‹ Salon de 1892Chapitre 3 sur 20 · TV* U · texte numérisé non relu

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LA PEINTURE

une toile en grand et y joindre le corps, le bureau et tout le reste. Il fut touché jusqu’aux larmes du grand spectacle du chœur et de la communion générale de la grand’messe le jour de la Toussaint. Il fut transporté de contentement d’avoir si parfaitement réussi, d’une manière si nouvelle et sans exemple... et il m’a avoué que de l’effort qu’il s’était fait à la Trappe et de la répétition des mêmes images qu’il se rappelait pour mieux exécuter les copies, il en avait pensé perdre la tête... » Tout fait espérer queM. Chartran est déjà remis de ses fatigues et n’a pas couru d'aussi grands dangers. »

L’histoire d’Orphée et d’Eurydice est de celles qui ont tenté bien des peintres. Le Poussin l’a retracée avec le souffle qu’il savait mettre en toutes choses. Rubens a promené aux Enfers le fils de Calliope et d’Apollon. Corot, Gustave Moreau, Emile Lévy, Français, pour ne parler que des contemporains, l’ont, avec Delacroix, pris pour thème de leurs compositions diverses. Drolling, lui aussi, a peint Orphée au moment où il perd Eurydice. Debout sur un rocher escarpé, Orphée étend amoureusement les bras pour saisir Eurydice que Mercure emporte aux enfers. M. Deully, à qui le jury a accordé une première médaille, s’est par trop souvenu de la composition du maître alsacien, que la gravure de Garnier a popularisée. Il lui a emprunté servilement son agencement, le lieu de la scène, le groupe de Mercure et d’Eurydice. Il s’est borné à nous donner, en fait d’inédit, une pose d’Orphée étendu sur les roches, succombant à la douleur. C’est un morceau académique que cet Orphée-là. Nous n’en contestons point les qualités et nous nous expliquons que le jury y ait prêté attention. Était-ce cependant une raison pour attribuer à ce flagrant pastiche une des plus hautes récompenses ? Nous ne le pensons point et nous ne pouvons nous expliquer sa décision que par un oubli de l’œuvre de Drolling qui a longtemps figuré au Luxembourg.

Nous en dirons autant de son verdict en ce qui concerne le panneau décoratif de M. Lynch : une femme en toilette blanche, se détachant sur un fond de jardin violemment éclairé. Il y a assurément dans cette figure des délicatesses, des distinctions heureuses. Prise en elle-

même, l’œuvre ne s’impose ni par la conception, ni par la maîtrise et l’on cherchera longtemps les raisons qui ont conduit le jury à lui réserver un pareil accueil.

Serait-ce par hasard parce que, pris dans son ensemble, le Salon des Champs-Elysées ne renferme point d’œuvres transcendantes et qu’on a dû se borner à récompenser certains efforts individuels? Si telle est la vraie raison, nous nous inclinons, car elle est fondée.

Le Salon des Champs-Elysées contient des morceaux intéressants; on a pu y constater combien nos peintres étaient toujours diserts et habiles; combien ils avaient le goût de l’arrangement et le sens de la couleur. Mais de grandes pensées, point. En s’élevant, le niveau de l’exécution a enrayé quelque peu l’imagination. On s’est attardé à par- 1er beaucoup aux yeux, fort peu à l’esprit et, malgré nos recherches, nous n’avons trouvé au Palais de l’Industrie que fort peu de poètes et encore moins de philosophes.

Les temps héroïques sont définitivement passés. On n’aperçoit pas bien ce qui leur succédera. L’art dit nouveau n’apparaît qu’avec des formules, des systèmes; l’observation prend plus de place que le rêve. Pour beaucoup c’est un bien; pour nous ce ne serait un mal que si elle entendait remplacer tout et reléguer au second plan les tendances des maîtres qui, comme Delacroix, ont su, avec la forme et la couleur, nous intéresser au drame humain, raconter à grands traits les faits qui ont le plus fortement marqué les diverses étapes de la civilisation.

SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS

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