‹ Salon deChapitre 3 sur 51 · DIVIN APPRENTI · texte numérisé non relu

DIVIN APPRENTI

LA PEINTURE

champ, presque côte à côte, labourent en hâte, comme s'ils avaient à réparer le temps perdu, ces laboureurs sont en costume moyen âge. Voilà qui fixe la date et, en même temps, le sens de l’œuvre. En réalité, c’est un tableau d'histoire, avec cette originalité en plus qu’un tableau rustique n’est pas chose commune dans l'histoire des guerres civiles et surtout des guerres du temps passé. Le Lauraguais est le

MAT I G N ON F'uv de/Jl/fasians Jj&scciut

lendemain de cet épisode du siège de Toulouse par Simon de Montfort, que J. -P. Laurens avait exposé, l’an dernier, sous le titre de La Muraille. Le siège levé, les paysans des environs, réfugiés dans la ville, reprennent le chemin des champs. Les campagnes désertes se peuplent de nouveau, les bœufs cachés dans les forêts, reviennent aux étables, les travaux de la terre recommencent, la vie suspendue reprend sa marche et, dit la légende patoise, « Si l’ombre de Montfort « passait dans les airs, celui qui a tout fauché, qui a tout défriché, qui « a semé la mort, ne verrait que laboureurs. »

Une majestueuse sérénité emplit l’atmosphère de ce tableau. Il n'v faut pas chercher la poésie de la nature surprise dans son intimité, le charme d’un spectacle qui se suffit à lui-même. L’artiste n’a pas visé à ce but ; il a voulu exprimer la joie du travail champêtre, de la

paix réconfortante après l’horreur de la guerre, de ce soulagement profond qu’ont éprouvé tous ceux qui ont subi le siège de l’Année Terrible, en retrouvant, au printemps, la douceur éternelle de la campagne. A proprement parler, ce paysage relève de l’impressionisme au sens vrai du mot, au sens de l’impression que l’artiste a ressentie et qu’il nous communique, et non de celle qu’il ressent sans arriver à la faire partager, comme c’est le cas ordinaire. Le Lauraguais est une nouveauté dans l’œuvre de J. -P. Laurens, nouveauté aussi brillante qu’inattendue. Il est à souhaiter qu’il ne s’arrête pas dans la voie où son grand talent vient d’entrer.

Tout autre est le sentiment qui anime les deux beaux paysages de M. Harpignies : Solitude et les Bords du Rhône. Dans l’œuvre de J. -P. Laurens, le paysage est le moyen d’expression d’un sentiment humain; dans l’œuvre d’Harpignies , le paysage est aimé et décrit pour lui-même. M. Harpignies, héritier de la grande tradition des paysagistes de i83o, exprime sa vision de la nature avec une fermeté qui parfois confine à la dureté, mais dont on ne peut méconnaître la grandeur et la poésie. Presque tous ses pay.sages pourraient s’appeler Solitude , comme celui d’aujourd’hui, car l’être vivant en est absent. L’homme ou l’animal ne traversent presque jamais ses plaines ou ses halliers ; ils sont habités pourtant, mais habités par les arbres qui s’y trouvent. M. Harpignies est le peintre des arbres, qu’il pose et qu’il dessine comme des personnages ; il leur donne un caractère ; il en fait des individus qui se rapprochent ou s’éloignent en groupes significatifs ; ils ont une expression. C’est par là que les paysages déserts de M. Harpignies possèdent la vie intime et la beauté.

Le port de mer, de M. A. Vollon, est l’œuvre d’un maître peintre, qui n’est que peintre, sans l’ombre d’une arrière-pensée, mais qui l’est supérieurement. C’est une joie pour les yeux que ce tableau fait d’une matière si grasse et si transparente ; on éprouve devant cette marine la plénitude de satisfaction que donne seule une exécution puissante pour laquelle la difficulté semble ne pas exister.

Page 1