T. A . BRIDGMAN
de M. Prévot-Valéri, et à respirer la fraîcheur de ce joli jardin poudré à frimas où pointe déjà la renaissance du printemps.
Les amis de Paris ne sont pas légion, et nous le regrettons. Jamais on ne fera trop souvent le portrait de la cité prodigieuse où se rencontrent, à chaque détour de rue, les plus merveilleuses échappées; jamais on ne redira assez souvent les sites aimables ou sombres que renferme son enceinte. Est-il rien de plus pittoresque que les bords de la Seine dans sa traversée de la Ville ? toute une école de paysage y trouverait des thèmes suffisants pour s’exprimer. Quant aux monuments, chacun d'eux représente tant de siècles d'histoire, de si grands événements, qu’ils sont devenus comme des personnages muets d'une incomparable grandeur; les sujets de genre, de vie populaire ou familiale, y abondent; ils sont partout. C’est un macrocosme artistique.
Les paysages parisiens n’ont pas seulement une valeur d’art ; ils ont encore un considérable intérêt de document, et l’on ne peut qu’être reconnaissant à des peintres de talent de fixer la physionomie du Paris actuel, qui deviendra si vite le vieux Paris. Si l’on pense à l’extrême importance que les vues d’autrefois ont conservée pour nous, si imparfaites soient-elles, on peut affirmer que nos arrière-neveux mettront un haut prix aux toiles des peintres qui aiment à faire et à refaire le portrait de la grande Ville.
M. Cagniart envoie une vue du Boulevard Rochechouart au crépuscule et une vue du Palais de Justice qui sont des plus intéressantes. Le Puits artésien de Grenelle , de M. Gosselin, pris à la même heure, est également remarquable. Le Jardin des Tuileries , de M. Dubuisson, est un tableau plein de qualités solides. M. Wells a également envoyé une vue du Jardin du Laixembourg traité avec un style très large.
M. Jules Breton est un campagnard resté toujours fidèle aux plaines de l'Artois, qui lui ont donné le meilleur de leur âme. L’envoi de cette année, Courrières et La Moisson des Œillettes sont des pages nouvelles ajoutées au livre que ce peintre distingué a écrites sur son pays natal.
Ce ne sont pas les plus importantes et nous ne le jugerons pas là-dessus. Il a derrière lui une œuvre trop considérable, pour que nous ne préférions pas parler d’elle, plutôt que d'insister sur La Moisson des Œillettes. Millet avait cherché et trouvé le dessin, le style du paysan. 11 n’est pas besoin d’avoir connu son procédé de travail ni d’avoir vu ses nombreux essais, pour deviner que son unique but fut de fixer la grandeur, la beauté même de cet homme, sans nom et sans histoire, qui vit de la terre et près de la terre. M. Jules Breton en a plutôt cherché la poésie littéraire. Non pas qu’il manque de conscience devant ses modèles, mais, entre l’œil de l’artiste et le modèle rural, s’interposent parfois des souvenirs de gestes, d'attitude qui n'appartiennent pas exactement au milieu qu'il décrit. Il y a dans telles de ses paysannes des mouvements de tête ou des inflexions de bras, que nous nous souvenons avoir vus dans d’autres lieux et en d'autres temps. Ce sont là des influences intellectuelles, si redoutables aux arts plastiques. Nous osons à peine dire que M. Jules Breton est trop littérateur; nous ne le saurions pas par les vers qu’il a publiés et où se rencontrent d’excellents morceaux, que nous l’aurions deviné aisément. Il appartient à la génération de Fromentin, qui écrivit un quasi-chef-d’œuvre, Dominique , des souvenirs du Sahel et du Sahara qui sont des modèles de style coloré, et Les Maîtres d' autrefois , qui sont, jusqu’à nouvel ordre, le chef-d'œuvre de la critique d’art. Dans ses poèmes, M. J. Breton s’est montré ce qu'il est dans sa peinture ; il y a trop de ressemblance entre l’une et l’autre pour qu’elles ne se soient pas mutuellement imprégnées.
A l'exception de son tableau des Rogations , un de ses meilleurs, M. Jules Breton s’est déclaré le peintre résolu des paysages de demi-teinte, des crépuscules où reste encore un peu de jour rouge et où se dessine déjà le croissant de la lune. Il ne place pas ses paysans dans l'éclat d'un jour de midi, mais dans une pénombre qui uniformise tous les détails et ne met en valeur que les silhouettes. On ne peut dénier à tous ses tableaux un grand sentiment poétique, et c’est ce qui les sauve de la monotonie ; on pourrait seulement