VACHES A L' OMBRE
LA PEINTURE
tout entière dans la pénombre, avec la tache dorée d’un rayon de soleil sur la joue.
Dans le portrait qu’il a fait de M. Saint-Saëns, M. Glaize a donné au glorieux musicien des airs d’apparition spirite. Il n’y a pas à en contester la ressemblance matérielle. Mais on se fait invinciblement une idée préconçue de la personne des artistes, d'après leur talent; idée fausse presque toujours, puisque l’un et l’autre sont, généralement, en contraste. Aussi avons-nous peine, malgré l’évidence, à nous figurer l’illustre représentant de la musique française et rien que française, dans ce fantôme d’académicien qui, comme Orphée revenant des Enfers, semble sortir de l'éternelle nuit.
M. Jules Lefebvre nous met dans un certain embarras. Il faut se souvenir des portraits remarquables qui forment une partie, la meilleure, de son œuvre passée, pour ne pas juger plus sévèrement qu'il ne convient le portrait du Comte B. de C... et celui de Mademoiselle B... Par quelle pente insensible un artiste peut-il en arriver à subtiliser sa couleur jusqu’à l’anéantissement ? Dans quelle catégorie ranger les personnages diaphanes que M. J. Lefebvre nous présente? Assurément, un examen attentif permet d’y retrouver les traces de sa distinction coutumière et de sa science de dessin. Mais, où est la chaleur? où est l’énergie dans ces portraits d’êtres jeunes, où est même la vie? Les idées picturales à la mode il y a quelques années, et auxquelles renoncent aujourd’hui ceux qui les avaient prônées, entameraient-elles, sur le tard, les plus fervents soutiens de l’art classique ? Il faut espérer que non. A l’heure où se dessine précisément un mouvement de réaction contre l’art anémique du blanc, il serait piquant de remarquer l'influence chez les membres de l'Institut, des théories artistiques qu’ils ont sans cesse combattues et qui ne seraient plus en honneur que chez eux.
Est-ce un portrait ou une Etude que cette Jeune femme brune, en robe lilas, qu’expose M. Nicolas Martin ? Peu importe. Ce petit tableau est plein de sérieuses qualités d’exécution. Le portrait de Mademoiselle J. J..., par M. Boudier, est peint dans le style de Fantin-Latour ; heureux contraste avec un Jules Verne , mince et rose, de M. Dubois-
Menant. Les deux envois de M. Humbert, M. André H..., en costume de salle d’armes, et Madame la Comtesse de 5..., ont de l’élégance ; l’exécution en est, ou plutôt, en paraît hâtive.
L’Ecole anglaise est représentée par un bon portrait à' Albert Bruce-Joy , par M. Joy, son frère. Le tableau est maintenu dans cette tonalité jaune dont l’école anglaise nous a montré déjà de très intéressants spécimens. Mais, en dehors de ce parti-pris, qui déroute nos regards français, on ne saurait refuser à ce portrait le bénéfice d’une grande justesse d’observation.
Citons encore le portrait de M. L..., par M. Franzini d’Issoncourt ; de M. J.-M. B ..., par M. Frick; de Madame P... et sa fille , par M. Berne-Bellecour, et deux enfants, Kingdon et Jay Gould , par M. A. Lynch.
Les anecdotes historiques ont fourni un contingent d’œuvres, moins considérable que d’ordinaire. Les tableaux militaires sont en abondance, mais ils s’en tiennent à l’époque impériale. La Révolution semble à peu près épuisée comme sujet de composition. Est-ce un signe que les âmes deviennent moins héroïques et que le public aime mieux regarder une petite femme qui se pare comme celle de M. Dupain dans son tableau Pour le Bal ? Peut-être. La peinture semble avoir dit tout ce qu’elle avait à dire sur la Révolution. Depuis vingt ans, elle s’est exercée sur ce thème et, il faut bien l’avouer, sans avoir produit beaucoup de définitif. Tout est à recommencer, ou à peu près, sur cette grande époque. Bien qu’un siècle entier nous en sépare, le recul du temps n’est pas encore suffisant pour que nous en puissions parler avec le sang-froid si nécessaire à l’œuvre artistique. Nous n’avons pas encore pris, les uns ni les autres, notre parti de ce bouleversement total et du sang qu’il a coûté ; nous le discutons encore et il suffit d’en évoquer l’histoire pour soulever immédiatement les discussions les plus passionnées. La sérénité indispensable à l’éclosion de l’œuvre d’art est donc bien loin de nos esprits, et le moment n’est pas encore venu de tirer de la Révolution tous les drames et tous les tableaux qu’elle comporte.