LÉON LHERMITTE
Si M. Lhermitte a évité les écueils du néo-mysticisme, d’autres y sont tombés et, à lire les chroniques du temps présent, à écouter au théâtre, à feuilleter les livres, à courir certaines expositions, on voit bien que le mal a fait des ravages. Le public semble prendre goût à des manifestations qui n’ont rien à voir avec les libertés des vieux maîtres et dont lui-même eût beaucoup ri, il y a quelque dix ans.
Une littérature nouvelle est née, en effet, tourmentée, fiévreuse, pleine de vagues aspirations vers une foi mal définie, dont elle ne balbutie même pas le Credo. Le goût du mystère, de l’étrange, mêlé d’une
LE SALON DE i8g2.
pointe confuse d’ascétisme, l’étreint. Elle se tourne volontiers vers les rites archaïques du catholicisme, vers ses légendes, ses drames. Elle applaudit à la Passion de M. Haraucourt, elle va voir le Christ au Théâtre-Moderne et ellecélèbre sur tous les tons lesâr Peladan, quand, dans son salon éphémère de la Rose-Croix, elle a cru démêler au fond de fantaisies incohérentes quelque velléité de rallumer dans les cœurs le feu des vieilles croyances. Elle s’attarde aux ébauches sibyllines de M. Hodler, aux visions de M. Martin, aux fantaisies de M. Knopff et de M. Armand Point. Au Champ-de-Mars, elle ne tarit point sur la Descente de croix de M. Jean Béraud, qui l’année dernière avait fait apparaître Jésus au milieu d’une bande joyeuse de viveurs.
Cette descente de croix ne se place point au Golgotha. C’est sur la butte Montmartre qu’elle a lieu, et rien ne vient nous expliquer ce changement de lieu. Est-ce une invite à Paris? Est-ce un simple jeu de mots? A-t-on voulu nous dire que la butte, couronnée aujourd’hui par l’église du Sacré-Cœur, constitue, pour les habitants de la Capitale, le plus pittoresque des calvaires? On ne sait.
On ne sait pas davantage par quel étrange calcul un Révérend Père joue dans le tableau le principal rôle et tient suspendu le blanc suaire dans lequel le Christ amaigri sera tout à l’heure porté au tombeau. Les Saintes Femmes de l’Évangile sont des Parisiennes repenties assurément. Enfin montrant le poing à Paris, dont le panorama se déroule à ses pieds, un ouvrier des faubourgs porte la blouse et le pantalon. Cet ouvrier-là a tous les airs d’un anarchiste. D’aventure, serait-ce Ravachol? M. Béraud n’a pas pris soin de nous le dire, et c’est vraiment dommage, car, à l’inverse de la peinture de M. Lhermitte, la peinture de M. Béraud est de celles qui ont quelquefois besoin de commentaires.
M. Dinet a sacrifié, lui aussi, mais avec des restrictions, à la peinture religieuse. Il nous a transportés sur quelque tertre, qui représente dans sa pensée le Golgotha, avec le Christ en croix entre les deux larrons. Les crucifiés sont au dernier plan. Le premier est
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peuplé de quelques figures agréables, plutôt arabes que judaïques et d’une couleur chatoyante. Au ciel sombre de la tradition l’artiste a substitué un ciel radieux, qu’une tempête va changer. A proprement parler, ce n’est point une scène bien ordonnée. Elle est décousue, fractionnée et, à tout prendre, on pourrait, de ce tableau, en faire trois.
M. Dinet a racheté cette erreur en exposant, avec un bon portrait et une Fête de nuit , une Chaste Suzanne qui se recommande à l’attention. Le sujet n’est point neuf, il faut se hâter de le concéder. Les Italiens en ont même abusé. Véronèse lui a consacré cinqtableaux, dont un est au Louvre. Le Tintoret, le Guerchin, le Bronzino, le Guide, le Gorrège, le Dominiquin, Luca Giordano ont chanté ses vertus sur les modes les plus divers. Murillo lui a payé son tribut. Rubens, van Dyck, Rembrandt, van Mieris, van der Werff ont été tentés par sa légende et, parmi les modernes qu’elle a inspirés, il fau-
drait citer presque tous les artistes, depuis Santerre et Lebrun, jusqu’à M. Henner, en passant par Lagrenée, Coypel et Théodore Chassériau. La Suzanne de M. Dinet ne ressemble à aucune de ses aînées. C’est un morceau absolument moderne, d’une couleur fort juste et qui donne bien l’impression d’une de ces chaudes journées d’été où le soleil dévore tout.
M. Dubufe s’en est tenu aux madones; il a cherché avec elles tantôt les délicatesses du blanc, tantôt celles du rose. Dans un coin de Capri, il a entrevu la maison de la Vierge. Idéaliste il était, idéaliste il est revenu avec un projet de plafond, tout à la gloire du Printemps, et qui ne manque certainement pas d’éloquence dans son arrangement aisé.
Dans les plaines de la Provence, M. Montenard a entrevu aussi une scène biblique. Il a cherché les analogies et tenté de fixer son rêve à l’aide de quelques figures. C’est un effort méritoire qui ne visait à rien moins qu’à mettre un peu de variété et d’imprévu dans une note qui se répète par trop souvent.
M. Laurent Gsell a vu venir à lui les enfants de nos écoles. Il a jeté entre eux une tête de Christ et voilà Y Education divine inventée.
M. La Touche, — qui a écrit un Rêve du Dante fort peu brûlant, — a transformé en Sainte Cène quelque déjeuner dînatoire offert en un étroit couloir, et auquel M. Gounod paraît avoir été invité.
Enfin, entre une série de portraits, M. Blanche a brossé un Christ en robe japonaise, rompant le pain à la table frugale d’une famille dont plus d’un membre pose évidemment pour la galerie. Ce pauvre Christ, les cheveux en brosse, la barbe en pointe, regarde au plafond pour ne point pleurer sur son accoutrement. S’il n’est point à encadrer, c’est qu'il l’est déjà, car il a derrière lui, symétriquement ajusté, un buffet du meilleur faiseur de Londres, et garni de flambeaux alignés avec la plus parfaite des stratégies. On s’ennuie bien fort dans ce milieu étrange et, si telle est en réalité l’impression que l’artiste a voulu dégager, il faut confesser qu’il y a pleinement réussi.
De tous ces motifs religieux et symboliques, il faut, pour être