‹ Salon deChapitre 18 sur 51 · TENDRESSE MATERNELLE · texte numérisé non relu

TENDRESSE MATERNELLE

LA PEINTURE

n’est pas tenu de nous révéler un Corot ou un Rousseau. S’en trouverait-il, que nous pourrions fort bien passer à côté d’eux sans qu’ils nous frappent d’une façon puissante. Ces maîtres ont connu le chagrin de ne pas être appréciés, par leurs contemporains immédiats, à leur juste valeur, et nous voulons croire à la plus entière

GAUDEFROY Bien,- Aller

bonne foi du public qui défilait devant leurs toiles. Ce malheur ne sera probablement pas épargné à leurs successeurs. Les marines de M. Antoine Vollon, par exemple, n’excitent pas, à leur apparition, une émotion considérable dans la foule. Il en est cependant, — et la Vue de Dieppe de cette année est du nombre, — qui sont destinées à entrer directement dans le Louvre futur, qui pourraient même y figurer dès maintenant à côté de n’importe quel paysagiste de l’École hollandaise du xvne siècle ou de l’École française de i83o. Quelques

toiles de cette force suffisent à constituer l’honneur d’un Salon.

Nous ne reviendrons pas sur les deux paysages d’Harpignies. Ils forment le couronnement d’une longue carrière, tout entière vouée à l’art le plus probe. Quelque avancée que soit l’époque de la vie où l’artiste a produit ces deux œuvres, on peut l'estimer toujours jeune, car on y sent toujours la même fermeté de l’œil et de la main.

Ici encore nous exprimons le même regret que l’opinion attende si souvent qu’un artiste soit au terme de sa carrière pour lui décerner les honneurs qu’il mérite. Pourquoi faut-il que toute originalité rencontre une opposition aussi obstinée, et que la médiocrité ambiante fasse payer aux vrais artistes la supériorité de leur talent par tous les dénis de justice, souvent même par toutes les humiliations? Faut-il rappeler encore une fois que Théodore Rousseau n'obtint jamais les honneurs prodigués par les peintres aux plus ordinaires de leurs confrères? Faut-il dire que Corot ne gagna cette médaille d’honneur qu'à l’extrême fin de sa vie, alors que cette distinction ne pouvait plus être qu’un honneur dérisoire, sorte d'ironie envers un homme consacré par l’admiration universelle ?

La raison de cette résistance est double. Elle provient d'abord, de la supériorité même de ces grands paysagistes, et puis d'un autre préjugé qui a cours encore dans certaines écoles.

En effet, on considère encore, en quelques milieux, le paysage comme un genre inférieur; on croit le paysage un genre facile, celui qu’adoptent les artistes incapables d’interpréter la figure humaine. C’est le contraire qui est le vrai. Sans doute, rien n’est plus aisé que de peindre sur une toile des apparences d’arbres, des fantômes de collines, des simulacres d’étangs, de plaines, etc... Mais l’exécution d’un véritable paysage est l’œuvre rare entre toutes; elle est la réalisation matérielle de l’atmosphère transparente, des contours insaisissables, des nuances infinies en nombre et en couleur, de tout ce qui paraît et fuit comme l’éphémère. L’être humain, devant le peintre, a sa forme écrite, son contour précis et immobile; on connaît son anatomie, ses formes ont leurs proportions définies et cent fois mesurées.

P. OUTIN

Ûyn/rirt7ut 1807 /'/■ /îvwv Outùn

Page 1