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COMPASSION

qu’en soit la perfection, le point de vue du peintre n’est pas absolument nouveau. Mais où sont les aïeux directs de Corot, Rousseau, Millet, pour ne citer que les plus fameux? Où les rencontrer, parmi les vingt-cinq mille tableaux qui remplissent les musées de l’Europe et qui représentent quatre cents ans de peinture? Cependant, qu’on le veuille ou non, on est toujours le fils de quelqu’un. Eux aussi, ils ont eu des maîtres, ils ont fréquenté des ateliers, ils y ont écouté un enseignement, ils y ont accompli leurs humanités artistiques.

Le livret de 1 855 nous fournit à cette question une réponse catégorique, la même qu’a sans cesse donnée une expérience séculaire, mais qui ne laissera peut-être pas que d’étonner beaucoup de peintres contemporains qui ne se croient élèves que d’eux-mêmes.

Théod. Rousseau, qui exposait alors treize tableaux, dont le Marais dans les Landes et la Lisière de Forêt , ne donne pas le nom de son maître. Néanmoins on le connaît de reste : c’est Lethière, le peintre classique des tragédies romaines, qui n’a pour horizon que le Forum et pour personnages que de farouches Quirites. Corot se dit élève de Victor Bertin, représentant convaincu et professeur de paysage historique. Courbet est élève de Hesse, peintre académique d’histoire ; et le même Courbet, qui passera, dix ans plus tard, comme un méconnu, comme un refusé de tous les jurys, expose, en 1 85 5 , onze toiles, dont le Casseur de pierres et les vues de la Vallée de la Loue. Millet, qui trouva le style et la noblesse du paysan, sort de l’atelier de Paul Delaroche, ainsi que Daubigny, et Paul Huet est élève de Guérin et Gros. Decamps indique comme son maître, Abel de Pujol. Rosa Bonheur reçoit les leçons de Léon Cogniet et Théodore Chassériau, qui peignait comme Delacroix, est élève de Ingres.

Quelle conclusion tirer de cette courte statistique ? Aucune autre, sinon que ces véritables créateurs, ces trouveurs de sources nouvelles de beauté et d’émotion, ont tous reçu l’éducation classique, éducation qui semble si inutile aux élèves qui la subissent et que

regrettent amèrement, aux heures de la maturité, les artistes auxquels elle a été refusée. Leur génie n’en fut pas entravé, ni leur originalité amoindrie ; ils y ont gagné , au contraire , cette dignité et cette force qui soutiennent leurs œuvres malgré les dégradations du temps. En quoi consiste-t-elle donc, après tout, sinon à nous faire profiter de l’expérience des maîtres qui nous ont précédés et à nous apprendre, en un instant, des vérités qu'ils ont conquises par les longs efforts de leur génie ? Pour que la démonstration fût complète, il nous faudrait en apporter ici la contre-partie et citer les noms des maîtres arrivés au même sommet et s’étant affranchis des études classiques. Nous n’en trouvons aucun qui puisse être nommé après ceux que nous venons de dire. Au surplus, il suffit de jeter un coup d’œil sur les écoles contemporaines qui ont voulu se libérer de ces prétendues chaînes. Elles n’ont voulu relever que d’elles-mêmes , n’écouter que leur propre voix. Aussi l’Art offensé les a-t-il condamnées à la pire des peines dont il dispose : à la médiocrité.

Dès notre entrée au Salon, nous rencontrons un grand et noble paysage signé d’un nom que nous n’avions encore lu qu’au bas de tableaux d’histoire : Le Lauraguais , par Jean-Paul Laurens. L’effet général est puissant et doux. On dirait d’une gigantesque aquarelle. Et, de fait, ç’en est une, sorte de fresque sur toile, destinée à décorer un pan de mur dans l’immense Salle des Illustres, au Capitole de Toulouse. Le paysage de J. -P. Laurens est une vue des collines du Lauraguais. Dans le fond d’une vallée dont les pentes jaunâtres sont encore couvertes du chaume de la dernière moisson, des laboureurs conduisent leurs charrues attelées de bœufs gris aux cornes basses. Le terrain s’étage en vastes ondulations, en croupes aux lignes austères, à peine mouchetées, çà et là, de buissons et de bouquets d’arbres. Ces vagues de terre s’élèvent insensiblement jusqu’au sommet du tableau et se perdent, là, dans un horizon bleuâtre. Jusqu’ici, il n’y a, dans ce vaste panneau, qu’un paysage décoratif. Un détail de costume va en faire une composition historique. Ces paysans qui, chacun dans son

J. L. GEROME

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