‹ Salon deChapitre 12 sur 51 · DUEL INTERROMPU · texte numérisé non relu

DUEL INTERROMPU

LA PEINTURE

ce qu’on pourrait appeler la poésie des murs. Les murailles peintes de la vieille église, s’enfonçant sous la pénombre, ont trouvé chez M. Sabatté un interprète remarquablement éloquent ; il a vu et rendu sensible le charme de ces pierres qu’ont frôlées tant de vêtements, où tant de mains se sont posées ; il leur a donné cette mélancolie des très vieilles choses que les restaurations les plus habiles n'arrivent pas à rajeunir et dont l’âge vénérable perce à travers tous les badigeons modernes. Une pénombre dévote enveloppe ces colonnes, une odeur de cire et d’encens flotte sous ces voûtes romanes, on y entend passer le chuchottement des mots jetés tout bas ; l’impression est vraie et puissante.

Le Porte-Etendard et le portrait du géographe Philippe Cluvier , de M. Roybet, sont des airs de bravoure comme cet artiste sait les lancer, d’une voix éclatante, avec abondance et truculence. En d’autres milieux, il y aurait des réserves à faire sur cet art, mais dans l’anémie universelle où la peinture menace de s'éteindre, comment refuser de la sympathie à un artiste dont la qualité fondamentale consiste précisément à être un vrai peintre ? Son envoi de cette année n’atteint pas l’éclat des précédents ; mais personne n’a d'esprit tous les jours.

Les deux tableaux qu’expose M. Joseph Bail nous sont familiers. Nous connaissons de reste Les Joueurs de cartes , ces marmitons en rupture d’office, qui froissent leurs cartes graisseuses au lieu de tourner leurs sauces; nous avons déjà vu cette Ménagère — ou ce cuisinier en bonnet, — qui prépare avec tant de soin de si beaux cornichons. Il n’y a rien là de neuf, de transcendant, ni même de piquant, mais quels brillants chaudrons, quelles bouteilles transparentes, quels bocaux merveilleux, quels cuivres, quels légumes, quels tabliers, quelle cuisine! quel éclat, quelle transparence, quelle solidité ! C'est plaisir de voir tant de natures mortes dans un même cadre. Tout cela est de bon ouvrage.

Les tableaux officiels sont en nombre, cette année. Le cas était prévu. Les fêtes franco-russes, dans leur éclat incomparable, ont fait

éclore une floraison de tableaux commémoratifs. Les Funérailles de Pasteur ont été également l'objet d’une composition de M. Ed. Detaille, qui est la meilleure de ces productions sévères. Le défilé des troupes devant le cénotaphe de l’illustre savant, entouré des représentants de tous les grands corps de l’Etat, a été le prétexte d'une série de portraits des célébrités contemporaines. Quelquesuns, comme ceux de MAI. Joseph Bertrand, Gérôme, Gréard, sont pleins de vie et de vérité.

La Réception de V Empereur et de /’ Impératrice de Russie par l' Académie française , le 7 octobre iSgô, sans prétendre à la même valeur artistique, garde néanmoins l'intérêt très vif d'un souvenir exact. Les portraits de l'Empereur et de l'Impératrice de Russie et de tous les membres de l’Académie française deviendront, par l’effet naturel du temps, des documents de valeur. Nous serions heureux d’en posséder autant pour bien des cérémonies du passé; nous conserverions ainsi une iconographie de nos écrivains, et non des moindres, que les peintres, leurs contemporains, ont oubliés ou dédaignés. Ceux de M. Brouillet ne sont pas tous d’égale valeur ; les lois de la perspective sont implacables, et tous les Immortels n’ont pu se trouver au premier plan ; mais telle quelle, cette scène est une représentation intéressante et qui mérite de rester comme souvenir d’un grand événement.

Nicolas II au tombeau de Napoléon Ier , aux Invalides , par M. L. Béroud, est un autre épisode de la visite impériale. Cette fois, les Souverains et le Président de la République sont seuls devant le sarcophage où dort le plus grand homme de guerre des temps modernes. La rencontre est tragique entre ce mort prodigieux et ces visiteurs fêtés dont il avait vu l'aïeul, dans la trêve de la plus effroyable des guerres. M. Béroud n'a pas eu à insister sur cette évocation ; elle se fait d'elle-même. Il y a des personnages qu'il suffit de dresser pour que l'émotion se révèle. L’effet est plus dramatique dans ce tableau silencieux que dans La Revue de Chàlons , par M. Georges Scott. Là, malgré l’appareil militaire tout est fête, tout est plaisir

Page 1