le désir de laisser à ses aimés une ressemblance qu'on suppose devoir leur être chère, et par-dessus tout, sans qu'on s'en rende bien compte, la préoccupation secrète d'arracher au temps qui détruit toutes les formes une empreinte de ce que l'on était, expliquent pourquoi le vulgaire, qui ne commande ni n'achète aucune peinture, dépense encore des sommes assez considérables pour se faire portraire.
Un homme dont le portrait a été fait par un artiste véritable ne meurt pas; disparu depuis longtemps de la scène du monde, il y figure encore en effigie ; on ne peut l'oublier, il se manifeste aux générations qui se succèdent avec son regard, son sourire, son attitude et son costume. Qui est-ce qui oserait dire que les personnages peints par Titien, Raphaël, Tintoret, Van Dyck, Velasquez, ne sont pas vivants? Ces fiers patriciens, vêtus de velours et de soie, dont la main fine repose sur un pommeau d'épée ou joue avec un gant; ces belles femmes aux cheveux d'or crespelés, aux poitrines orgueilleuses, aux bras de marbre, déesses grecques qui se sont déguisées en prin-
cesses, en grandes dames et en courtisanes ; ces chevaliers vêtus de buffle et d'acier, dont un page porte le casque, et qui appuient sur leur corselet poli un bâton de commandant, comme le convive de pierre au festin de don JuanTenorio; ces princes aux figures pâles, aux lèvres sanglantes, immobiles sur un genêt qui piaffe; ces infantes dont les cheveux blonds entraînent, dans leur ruissellement, des paquets de perles et de nœuds de rubans, ne jouissent-ils pas d'une existence incontestable? Qu'en verrions-nous de plus, lors même que le ver ne se serait pas régalé depuis longtemps de tous ces puissants seigneurs et de ces délicates princesses ?
Nous connaissons parfaitement Balthazar Castiglione , la princesse Jeanne d'Aragon , Biaise de Montluc, l'infante Marguerite, Monna Lisa, la Joconde; pour nous, Charles 1er n'a pas eu la tête coupée, il est toujours le plus parfait gentilhomme d'Angleterre, et nous rend d'un sourire le salut que nous lui adressons toutes les fois que nous passons devant lui dans la grande galerie ; nous sommes amoureux fou de la fille du Titien, et nous avons déjà fait deux fois le voyage d'Espagne
pour mettre un baiser sur sa belle bouche entrouverte comme une grenade mûre. Malheureusement, elle a les bras trop occupés à soutenir sur un plat d'argent la tête de saint Jean- Baptiste, et n'a pu se jeter à notre cou, comme elle en avait envie, — on le voyait à ses yeux. Amaury Duval, le roi du portrait fidèle et du détail exquis, n'a pas exposé. Hippolyte Flandrin n'a qu'une Tête cV homme d'un type peu remarquable : il n'a pas eu cette fois la bonne fortune de rencontrer une de ces délicieuses figures de femme qu'il sait rendre avec une douceur et une mélodie de demi-teintes dont il semble avoir dérobé le secret à Léonard de Vinci, ce peintre musical dont les tableaux sont des symphonies en mode mineur ; M. Henri Lehmann a ciselé des médaillons plutôt que peint des tètes de chair et d'os, et nous avons déjà parlé de son Listz dans un autre endroit.
Il n'y a donc pas cette année de portrait d'un charme excessif ou d'une autorité souveraine, devant qui s'arrête invinciblement la foule. — MM. Couture et Verdier ont fait de bons portraits que nous avons cités en rendant compte de leurs œuvres : le jeune homme à cheveux
châtains et la joue martelée de tons roses de M. Couture, qui est placé à rentrée de la galerie de bois, a un relief et une réalité surprenants. M. Ange Tissier a représenté madame H . . . , de main de maître ; il n'y a pas assez d'air entre la figure et le fond : c'est la seule critique que l'on puisse faire à cet excellent tableau.
M. J. B. Guignet a une manière d'entendre le portrait qui peut ne pas plaire à tout le monde, et que nous admettons parfaitement; il fait le portrait d'apparat, historié, arrangé, poussé à l'effet, et avec de grands partis pris d'ombre et de lumière ; celui de M. de M... est exécuté de cette façon; il a un fort grand air. Il est fâcheux que M. J. B. Guignet ne puisse assouplir un peu sa peinture. Certes, la solidité est une bonne chose, mais la chair n'est pas du porphyre, — même la plus dure. — On ne s'habille pas de métal, on ne respire pas un air de marbre. — Chez M. Guignet tout est pétrifié. Ces défauts ne proviennent que de qualités poussées à l'excès : intensité de couleur, certitude de main, netteté de pinceau.
Le monopole des jolies femmes, des délicieuses comtesses, des ravissantes marquises
et des adorables duchesses, que M. Pérignon semblait avoir arraché à M. Dubuffe, ne prospère pas entre ses mains. — Depuis la dame brune à la robe carmélite rayée, qui a fait sa réputation et commencé sa vogue, M. Pérignon n'a pu retrouver un succès. Sa peinture froide, lâchée et creuse ne plaît plus, même au bourgeois.
En fait de portraits fashionables, puisque M. F. AYinterhalter n'expose plus que les portraits officiels, il faut en revenir à M. Dubuffe père. — Sa toile représentant madame B. est une des meilleures du Salon en ce genre. La tête a de la grâce, quoiqu'un peu conventionnelle. Le clair-obscur de la joue a de la transe parence, et la robe de mousseline voltige autour du corps à plis assez diaphanes.
Quant à M. Champmartin, il semble en proie à quelque hallucination qui lui fait voir les tètes de ses modèles comme des mottes de beurre ou des mufles de dogue. Son portrait d'homme aboie, et cependant M. Champmartin a fait la Tuerie des Janissaires, le Massacre des Innocents, et d'autres ouvrages pleins de force et de couleur. Mentionnons honorablement M. Picou, qui travaille dans la manière
sobre d'ïngres et cTAmaury Duval ; M. Bonvin, vigoureux et sombre ; M. Jollivet, dont le portrait d'enfant assis sur un fauteuil ne manque pas de grâce ; mesdemoiselles Lepeut et Gautier; M. L. Viardot, qui a fait d'après mademoiselle C. un portrait charmant, quoiqu'il ne soit pas flatté et qu'il reste bien loin encore de la beauté du modèle. Cependant le peintre n'a pas mal rendu cette sérénité radieuse qui donne une expression si admirable au pur visage de mademoiselle C.
N'oublions pas non plus un portrait du révérend père dominicain Lacordaire, exécuté par M. Jeanmot, de Lyon, le même qui avait fait au précédent Salon une espèce de pensierosa rustique, tenant dans ses mains ouvertes quelques poignées de fleurs des champs. — On dirait une peinture à l'eau d'œuf élaborée dans un cloître par quelque imagier du moyen âge, tant le dessin est d'une sécheresse naïve, d'une couleur d'enluminure gothique. 11 n'est pas possible de s'abstraire plus complètement de son époque.
Parmi les miniaturistes, qu'il ne faut pas dédaigner, car, dans l'art comme dans la nature, il n'y a rien de petit, nous citerons
MM. Passot, Maxime David, Pommayrac, qui sait très-bien réduire une jolie figure sans rien lui ôter de son charme ; madame Bernard ; — parmi les portraitistes au pastel, mademoiselle NinaBianchi, artiste d'un vraitalent, et le Polonais Théophile Kuwiatkowski, qui serait fort connu, de même que M. Sclmetzhoeffer le musicien, s'il jouissait d'un nom prononçable.
>"ous voilà quitte à peu près avec la figure humaine, et cependant nous n'avons pas parlé de bien des œuvres qui le méritent, car alors ce ne serait plus une dizaine d'articles, mais une dizaine de volumes qu'il nous faudrait, rsous avons choisi les types les plus frappants de chaque espèce, et gardé la place pour ceux qui apportaient une idée nouvelle ou un nom inconnu, mais digne de sortir de l'obscurité. Nous sommes forcé de laisser en arrière cet honnête Allemand, Frédéric Becker, avec sa blonde, tranquille et naïve composition germanique du Retour de la moisson; M. Tourneux, qui a transporté dans l'huile l'éclat et la fleur du pastel, et vêtu Melchior, Gaspar et Balthazar plus richement qu'ils ne l'ont jamais été ; INI. Landelle, qui nous montre une charmante étude d'Egyptienne, Vénus cuivrée sous sa
draperie verte; M. Hamman, avec son Réveil de Montaigne enfant et ses Etudiants espagnols se préparant à donner une sérénade; M. Jollivet, avec sa Halte de Contrebandiers dans la Guadarrama, et ses Enervés de Jumièges, peintures sèches, mais fines, ceux-là et bien d'autres encore gens de conscience et de talent. Mais nous sommes seul contre deux mille trois cent vingt et un objets d'art.
Les peintres de chasses et d'animaux nous serviront de transition pour arriver aux paysagistes, comme exerçant un genre mixte.
A coup sur, il n'est pas un seul des visiteurs du Salon dont l'attention n'ait été attirée par un tableau bizarre placé dans le grand salon carré, un peu au-dessus de la porte qui mène à la grande galerie, et indiqué au livret sous la rubrique modeste Chasse au cerf, dans L'île de Java, par Raden-Salek-ben-Jagya, nom exotique s'il en fut.
Un rabatteur, monté sur un buffle, — car les buffles s'emploient comme bêtes de selle à Java, dans les îles de la Sonde et à l'extrémité de la presqu'île de l'Inde, — et portant devant lui un cerf déjà tué, rencontre à travers les grandes herbes et les broussailles des jungles
un tigre royal qui s'élance aux épaules du buffle aplati contre terre par l'excès de la terreur et de la souffrance, s'y cramponne avec ses vingt crochets d'acier, et présente à l'homme un gouffre rouge hérissé de dents et de crocs aigus où vibre dans l'écume une langue aux rudes papilles toujours altérée de sang.
Le mouvement naturel quand une bête pareille se montre subitement à l'arçon de votre selle, avec ses couteaux d'ivoire et ses damas de corne, c'est de se rejeter en arrière, et, si l'on a du cœur et de la présence d'esprit, de lui fourrer dans la gueule sa zagaie jusqu'au manche.
C'est ce que va faire le brave Javanais peint par le prince Salek-ben-Jagya. — Tuera-t-il le tigre ou sera-t-il mangé par lui? Telle est la question que doit pour le moment se poser cet Hamlet cuivré.
Cette scène, composée d'après des souvenirs de jeunesse, car le prince a chassé lui-même le tigre à Java, a de l'entrain, du mouvement, du feu et une vérité locale qu'aucun peintre européen n'aurait su y mettre. Il est à regretter que l'exécution soit trop polie, trop léchée, trop hollandaise enfin; car c'est dans
cette école propre, luisante et froide, que ce peintre, au teint couleur d'or et à la chevelure bleue, a pris les premières notions de son art. Il lui faudrait, pour acquérir la férocité et la sauvagerie convenables à un homme qui s'appelle Raden Salek-ben-Jagya, qui descend des rois javanais et a traqué la panthère noire jusque dans les vallons blancs d'ossements où l'arbre Upa étend son ombre vénéneuse, un an ou deux de Delacroix et de Chasseriau. — 11 aurait alors un faire en harmonie avec ses conceptions. Des buffles et des tigres ne doivent pas se peindre comme des taureaux de Brascassat et des vaches de Verboekhoven.
Ces réserves faites, on ne peut que louer le prince Salek, — dont nous avons parlé le premier à Paris, ayant vu de lui h La Haye, dans le palais du roi, un Combat de lions sur la carcasse d'un bœuf. Il dessine très-exactement, et connaît à fond l'anatomie des animaux qu'il représente. Son tigre serait approuvé par Barye, et son buffle par Léopold Robert et Maiïlhat ; chez le tigre, le nez qui se fronce, les moustaches qui se hérissent, les yeux qui s'éearqu illent, la dilatation des mâchoires et l'élargissement du mufle, gouffre béant prêt à
tout avaler; chez le buffle, les sabots qui glissent rayant la poussière, les prunelles injectées de sang par la douleur, le museau noir et luisant qui se retrousse et laisse voir une rangée de dents plates, la tète qui se penche, tachant de secouer l'hôte incommode et terrible, sont rendus avec une exactitude et une précision savantes, auxquelles un zoologiste ne trouverait rien à redire, et qui ne laissent à désirer qu'un peu plus de désordre et de furie dans la touche.
Le tableau du prince Salek-ben-Jagya offre cette particularité, d'être le premier morceau de peinture représentant des êtres animés, exécuté par un mahométan ; car le Coran défend de retracer la figure humaine, ou toute autre forme vivante, comme une idolâtrie. (Les vues des villes saintes, de la Mecque ou de Médine, qui ornent les habitations musulmanes, ne sont peuplées d'aucun personnage.) — Dans les peintures orientales, le bombardement d'une ville se figure par des obusiers solitaires qui tirent tout seuls et auxquels répondent, du haut des murailles désertes, des canons et des coulevrines livrés à euxmêmes.
Il y a quelques années, M. Leullier exposa un tableau qui fit une grande sensation : les Chrétiens livrés aux bêtes dans le eirque. C'était une effroyable tuerie, un combat aveugle dans lequel, les antipathies de races remportant sur la voracité, les bêtes féroces oubliaient leurs victimes, ou, leur ouvrant le ventre d'un coup d'ongle négligent, se battaient entre elles à travers les hommes et augmentaient le spectacle d'un intermède inattendu. ?sous nous rappelons surtout un éléphant qui secouait ses larges oreilles, où frétillaient des pendeloques de panthères, et un tigre un peu las, et couché sur le flanc, qui haletait en clignant les yeux avec cet air calme, voluptueux et doux d'un gourmet qui sent palpiter sous sa griffe étendue un diner délicat et certain. — C'était de la belle et féroce peinture !
Depuis, M. Leullier a fait un grand tableau représentant l'équipage du vaisseau le Vengeur criant : «Vive la république ! » au moment de s'engloutir. Cette page, énergique et gigantesque, frappa moins que les Martyrs dans le cirque. M. Leullier avait ce désavantage, comme Auguste Barbier en poésie, d'avoir commencé par un ouvrage excessif et presque
— i66 — impossible à dépasser; quelque sujet dramatique qu'il allât chercher, rien ne dépassait ce pèle-mèle d'éléphants, de tigres, de lions, d'hippopotames se vautrant sur une litière de corps humains.
La Chasse aux caïmans, sans avoir l'intérêt des Chrétiens dans le cirque, est une toile énergique et saisissante, bien dans les moyens et la nature du peintre : aussi l'a-t-il parfaitement réussie.
Des Indiens, qui défieraient la critique de M. Catlin pour l'exactitude des types, la fidélité des tatouages et l'authenticité des ajustements, assomment à coups de tomahawks et de casse-tète des caïmans qui se sont empêtrés dans les lacets tendus sur le bord d'un fleuve, d*où les a fait sortir l'appeau d'un pauvre chien attaché à un piquet et placé là pour les attirer.
Les monstrueuses bêtes, s'appuyant sur les coudes de leurs pattes difformes, font des efforts inouïs pour se dégager; elles fouettent l'espace de leurs formidables queues imbriquées et verruqueuses ; elles ouvrent leurs mâchoires, ornées d'une double scie de dents, à la grande terreur du chien, qu'on n'a pas en-
— 1G7 — core détaché de son pieu et qui tremble de tous ses membres en pensant au sort peu agréable qui lui était réservé.
Les crocodiles paraissent un peu grands relativement aux Indiens ; mais Ton doit penser que ces lézards exagérés, ces sauriens hyperboliques, atteignent souvent des longueurs de huit à dix mètres.
Ce tableau, un des meilleurs que M. Leullier ait exposés depuis longtemps, satisfera également les peintres et les naturalistes. Il y a là drame, couleur, exactitude, et cette âpreté d'exécution sans laquelle les sujets les plus terribles paraissent de simples églogues.
Sans user de ses ressources extrêmes, M .Philippe Rousseau, le peintre ingénieux du Rat de ville et du rat des champs, trouve moyen d'intéresser et de plaire.
Son Conciliabule de lapins au milieu d'une clairière, troublé par l'apparition inopinée d'une taupe,
D'une taupe assez étourdie Qui, sous terre entendant le bruit, Sort aussitôt de son réduit Et se mêle de la partie,
est une toile pleine d'esprit et de finesse. A la vue de ce noir personnage, les lapins dressent les oreilles, froncent le nez, brochent des babines, et semblent tout encharibottés, suivant l'expression de Triboulet.
A ce tableau dramatique nous en préférons un autre du même artiste d'un intérêt encore plus palpitant, et dont le principal acteur est un fromage de Brie posé triomphalement sur une table à côté d'un chou et autres légumes aussi peu épiques. C'est une merveille de couleur et de finesse. Les Hollandais les plus patients et les plus habiles n'ont rien fait de si précieux.
Un tonneau au ventre duquel se réfugient des lapins effarés de la venue d'un coq qui s'abat par une lucarne, dans un cellier où les paisibles rongeurs savouraient une carotte, tel est le sujet du troisième cadre de M. Philippe Rousseau. Les destinées futures de l'humanité n'y sont nullement prophétisées ; mais c'est égal, la petite queue retroussée et blanche et les pattes râpées par-dessous du lapin qui tourne l'échiné au spectateur, valent une infinité de symboles et d'allégories.
Les Fleurs et les Papillons sont le plus char-
mant bouquet de tous qu'un coloriste puisse offrir aux yeux. Les papillons ont des pétales, les fleurs ont des aiks ; au premier coup d'oeil on ne sait pas qui vole et qui s'épanouit. — On ne se contente pas de regarder ce tableau, on le respire : il est parfumé. Vous à qui la jacinthe ou la tubéreuse font mal à la tète, passez vite.
Sans aucune espèce de galanterie, car elle n'en a pas besoin, mademoiselle Rosa Bonheur marche en première ligne à la tête des peintres d'animaux ; on n'est pas plus étudié , plus sincère de forme et de ton.
SesGrci7iâsBœufs roux attelés aune charrue, et à qui de petits paysans présentent une poignée d'herbe, sont une fort bonne chose. L'aspect clair, la touche ferme, la conscience de l'étude, rappellent sans copie les excellentes qualités rustiques d'Adolphe Leleux.
Son Étude de chevaux étalons pur sang vaut tout ce qu'ont fait, en ce genre, les peintres spéciaux. Vous n'y trouverez pas le satin et la moire dont Alfred de Dreux culotte ses pur-sang et ses palefrois ; mais comme ces jarrets sont nerveux ! comme les poumons jouent bien dans ces larges poitrails! comme
l'air passe librement par ces narines palpitantes!
Et ces moutons ! quoique mademoiselle Rosa Bonheur n'ait pas mis trois ans à les faire, ils valent celui dont la laine laborieuse usa la vie du pauvre Delaberge.
Le nom de mademoiselle Bonheur ramène naturellement celui de son jeune frère, qui a exposé un portrait d'enfant en costume des Pyrénées, d'une coquetterie naïve, d'un coloris frais et tendre,
Allons, courage, le frère et la sœur !
On se rappelle un Renard pris au piège et placé dans la première salle du musée, de M. Kiorboë, peintre danois ou norvégien, s'il faut s'en rapporter à son nom : — c'était un effet de neige d'un aspect assez juste. La tête du renard, autour duquel aboyaient respectueusement les chiens, avec cette horreur instinctive qu'ils ont pour les bêtes puantes, étincelait de colère et de peur.
Cette année, M. Kiorboë nous offre encore un effet de neige, comme s'il était voué au blanc à perpétuité. Un loup a égorgé une brebis dans quelque bercail et la traîne dans sa retraite ; mais le poids est lourd et la forêt loin
encore; la bête carnassière, haletante malgré le froid, se repose sur sa proie.
Ce tableau nous parait inférieur à l'autre ; le poil grisâtre du loup et la laine sale de la victime se confondent, et la brebis, dont les formes sont trop affaissées, a plutôt Pair d'une peau vide que du cadavre d'un animal.
Nous serions curieux de voir M. Kiorboë traiter quelque sujet d'été : sa neige serait-elle aussi dure à fondre que la glace de M. Wickenberg, pour qui le dégei n'est jamais arrivé?
Nous préférons aux portraits de M. Champmartin sa Visite et son Accord, où les relations amicales d'un chat et d'un dogue sont exprimées avec assez de vérité et d'esprit. Quoiqu'il y ait abus d'empâtements clans le pelage du chien, et que la robe blanche du chat s'exfolie çà et là en eftlorescences farineuses, le coloris est bon et rappelle suffisamment la nature. Mais qu'il y a loin encore de cette Visite et de cet Accord aux sujets équivalents traités par ce spirituel et sensible Landseer, qui donne une àme et un regard humain aux animaux !
Voilà assez de tigres, de buffles, de croco-
diles, de loups, de bœufs et de moutons; quittons cette ménagerie et allons faire un tour dans la campagne.