SOIR R 'ÉTÉ
LA PEINTURE
furieuses au milieu desquelles se débat une épave à laquelle s’accrochent désespérément quelques survivants. Sans parler du drame, qui n’est ici que l’occasion, l’aspect de ces lames grises qui luttent ensemble en soulevant une immense poussière d’écume, forme un effrayant spectacle. L’atmosphère du tableau est tout entière embrumée d’humidité saline ; il n’y a rien là de la mer académique avec ses vagues régulières, de couleur plaisante; c’est la mer du Nord, mer trouble, déferlant sous un ciel gris. M. Tattegrain possède, à un degré élevé, le sentiment de cette nature; il la rend avec une belle intensité d’expression.
Les Goémons , de Madame Elodie La Villette, appartiennent à la Bretagne, à la côte de Port-Ivy-Quiberon. A marée basse, le flot découvre, sur cette grève sauvage, des rochers couverts de goémons roux ; ils s’avancent loin dans la mer et semblent protéger contre les navires étrangers le rivage breton, déjà si austère par lui-même; au loin, un rayon de soleil met une lame d’argent sur le sommet tranquille de l'eau. C’est là un effet de lumière que Madame Elodie La Villette sait traiter avec expérience.
M. Grandsire nous montre des bateaux à l’ancre à Pont-Aven. Ce peintre est encore un de ceux que la génération actuelle oublie trop facilement. Plus d'une de ses marines ou de ses vues de l’Oise ferait brillante figure aujourd’hui parmi la production courante du paysage ; il appartient à cette école romantique que l’art contemporain ne suit plus et qu’il est incapable de faire oublier. Le Gros temps , de M. Ruellan, est d’un effet sinistre. Les Transatlantiques en bassins , de M. Schmitt, témoignent au contraire d’une grande justesse de couleur, ainsi que En rade de Trouville , par M. Sauvaige. Il y a une noble mélancolie dans la vue d 'Anvers, par M. Grimelund, avec son fleuve large comme un bras de mer dominé par le clocher de sa cathédrale qui, dans le lointain, semble un phare. La Plage de Berck-sur-Mer , de M. Nozal, exprime bien la morne tristesse des étendues de sable qui semblent infinies. Le soir à Saint-Georges de Bidonne , près Royan, est l’image fidèle d’un coin de cette jolie côte.
M. Petitjean expose Le canal du Moulin à Gerbéviller , œuvre d’impression très personnelle, d’une exécution large et fraîche. De vieilles maisons de bois, sur le bord d’un canal paisible, se mirent dans l’eau et lui donnent tous les miroitements de leurs reflets, qui s’y confondent avec le jour de la lumière du ciel. Le site est heureusement choisi et heureusement rendu.
La Lande du Parc , dans le Médoc, par M. Julien Calvé, exprime avec exactitude la désolation des Landes ; les genêts jaunes et les bruyères roses s’y marient en des nuances pâlies. C’est plutôt une étude, la consciencieuse interprétation d’un coin de terre que l’expression d’un état d’âme, mais il s’y trouve beaucoup de vérité, et cela suffit pour établir la valeur de l’ouvrage.
Les paysagistes de l’automne et des crépuscules sont bien représentés par M. Pointelin, qui reste fidèle à ses silhouettes poétiques des grands bois sur lesquels descend la nuit, et d’où l’aube se lève. Ses Prés moussus et son Aube grise sont de nouveaux témoignages de son persévérant amour pour les sites sauvages du Jura. M. Félix Bouchor a cherché et dégagé cette mélancolie des arbres qui s’effeuillent à l’automne sur le bord des routes. Les Feuilles tombent rouillées et couvrent le sol dur des chemins ; elles tracent la voie de l’hiver. Une émotion d’artiste et de poète se dégage de ce tableau si simple, qui n’a pas besoin d’autre sujet que lui-même pour être touchant.
M. Eymieu aime aussi le Soleil couché et le lever du crépuscule. M. Quignon, au contraire, préfère l’éclat fulgurant des fleurs sous le soleil du printemps. Ses Pommiers en fleurs flamboient avec une intensité rare, ils rivalisent d’éclat avec les Fleurs d'été de M. Quost. La Rue de l'Espérance , à Créteil , par M. Zamor, est pleine de lumière. Les Pins sylvestres , de M. Van Damme-Sylva, ne sont qu’une étude, mais d’une qualité supérieure.
Les orientalistes sont de plus en plus clairsemés. Les fidèles de l’Algérie envoient encore des impressions de couleur, de lumière et de chaleur, mais l’Orient véritable est abandonné ou peu s’en faut. Le